ANNE DE KIEV (v.1024/1032 - v. 1075/1089)8, EUROPE, FRANCE, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, UKRAINE

Anne de Kiev reine de France

Anne, princesse de Kiev devenue reine de France

Il y a mille ans, cette princesse a traversé l’Europe pour épouser l’un des premiers rois capétiens. Elle a tissé le premier lien historique entre la France et le monde des Slaves orientaux.

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La statue de Anne de Kiev, reine de France de 1051 à 1060, place des Arènes à Senlis.

Philip d’Edimbourg, Felipe VI, roi d’Espagne et Philippe, roi des Belges, doivent leur prénom à leur ancêtre commune: Anne de Kiev. Cette reine des Francs a baptisé son fils Philippe, alors inconnu en Europe de l’Ouest. Ce prénom de culture grecque provient de ses terres d’origine, la Rus’ de Kiev. Anne est issue de ce berceau des Slaves orientaux réunissant aujourd’hui Russes, Biélorusses et Ukrainiens.

Pour partir à sa rencontre, il faut remonter quasiment mille ans en arrière. On arrive sous le règne des premiers Capétiens, une époque obscure pour les historiens, confrontés à des archives lacunaires.

Venue des confins du monde connu

Au mitan du XIe siècle, aucun grand évènement, aucun personnage d’envergure ne ressort. C’est un trou noir de l’histoire de France. À la tête du royaume, le roi Henri Ier est faible, veuf et sans enfant. À court d’héritier, il lorgne sur une princesse qui vit aux confins de l’Europe, sur des terres lointaines et prospères.

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Anne, Reyne de France | via Wikimedia-Commons

Cette princesse, Anne de Kiev, appartient à l’une des plus prestigieuses familles de son temps. Son père est le grand-prince Iaroslav, à la tête de la puissante principauté des Rus’, alors le plus vaste état d’Europe. Ces Slaves d’Orient sont sous l’influence culturelle des Byzantins depuis leur récente christianisation, une conversion diffusée depuis Constantinople. Au carrefour des routes commerciales, la ville de Kiev est environ dix fois plus peuplée que Londres ou Paris. Le pays des Rus’ atteint alors son âge d’or.

Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe.

On ignore jusqu’à son visage.

Anne de Kiev quitte ses somptueuses coupoles et bulbes dorés pour traverser l’Europe jusque dans l’actuelle Île-de-France, nettement moins raffinée. Faute de terre à transmettre, elle amène avec elle de «riches présents», selon un chroniqueur. En 1051 à Reims, elle devient la seconde épouse d’Henri Ier, âgé d’une vingtaine d’années de plus qu’elle.

On ignore pourquoi Henri Ier a jeté son dévolu sur une princesse aussi éloignée mais on peut deviner que ce choix fut dicté par la sévérité de l’Église sur les liens de parenté. Par la suite, Rome se montrera beaucoup moins sourcilleuse sur les questions de consanguinité et Louis XIV pourra épouser sa cousine germaine sans surmonter le moindre veto.

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Le mariage à Reims de Henri Ier roi de France et d’Anne de Kiev. Miniature extraite d’un manuscrit français référencé ci-après.| Chroniques de Saint-Denis via Wikimedia Commons

Pour revenir à Anne, la jeune femme découvre un royaume des Francs où le roi est nargué par ses propres vassaux. L’État est morcelé par la féodalité, les terres recouvertes par les forêts et les villes s’apparentent surtout à des bourgs. Paris s’est tout juste remis du siège viking du siècle précédent. Partout se construisent des églises romanes.

La toile de fond est plus nette que la vie de la nouvelle reine qui s’apparente, elle, presque à une page blanche. Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe. On ignore jusqu’à son visage. Il faut dire que les chroniqueurs sont restés peu loquaces: «Avec elle, le roi vivait heureusement» écrit l’un d’eux avec parcimonie. On reste sur sa faim.

D’Anne, il ne reste que des fragments. Sa signature en cyrillique au bas d’une charte et des croix qu’elle a tracées sur des documents en guise de seing. Sur ces actes, elle est désignée «reine», «mère», «A», «Agna», «Agneta» ou, le plus souvent, «Anna». À défaut de traces abondantes, on aimerait convoquer un romancier pour broder sa vie.

Veuve et remariée

Dans ce brouillard, quelques indices prêtent néanmoins à penser qu’Anne pesait. Et qu’elle ne manquait pas de personnalité. Déjà, elle a imposé un prénom issu de sa culture pour son aîné, l’héritier au trône: ce sera le futur Philippe Ier. Ensuite, le roi vient à mourir alors que son fils n’a que 7 ans: son beau-frère Baudouin V de Flandre prend les rênes du royaume. Mais ce pouvoir, il le partage avec Anne.

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Statue d’Anne de Kiev, Abbaye Saint-Vincent, Senlis (Oise). | via Wikimedia-Commons

Elle ouvre, en quelque sorte, la longue tradition des reines régentes. L’éducation de son fils est confiée à un pedagogus regis, là encore un terme grec alors inusité en Occident, désignant le précepteur. Et cette femme nous réserve encore des surprises.

«Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien.»

Philippe Delorme, historien

Après la mort de son royal époux, la veuve ne reste pas seule. Elle abandonne le pouvoir et part avec un homme. Et pas avec n’importe lequel. Elle épouse Raoul IV, comte de Valois et de Crépy, un baron qui est le vassal de son propre fils. Un personnage violent, prompt à guerroyer et à rançonner. N’hésitant pas à brûler Verdun parce que l’évêque refuse de lui verser un tribut. Déjà marié, Raoul répudie son épouse pour se marier avec Anne. Cette union entre la reine douairière et ce personnage haut en couleurs fait un énorme scandale. Raoul est excommunié, même le Pape est mêlé à l’affaire.

Finalement, Anne finit par vendre ses possessions pour construire l’Abbaye Saint-Vincent autour de Senlis, l’une des villes royales sous ces premiers Capétiens itinérants. Cette ville de l’Oise entretient toujours le souvenir d’Anne. En 2004, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko y a même inauguré une statue d’elle. On ignore où la reine est morte. Une source anonyme et postérieure affirme qu’«après la mort de Raoul, [Anne] regagna le sol natal. vingt-cinq ans après l’avoir quitté».

Anne de Kiev a-t-elle revu les coupoles dorées du Kiev de son enfance? Cela paraît assez improbable. Ce qui est certain, c’est que cette reine tombe rapidement dans un oubli à peu près total. «Il semble que, dès la fin du XIIe siècle, Philippe Auguste ne gardait plus aucun souvenir de sa trisaïeule», écrit l’historien Philippe Delorme dans sa biographie d’Anne de Kiev.

Une amitié millénaire

Par la suite, le royaume de France et la Rus’ de Kiev suivront des trajectoires opposées. La puissance du premier s’affermira tandis que le second déclinera jusqu’à l’effondrement. Se morcelant en entités rivales, la principauté slave tombera sous les assauts des Mongols, menés par Batu, le petit-fils de Gengis Khan. La ville de Kiev sera détruite. La Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, qui naîtront bien plus tard, se partagent aujourd’hui l’héritage de cette Kiev de l’an mille et de cette reine des Francs.

 «Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien», rappelle Philippe Delorme dans son ouvrage. Figure disputée, Anne de Kiev est aussi l’un des ciments de ce monde «Rus’», aujourd’hui déchiré par la guerre. Cette reine représente également le lien le plus ancien unissant la France aux Slaves orientaux. À l’heure où l’on se tient aux côtés de l’Ukraine dans son malheur, il est bon de rappeler que l’amitié avec Kiev est millénaire. Grâce à Anne de Kiev.

http://www.slate.fr/story/226002/anne-de-kiev-reine-france-henri-i-philippe-histoire-senlis-ukraine-princesse

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Kiev, berceau de l’Europe orientale

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Le berceau de l’Europe orientalekiev-standre

Des rues larges et colorées, des monuments prestigieux, une certaine douceur de vivre. Avec près de 2,8 millions d’habitants, la capitale de l’Ukraine d’avant 2022 avait bien du charme.

Rendons hommage à celle que les Ukrainiens appellent Kiyv, en partant à la découverte de son histoire et de ses richesses…

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Il était une fois…

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Kiev n’a pas d’âge puisque c’est une légende qui raconte les circonstances de sa création : trois frères auraient choisi une hauteur pour établir un village baptisé Kiev, d’après le prénom de l’aîné (Kii).

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Mais selon les archéologues, il faut remonter à 3 000 av. J.-C. pour voir les premiers habitants, des tribus essentiellement indo-européennes comprenant les Scythes, s’installer dans la région.

La ville elle-même aurait été fondée au VIe siècle de notre ère avant de s’étendre sur sept collines. Comme Rome !

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Le site avait été choisi avec discernement puisqu’il borde le large fleuve Dniepr qui allait devenir une voie indispensable de communication sur la fabuleuse « route de l’ambre ». Elle reliait les régions de la Baltique, où l’on collectait cette résine fossile sécrétée il y a des millions d’années par des plantes, et Venise qui la transformait en bijoux et en assurait la vente.

C’est donc à Kiev que se croisaient marchands et guerriers en quête des richesses de la Scandinavie, de l’artisanat de Byzance ou des esclaves de tout le continent, et d’au-delà.

Au IXe siècle, les Varègues venus de Suède s’intéressent à leur tour à cette région agricole. Oleg le Sage, l’un de leurs chefs, déjà maître de Novgorod, s’empare en 882 de la ville par traîtrise pour en faire la capitale du premier État slave oriental : la Rus’. Mais Oleg ne compte pas s’arrêter là : en 907 il lance une attaque contre Constantinople, en vain.

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Il y gagne une belle compensation en or et un traité de commerce dont il saura tirer parti pour enrichir sa ville.

La nouvelle Sainte-Sophie

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Kiev devient le centre politique, économique et culturel d’une région immense qui va de la Russie du nord actuelle aux portes de la Pologne.

La ville, convertie en 988 au christianisme de rite byzantin sous l’impulsion de Vladimir le Saint (dit « Le Beau Soleil »), devient un centre spirituel majeur.

Le fils de Vladimir, Iaroslav le Sage, lance en 1037 la construction de la cathédrale Sainte-Sophie, baptisée ainsi en l’honneur de la célèbre basilique de Constantinople.

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Plus large que longue, surmontée de 13 coupoles symbolisant le Christ et ses disciples, elle renferme de précieuses mosaïques qui lui permettent de rivaliser avec sa grande sœur. Âgées pour les plus vieilles de 900 ans, ces mosaïques se déploient sur 260 m2 dans 180 nuances différentes.

Pillée par les Mongols en 1240, la cathédrale sera restaurée au XVIIe siècle dans un style baroque.

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De l’or au-dessus des catacombes

La renommée religieuse de la ville prend de l’ampleur au XIe siècle grâce à un moine du mont Athos, en Grèce. De retour dans son pays natal, il se retire dans une grotte située dans la colline dominant le Dniepr et sera dès lors connu sous le nom de saint Antoine de Kiev. Il attire à lui de nombreux disciples qui s’établissent également dans des grottes.

Il s’ensuit la création de tout un réseau de galeries de plusieurs kilomètres, transformé par la suite en nécropole des saints orthodoxes. Sur le site baptisé Kievo-Pecherskaya Lauvra (« Laure des Catacombes de Kiev »), deux laures (monastères orthodoxes) sont bâties, comprenant une cathédrale et quatre églises qui seront ensuite remaniées en style baroque, aux dômes dorés.

Le lieu devient un centre culturel majeur où savants et écrivains s’installent pour travailler, donnant naissance entre autres au Récit des temps passés ou Chronique de Nestor, la plus ancienne chronique slave qui nous soit parvenue.

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Au XVe siècle s’y multiplient les ateliers de peinture et de copies de manuscrits.

Lieu de résidence du primat de l’Église orthodoxe ukrainienne, le complexe comporte également aujourd’hui le musée des Trésors historiques, célèbre pour ses bijoux et objets scythes en or (IVe siècle), dont le fameux pectoral de Tovsta Mohyla. 

Un petit air de Paris

Ce trop grand royaume de Rus’, cependant, ne tarde pas à être déchiré par les guerres de succession. Le coup de grâce lui est donné en 1240, par l’invasion mongole. Massacres, incendies…  Kiev est ruinée. 

Les siècles suivants ne laissent que peu de repos à la ville qui, intégrée dans l’empire russe au XVIIe siècle, doit attendre le XVIIIe siècle pour s’embellir de nouveau sous l’impulsion de la tsarine Catherine II. C’est un architecte italien, Francesco Rastrelli, également à l’origine du Palais d’hiver de Saint-Pétersbourg, qui imagine en 1755 l’église Saint-André, chef-d’oeuvre de l’art rococo. 

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À proximité se trouve une volée d’escaliers, la « descente Saint-André », petite rue pleine de brocanteurs et de galeries qui donne au quartier un air de Montmartre.

Si l’ambiance rappelle celle de Paris ou de Vienne, c’est également à cause de la présence de grands et beaux immeubles bourgeois qui se sont construits après l’incendie de la ville, en 1811, et à la faveur de l’enrichissement qui accompagna l’essor du chemin de fer au XIXe siècle.

Ajoutez de larges avenues plantées d’arbres, un opéra imposant inauguré en 1867, des bâtiments Art nouveau, et vous aurez l’impression d’être au cœur de l’Europe.

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L’identité ukrainienne s’affirme par la plume et le pinceau d’un poète devenu le symbole de la nation, Taras Chevtchenko (1814-1861). Il donne à la langue ukrainienne ses lettres de noblesse avec le grand poème national Kobzar. À Kiev, son image et son souvenir sont partout…

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Destructions, reconstructions

Avec le XXe siècle et la Première Guerre mondiale, Kiev rompt ses liens avec l’Europe. L’Ukraine échoue à gagner son indépendance pendant la guerre civile qui voit s’affronter les bolchéviques et leurs opposants de tous bords.

Le début de la période soviétique, après 1920, est marqué par la destruction de nombreux édifices religieux dont le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or, dynamité en 1936. Il sera toutefois reconstruit dans les années 1990, en guise de revanche sur les malheurs de l’époque soviétique.

En septembre 1941, la ville est occupée par les troupes allemandes qui vont y commettre de nouveaux ravages, à commencer par l’incendie des immeubles de la grande avenue Khreshchatyk, au cœur de la ville. Puis ce sera le pillage et l’explosion de la cathédrale de la Dormition, dans le monastère des Catacombes.

La population n’est pas épargnée. Les 29 et 30 septembre de la même année, près de 34 000 Juifs sont assassinés dans le ravin de Babi Yar, à la lisière de la ville, où s’élève aujourd’hui un mémorial.

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Après la guerre, le pouvoir soviétique s’applique à reconstruire et moderniser la ville, redevenue capitale de république socialiste d’Ukraine, partie intégrante l’union soviétique.

Le métro, avec ses 100 mètres de profondeur et ses stations au décor prestigieux, voit le jour en 1960.

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Au coeur de la ville, « La Place » (Maïdan) est de nouveau réorganisée avant de devenir, en 1991, place de l’Indépendance.

Au milieu s’élève, en haut d’une colonne, la statue de la déesse-mère païenne Berehynia, érigée en 2001. Symbole de l’indépendance, elle fait écho à celle de la Mère-Patrie, construite en 1981 dans le pur style soviétique et qui, de ses 100 mètres de haut, continue à surveiller la ville et ses habitants… pour le meilleur et le pire.

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EUROPE, HISTOIRE, HISTOIRE DE L'EUROPE, HISTOIRE DU XXè SIECLE, RUSSIE, RUSSIE SOVIETIQUE, UKRAINE, UKRIANE : UNE HISTOIRE TOURMENTEE

L’Ukraine : une histoire tourmentée

L’Ukraine : une histoire tourmentée 

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Avant l’arrivée des Slaves, le territoire de l’Ukraine était habité par des peuples indo-iraniens venus du Sud, d’abord les Scythes, puis les Sarmates. Ces peuples vécurent dans la région entre le VIIe et le IIIe siècle avant notre ère. Si les Sarmates sont restés au nord de la mer Noire, là où est située l’Ukraine aujourd’hui, les Scythes se sont installés jusqu’à l’est de la mer Caspienne dans les steppes eurasiennes. Plus au sud se trouvaient les Parthes, une importante puissance politique et culturelle iranienne dans la Perse antique (aujourd’hui l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan).  Les Scythes et les Sarmates finirent par être absorbés par des peuples germaniques, notamment les Alains et les Goths.

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À la suite des invasions germaniques dans l’Empire romain, la région de l’actuelle Ukraine subit plusieurs vagues d’immigrations germaniques jusqu’au moment où les Varèques, un peuple scandinave associé aux Vikings, s’y installèrent pour fonder en 862 la principauté de Kiev, qui devint la capitale du premier État organisé de cette région, laquelle comprend aujourd’hui l’Ukraine, la Biélorussie et une partie de la Russie.

À partir de 912, la principauté de Kiev se mit à accroître son influence sur de nouvelles tribus slaves. Le grand-duc de Kiev, Sviatoslav Ier (945-972), instaura un État puissant au nord des steppes de la mer Noire; après 972, son aire d’influence s’étendit vers le sud et vers l’est, jusqu’à la mer Caspienne. La principauté fut ainsi le premier État slave à s’imposer dans la région, ce qui éveilla l’intérêt de l’Empire byzantin situé plus au sud.

L’État kiévien devint à ce moment-là pour Byzance un important partenaire commercial, et aussi un précieux allié militaire.

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Le traité d’Androussovo (1667), appelé aussi «trêve d’Androussovo», signé entre la République des Deux-Nations et la Russie, entérinait le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Russie. Le traité mettait fin à l’occupation russe, mais Moscou prenait possession de la rive orientale du Dniepr, y compris Kiev, tandis que la Pologne conservait la rive occidentale. Autrement dit, l’ouest de l’Ukraine, appelée aussi «Ukraine de la rive gauche», et la Biélorussie revenaient à la Pologne. Tout le sud de l’Ukraine actuelle, y compris la Crimée, demeurait sous occupation ottomane. La trêve de 1667 fut renouvelée en 1678 et aboutit au traité de Paix éternelle de 1686, dix-neuf ans plus tard.

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C’est dès 1667, sous le règne du tsar de Russie, Alexis Ier (1645-1676), que l’Ukraine commença à subir l’influence de la langue russe. Le tsar instaura dans l’Empire russe, y compris en Ukraine orientale, un État de plus en plus policier. Il poursuivit la colonisation de la Sibérie jusqu’au Pacifique. C’est à partir de cette époque que les Ukrainiens de l’Est commencèrent à se russifier, alors que les Ukrainiens de l’Ouest, devenus polonais, conservaient leur langue tout en l’imprégnant fortement de mots polonais. La Pologne avait accordé à l’Ukraine un statut de territoire autonome, tout en demeurant dans le giron polonais. Au milieu du XVIIe siècle, il y avait déjà d’énormes différences entre le russe et l’ukrainien: alors que le russe était parlé autour de Moscou, les territoires ukrainiens étaient déchirés entre plusieurs pays (comme l’Empire austro-hongrois et le régime de la Rzeczpospolita, l’ancêtre de la Pologne moderne).

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En 1720, le tsar Pierre II, qui régna de 1727 à 1730, ordonna de réécrire en russe tous les décrets et documents juridiques rédigés en ukrainien.  En 1763, un décret de Catherine II (1762-1796) interdit l’enseignement de la langue ukrainienne à l’Académie de Kiev-Mohyla.

En 1772 eut lieu un premier partage après plusieurs victoires successives de la Russie contre l’Empire ottoman. À la suite d’un accord entre la Prusse et la Russie, un second partage se fit en 1793. Les territoires situés à l’ouest du Dniepr restèrent dans l’orbite de Varsovie (Pologne) jusqu’en 1793-1795. Les guerres entre la Russie, la Prusse et l’Autriche se terminèrent par le démembrement du reste de la Pologne en janvier 1795. La Russie s’appropria l’est de la Pologne, la Prusse prit l’ouest et l’Autriche acquit le Sud-Ouest (Galicie)

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Le tsar Alexandre III (de 1881à 1894) poursuivit la même politique de russification que ses prédécesseurs, mais en y ajoutant une nouvelle «trouvaille» : l’interdiction de choisir un nom de baptême en ukrainien pour tout nouveau-né. C’est ainsi que les Piotr russes (Pierre en français) remplacèrent les Petro ukrainiens. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent sans relâche. En 1881, l’ukrainien fut interdit dans les sermons à l’église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de son interdiction dans les théâtres et dans les oblasts (régions); puis, en 1895, l’interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants en ukrainien. Alexandre III étendit même la russification en Pologne, dans les pays baltes et en Finlande. L’Empire russe multiethnique devait être de langue russe et de religion orthodoxe.

Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit en 1901 l’usage du mot «Ukraine» et imposa la dénomination de la «Malorossiia» («Petite Russie»), par opposition à la Grande Russie (Russie centrale européenne) et à la Russie blanche (Russie de l’Est ou Biélorussie). C’est pourquoi on disait que le tsar était «le souverain de toutes les Russies: la Grande, la Petite et la Blanche». Les Ukrainiens furent officiellement appelés les «Petits Russes». On attribue au tsar Nicolas II cette phrase: «Il n’y a pas de langue ukrainienne, juste des paysans analphabètes parlant peu le russe.»

 

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Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite de la Révolution bolchevique de 1917, appelée «Grande Révolution socialiste d’octobre», l’Ukraine proclama son indépendance. Au même moment, en Galicie, en Bucovine et en Ruthénie subcarpatique, les Ukrainiens sous domination autrichienne s’affranchirent, puis fondèrent en 1918 leur propre république en Galicie orientale. Celle-ci ne tarda pas à rejoindre l’Ukraine «russe»(par opposition à la Galicie polonaise) pour former une fédération sous le nom de République populaire d’Ukraine occidentale comprenant la Galicie ukrainienne, la Ruthénie subcarpathique et la Bucovine. Cette période d’indépendance permit de prendre des mesures favorisant la langue ukrainienne.

 

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Proclamée en novembre 1917, la République populaire d’Ukraine occidentale dut affronter la République soviétique d’Ukraine soutenue par les bolcheviques. La Russie soviétique créa en 1922 la République socialiste soviétique d’Ukraine. L’Ukraine de l’Ouest et l’Ukraine du Sud-Est furent réunies à nouveau et annexées à l’URSS. Par sa population, la République socialiste soviétique d’Ukraine était la deuxième république fédérée de l’URSS et, par sa superficie, elle était la troisième (3 % de sa superficie et 18 % de sa population).

Au moment où naissait l’Union soviétique, en octobre 1917, les différences entre le russe et l’ukrainien étaient au niveau qu’elles sont aujourd’hui: des langues différentes au même titre que le sont, par exemple, l’espagnol et le français ou l’allemand et l’anglais.

 

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Les réformes commencées en 1985 par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier président en exercice de l’URSS, donnèrent un nouvel élan aux mouvements des nationalités au sein de l’URSS. Le 16 juillet 1990, alors que l’URSS existait encore, le Rada (Conseil) suprême de l’Ukraine adopta une Déclaration sur la souveraineté nationale de l’Ukraine:

 

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Ukraine : histoire

 

  1. DE L’ÉTAT DE KIEV À LA DOMINATION POLONO-LITUANIENNE

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L’État de Kiev

Les régions où se développa la nationalité ukrainienne à partir des XIIIè-XIVè  siècles ont fait partie de l’État de Kiev (IXè-XIIè siècles) dont l’ensemble des territoires formait la « Rous », la « terre russe ». Ces régions constituent après le démembrement de l’État de Kiev au XIIIè siècle les principautés de Kiev, de Galicie et de Volhynie sur la rive droite du Dniepr, celles de Pereïaslav, Tchernigov et Novgorod-Severski sur la rive gauche.

Les attaques incessantes des Polovtses (ou Coumans) à partir du milieu du xie siècle poussent les habitants des régions de Kiev et de Pereïaslav à abandonner leurs terres et à gagner le Nord-Est (régions de Rostov-Souzdal), ou à chercher refuge dans les forêts de Polésie et de Volhynie, dans le bassin du Boug, en Galicie et sur les pentes des Carpates. Dans ces régions marginales, trois courants colonisateurs se rencontrent, celui des Slaves de l’Est que l’afflux des réfugiés vient renforcer, celui des Polonais et celui des Hongrois, maîtres du versant méridional des Carpates et qui s’emparent au xie siècle de la Transcarpatie (qui portera le nom d’Ukraine subcarpatique). La Galicie, réunie à la Volhynie en 1199, recueille une bonne partie de l’élite de la société kievienne et connaît un grand essor. La région de Kiev est définitivement ruinée par les dévastations de la conquête mongole (1238-1240). En marge des territoires contrôlés par les Mongols, la Galicie, qui reconnaît leur suzeraineté, devient un foyer de civilisation slave et orthodoxe, ukrainien déjà par la langue parlée, ouvert aux influences occidentales qui pénètrent par la Pologne et la Hongrie.

Les territoires ukrainiens du Sud, ravagés et dépeuplés, sont annexés par le grand-duché de Lituanie dans les années 1350-1360, tandis que la Galicie-Volhynie est conquise par la Pologne (1348-1366). L’Ukraine occidentale est dès lors soumise à un processus de polonisation qui conduira à la disparition des catégories supérieures du peuple ukrainien. L’Ukraine orientale subit aussi l’influence polonaise après l’union des couronnes de Lituanie et de Pologne (Krewo, 1385). Les populations du grand-duché de Lituanie recherchent la protection de la Moscovie et de la Pologne contre les raids des Tatars de Crimée à partir du milieu du xve siècle. L’État moscovite annexe en 1500-1503 la majeure partie de la région de Tchernigov, tandis que les possessions ukrainiennes du grand-duché de Lituanie sont rattachées à la Couronne de Pologne par l’Union de Lublin (1569). Ainsi la majeure partie de l’Ukraine dépend-elle d’un État catholique. Le métropolite orthodoxe de Kiev et une partie du clergé ukrainien reconnaissent l’autorité du pape par l’Union de Brest (1596). La noblesse polonaise colonise les terres ukrainiennes, sur lesquelles s’établissent également des communautés juives.

 

 

  1. DES LIBERTÉS COSAQUES À L’INTÉGRATION AUX EMPIRES RUSSE ET AUTRICHIEN (XVIe-XVIIIeSIÈCLES)

Les cosaques jouent à partir du XVIè  siècle un rôle déterminant dans l’histoire de l’Ukraine, et notamment dans la région du Dniepr. Ils appuient les résistances des paysans qui, pour fuir les contraintes imposées par les nobles polonais, gagnent les steppes méridionales et orientales. Certains s’établissent à l’intérieur des frontières moscovites et mettent en valeur la région où est fondée la forteresse cosaque de Kharkov vers 1655-1656 et qui portera le nom d’Ukraine Slobidska. Les cosaques se font aussi les champions de l’orthodoxie, à laquelle est restée fidèle la masse paysanne, et favorisent la résistance aux influences uniates.

À l’issue de plusieurs guerres entre cosaques et Polonais (1625-1637 ; 1648-1654), l’hetman Bogdan Khmelnitski se place sous la protection du tsar de Moscou (traité de Pereïaslav, 1654), suivant ainsi les tendances de la population à s’écarter de la Pologne. Désormais la population non cosaque de l’Ukraine orientale dépend de l’administration russe et le clergé ukrainien du patriarcat de Moscou. En 1667, le traité d’Androussovo entérine le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Russie, qui conserve la rive gauche du Dniepr et la région de Kiev. L’Ukraine de la rive droite du Dniepr subit les attaques des Ottomans, qui occupent la Podolie de 1672 à 1699 et conservent la Bucovine du Nord jusqu’en 1774. Elle se dépeuple au profit de l’Ukraine orientale où l’administration russe maintient la paix et où la settch des cosaques Zaporogues attire les fugitifs.

L’Ukraine orientale, gouvernée par un hetman, est peu à peu assimilée par l’État russe. La tentative de Mazeppa de constituer une Ukraine réunifiée et indépendante avec l’appui de la Pologne et de la Suède se solde par la défaite de Poltava (1709). Pierre le Grand crée en 1722 le collège de Petite-Russie pour contrôler les activités de l’hetman et de la starchina (c’est-à-dire des autorités cosaques). L’hetmanat est définitivement supprimé en 1764 ; la setch des Zaporogues est liquidée en 1775. Catherine II parachève l’assimilation administrative (création dans les années 1780 des gouvernements de Kiev, Tchernigov, Novgorod-Severski, Kharkov et Iekaterinoslav). Elle étend le servage à la majeure partie de l’Ukraine en 1783 et concède à la starchina les privilèges de la noblesse russe (1785).

À l’issue des partages de la Pologne de 1793 et de 1795, l’Ukraine est partagée entre l’Empire russe, qui annexe la rive droite du Dniepr, la Podolie et la Volhynie, et l’Empire autrichien, dont dépendent la Galicie, la Bucovine et l’Ukraine subcarpartique.

 

 L’ESSOR ÉCONOMIQUE ET LE PROBLÈME NATIONAL (XIXe-DÉBUT DU XXeSIÈCLE)

 

L’établissement des Russes sur la mer Noire après la signature du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774) et l’annexion de la Crimée (1783) va permettre la mise en valeur de l’Ukraine méridionale, appelée « Nouvelle-Russie ».

L’Ukraine connaît au XIXè siècle un développement remarquable de la culture du blé (que l’Empire russe exporte par les ports qu’il a fondés sur la mer Noire) et de la betterave à sucre, ainsi que, à partir de 1835-1840, des industries alimentaires, celle du sucre en particulier. L’essor rapide de l’extraction minière (houille du Donets, fer de Krivoï-Rog) et de l’industrie métallurgique à partir de 1870, grâce aux investissements des capitalistes étrangers, français, belges ou allemands, transforme l’Ukraine en la région industrielle la plus importante de l’Empire. Le développement économique de la fin du XIXè siècle entraîne un brassage de populations dans les villes, où la langue dominante est le russe alors que la campagne demeure ukrainienne. D’importantes communautés juives se sont développées malgré les massacres de 1648-1649, et elles constituent, au recensement de 1897, 30 % de la population des villes et des bourgs. Elles sont les victimes de pogroms particulièrement nombreux de 1881 à 1884, de 1903 à 1906 et de 1917 à 1921.

La première moitié du XIXè siècle est décisive pour le développement d’une conscience nationale dans l’Ukraine orientale. L’intelligentsia ukrainienne entreprend l’étude du folklore, du langage populaire et de l’histoire du pays. Elle participe aux mouvements d’opposition à l’absolutisme tsariste (complot décabriste, panslavisme libéral, populisme, organisation de gromada dans les villes). La première organisation ouvrière ukrainienne, l’union des ouvriers du sud de la Russie, est fondée à Odessa en 1875. Le gouvernement russe, proscrivant le terme d’Ukraine au profit de celui de Petite-Russie, adopte une attitude particulièrement répressive après l’insurrection polonaise de 1863. L’oukase d’Ems (1876), qui interdit d’imprimer des ouvrages en ukrainien, restera en vigueur jusqu’à la révolution de 1905.

Les Ukrainiens de Galicie conservent un certain nombre de libertés inconnues en Ukraine russe, tel l’emploi de la langue ukrainienne dans les écoles primaires. Mais, en dépit de la Constitution de 1860 et du statut de 1867, qui garantissent aux Ukrainiens des droits égaux à ceux des autres nationalités de l’Empire austro-hongrois, la Galicie orientale demeure dominée par une riche aristocratie polonaise et par une bourgeoisie urbaine polonaise ou juive.

L’Ukraine participe au mouvement révolutionnaire qui se développe dans l’Empire russe : troubles agraires de 1902, grèves ouvrières de 1900-1903 et révolution de 1905. Les libertés accordées en 1905 permettent au mouvement national ukrainien de se renforcer. Mais les tensions entre les Empires centraux et la Russie entraînent un durcissement du gouvernement russe. Lorsque les troupes russes occupent la Galicie orientale à l’automne 1914, elles lui infligent une brutale russification.

  

  1. LA GUERRE CIVILE (1917-1920)

Après le déclenchement de la révolution russe à Petrograd et la chute du tsarisme, une Rada centrale est créée à Kiev en mars 1917 sous la présidence de Grouchevski. En désaccord avec le gouvernement provisoire, elle déclare en juin que l’Ukraine tout entière jouira d’un statut autonome sans se séparer de la Russie. Réprouvant la prise en pouvoir par les bolcheviks, la Rada centrale proclame à Kiev la « République populaire d’Ukraine » le 7 (20) novembre 1917. Les bolcheviks, qui ne sont solidement implantés que dans les villes industrielles de l’Est et du Sud, proclament à Kharkov la « République soviétique d’Ukraine » (11 [24] décembre 1917). La Rada riposte en déclarant l’indépendance de l’Ukraine (9 [22] janvier 1918), mais les troupes bolcheviks occupent toutes les grandes villes du pays en janvier-février 1918 et l’obligent à se réfugier à Jitomir.

La Rada envoie une délégation à Brest-Litovsk, qui signe le 26 janvier (8 février) 1918 une paix séparée avec l’Allemagne. Les Allemands occupent l’Ukraine en avril et, après y avoir dissous la Rada, restaurent l’hetmanat au profit de P.P. Skoropadski. La défaite de l’Allemagne entraîne la chute de l’hetmanat (décembre 1918) et permet le rétablissement à Kiev d’un gouvernement indépendant ukrainien présidé par Petlioura. À la même époque est proclamée à Lvov la République d’Ukraine occidentale, qui affirme son union au reste de l’Ukraine. Son territoire sera occupé en juillet 1919 par les troupes polonaises. La Bucovine du Nord a été annexée en novembre 1918 par la Roumanie. Durant les années 1919-1920, l’Ukraine orientale est le théâtre d’âpres combats entre les forces de Denikine, soutenues par l’Entente, l’Armée rouge, les forces nationales ukrainiennes, les bandes anarchistes de Makhno, les troupes polonaises, qui l’envahissent en mai 1920, et l’armée Wrangel, refoulée des régions méridionales et de la Crimée par les bolcheviks en octobre-novembre 1920.

 

 L’UKRAINE SOVIÉTIQUE

 

La République soviétique d’Ukraine, proclamée en décembre 1917 à Kharkov, est liée à la Russie soviétique par un accord militaire et politique conclu en juin 1919. Reconnue par la Pologne au traité de Riga (mars 1921), elle adhère à l’Union soviétique en tant que république fédérée en décembre 1922.

Jusqu’au début des années 1930, les dirigeants bolcheviks y mettent en œuvre une politique d’« ukrainisation » destinée à faciliter la construction du socialisme. Cette politique repose sur l’usage officiel de la langue ukrainienne dans l’enseignement et dans l’administration et sur la promotion sociale du peuple. Le parti communiste de l’URSS impose une centralisation et un contrôle rigoureux de la vie politique et économique, tout en réfrénant le « chauvinisme de nation dominante » grand-russien et le nationalisme ukrainien. Au prix d’une collectivisation forcée de l’agriculture mise en œuvre en 1929 et d’une famine orchestrée par Staline en 1933 – qui fait 6 millions de morts –, le gouvernement soviétique impose les transformations sociales et économiques prévues par les premiers plans quinquennaux et fait ainsi avancer l’unification. Il s’oppose au développement du nationalisme en éliminant les cadres soviétiques ukrainiens lors des purges staliniennes de 1937-1938.

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L’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale

Conformément aux clauses du pacte germano-soviétique (août 1939), l’URSS annexe les territoires polonais peuplés d’Ukrainiens, ainsi que la Bucovine et la Bessarabie (1940), réalisant ainsi le rassemblement de la quasi-totalité de la nation ukrainienne. L’Ukraine est soumise à partir de 1941 à un régime d’occupation nazie très dur, dont les armées soviétiques la libèrent en 1943-1944. Durant la guerre, elle perd 4 millions d’hommes. L’Ukraine subcarpatique lui est cédée en 1945 par la Tchécoslovaquie et l’oblast de Crimée lui sera rattaché en 1954. L’Ukraine fait partie, en 1945, des membres fondateurs de l’Organisation des nations unies (ONU). L’après-guerre est marqué par une vague d’épurations touchant les anciens « collaborateurs », les « traîtres à la patrie », le clergé uniate, les nationalistes des régions récemment acquises par l’Ukraine (membres de l’UPA, l’armée insurrectionnelle ukrainienne), et partisans de Stepan Bandera. Les troubles persistent jusqu’en 1950.

Le rôle important joué par les Ukrainiens au niveau de la fédération soviétique s’accompagne d’une russification qui touche particulièrement les Ukrainiens vivant en dehors de leur territoire national. Dès 1986, la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl – accélère le réveil national, qui se cristallise autour de la question de l’enseignement de l’ukrainien. Le Mouvement populaire pour la perestroïka (Roukh), fondé en 1989, obtient très vite une forte audience dans l’ouest du pays, qui reste le moins russifié et dont l’Église est majoritairement uniate. Les communistes remportent toutefois les élections du Soviet suprême de mars 1990, qui élit un apparatchik, Leonid Kravtchouk, à la présidence, en remplacement de Vladimir Chtcherbitski. L’échec du putsch de Moscou, les 19 et 21 août 1991, accélère l’histoire : trois jours plus tard, l’Ukraine, souveraine depuis juillet 1990, proclame son indépendance.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Ukraine_histoire/187635#:~:text=La%20R%C3%A9publique%20sovi%C3%A9tique%20d’Ukraine,r%C3%A9publique%20f%C3%A9d%C3%A9r%C3%A9e%20en%20d%C3%A9cembre%201922.

 

La guerre rebat les cartes de l’orthodoxie ukrainienne 

 

La question de l’orthodoxie tient une place centrale dans la justification par Vladimir Poutine de l’invasion de l’Ukraine. Paradoxalement, la guerre pourrait contribuer à renforcer l’Église autocéphale d’Ukraine.

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Une religieuse prie sur la place de l’Indépendance, à Kiev, le 24 février.DANIEL LEAL/AFP

 

Pour justifier l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine a invoqué, le 21 février, la défense des orthodoxes ukrainiens rattachés au Patriarcat de Moscou, contre lesquels Kiev préparait selon lui des « représailles ». Un argument que les observateurs qualifient de « prétexte ». Le président russe, pour qui la religion sert avant tout l’ordre social, joue sur une corde qu’il sait sensible chez ses concitoyens.

Car même si le Patriarcat de Moscou est de loin le premier numériquement (150 millions de fidèles, sur 250 millions d’orthodoxes dans le monde), et que la grande majorité de ses fidèles vivent en Russie, l’Ukraine contribue largement à son prestige. Kiev s’apparente à la « Jérusalem » de l’orthodoxie slave. C’est là, dans les eaux du Dniepr, que la population de la ville fut collectivement baptisée en 988 à la suite du prince Vladimir, et que l’État médiéval de la Rus’adopta le christianisme byzantin.

Pour le Patriarcat de Moscou, l’Ukraine représente encore des ressources humaines et matérielles non négligeables. Avant 2018, elle regroupait environ le tiers de ses fidèles, et deux des plus grands monastères du Patriarcat de Moscou y sont situés : la laure des Grottes de Kiev et Saint-Job de Potchaïv.

 Très proche idéologiquement de Vladimir Poutine, le patriarche Kirill de Moscou est « l’un des principaux théoriciens du “monde russe”, invoqué par le président russe pour envahir l’Ukraine », souligne l’historien Antoine Arjakovsky. La conformité entre l’idéologie du Kremlin et celle du Patriarcat de Moscou s’est encore illustrée par une homélie très politique de Kirill, le 27 février. Il semblait alors approuver la vision de Poutine sur l’unité entre Russie et Ukraine, et justifier l’invasion militaire.

► Quel est le panorama des Églises en Ukraine ?

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Avec environ 30 millions de fidèles (sur 42 millions d’habitants), l’Ukraine abrite la troisième communauté orthodoxe du monde, derrière la Russie et l’Éthiopie. Mais contrairement à la Russie, elle ne dispose pas d’une « grande Église » unique.

Jusqu’à fin 2018, il comptait trois Églises orthodoxes principales, dont une seule, celle rattachée au Patriarcat de Moscou (l’Église orthodoxe ukrainienne), bénéficiait de la reconnaissance canonique du monde orthodoxe. Jusqu’à ce que le Patriarcat de Constantinople décide d’octroyer l’autocéphalie à une nouvelle Église constituée (l’Église orthodoxe d’Ukraine). Affront insupportable pour le Patriarcat de Moscou, qui a suspendu tout lien avec Constantinople le 15 octobre 2018, provoquant une fracture majeure au sein du monde orthodoxe.

L’Église liée au Patriarcat de Moscou contrôle encore la majorité des paroisses en Ukraine. « En janvier 2021, elle disposait de 12 406 églises, contre 7 188 pour sa concurrente », dénombre Jivko Panev, fondateur du site orthodoxie.com, citant les statistiques officielles du gouvernement ukrainien.

Mais la nouvelle Église autocéphale, reconnue à ce jour par quatre des quatorze Églises orthodoxes jouissant d’une autonomie complète, attire un nombre croissant de fidèles. En novembre 2021, selon un sondage du Centre Razoumkov, 40 % des Ukrainiens orthodoxes se revendiquaient de cette nouvelle Église, et 22 % de celle liée au Patriarcat de Moscou.

Des catholiques sont aussi présents dans ce pays des confins des mondes orthodoxe et latin. L’Église gréco-catholique, interdite sous l’Union soviétique et bien implantée dans l’ouest du pays, représente près de 9 % de la population. Les images de prêtres gréco-catholiques célébrant la messe dans des sous-sols et des abris anti-bombes ont fait le tour du monde.

 

► L’Église ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou suit-elle son patriarche, Kirill ?

Ces derniers jours, le gouffre n’a cessé de se creuser entre l’épiscopat de l’Église ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou et son chef spirituel, Kirill. Une prise de distance marquée par plusieurs signaux majeurs, dont la virulente opposition du métropolite de Kiev, Onufrij, à l’invasion russe.

Le 24 février, ce dernier l’a qualifiée de « répétition du péché de Caïn tuant son propre frère », arguant qu’une telle guerre « ne (pouvait)avoir de justification devant Dieu et devant les hommes ». Le 28 février, le saint-synode de son Église a encore exhorté Kirill à intervenir auprès des dirigeants russes pour l’arrêt immédiat d’un conflit « menaçant de se transformer en guerre mondiale ».

Depuis ce jour-là, quatre diocèses ont indiqué leur décision de ne plus faire référence au « patriarche de Moscou pendant les offices ». Pour Kathy Rousselet, chercheuse à Sciences Po, « rien ne permet d’affirmer qu’ils veulent pour autant quitter le giron de Moscou, mais tout peut changer d’un jour à l’autre ».

« Dans la capitale ukrainienne, certaines paroisses – dont l’emblématique laure des Grottes de Kiev – auraient aussi cessé d’en faire mention », précise Antoine Nivière, professeur à l’université de Lorraine et spécialiste de l’histoire religieuse russe. Selon des sources non officielles qu’il rapporte, 12 évêques – sur les 53 que compte l’Église orthodoxe ukrainienne – suivraient ce mouvement.

Mercredi 2 mars, la dissidence a gravi un échelon supérieur, avec l’appel lancé par 236 prêtres et diacres au métropolite Onufrij pour la convocation d’un nouveau synode pour entériner officiellement une séparation avec le Patriarcat de Moscou. « On s’achemine ainsi vers un renforcement de l’Église autocéphale, abonde un fin spécialiste du dossier. Finalement, Vladimir Poutine aura peut-être, malgré lui, réussi par cette guerre à contribuer à réunifier le monde orthodoxe ukrainien… »

 

► Comment réagissent les orthodoxes de Russie ?

Bien que très minoritaires, plusieurs voix se sont élevées ces derniers jours au sein de l’Église orthodoxe russe pour contester la prise de position de Kirill. Mardi 1er mars, 26 responsables du clergé local ont ainsi publié une lettre ouverte réclamant l’arrêt des hostilités.

 « Nous appelons toutes les parties belligérantes au dialogue (…). Seule la capacité d’entendre l’autre peut donner l’espoir d’une sortie de l’abîme dans lequel nos pays ont été précipités (…)», exhortaient les signataires, dont l’higoumène Arseni Sokolov, représentant du Patriarcat de Moscou auprès du Patriarcat d’Antioche. « Leur voix ne touche pas la masse des fidèles. Kirill continue de bénéficier d’une réelle autorité spirituelle », tempère Antoine Nivière.

À quoi s’exposent donc ces religieux en s’érigeant contre leur chef ? « Le moindre individu sortant avec un panneau “non à la guerre” peut être emmené au poste. On peut s’attendre à ce qu’ils soient sanctionnés, à un moment ou à un autre », souligne Antoine Nivière. Et certains autres d’évoquer une suspension temporaire, voire même un risque de « réduction à l’état laïc »…

https://www.la-croix.com/Religion/guerre-rebat-cartes-lorthodoxie-ukrainienne-2022-03-03-1201203117