ECRIVAIN FRANÇAIS, GUERRE CIVILE, POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Guerre civile : un poème de Victor Hugo

Guerre civile

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La foule était tragique et terrible ; on criait :
À mort ! Autour d’un homme altier, point inquiet,
Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,
Le peuple se pressait : À mort le misérable !
Et lui, semblait trouver toute simple la mort.
La partie est perdue, on n’est pas le plus fort,
On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,
Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue.
— À mort l’homme ! — On l’avait saisi dans son logis ;
Ses vêtements étaient de carnage rougis ;
Cet homme était de ceux qui font l’aveugle guerre
Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère
Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui ;
Il avait tout le jour tué n’importe qui ;
Incapable de craindre, incapable d’absoudre,
Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre ;
Une femme le prit au collet : « À genoux !
C’est un sergent de ville. Il a tiré sur nous !
— C’est vrai, dit l’homme. — À bas ! à mort ! qu’on le fusille !
Dit le peuple. — Ici ! Non ! Plus loin ! À la Bastille !
À l’arsenal ! Allons ! Viens ! Marche ! — Où vous voudrez »,
Dit le prisonnier. Tous, hagards, les rangs serrés,
Chargèrent leurs fusils. « Mort au sergent de ville !
Tuons-le comme un loup ! — Et l’homme dit, tranquille :
— C’est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.
— Il nous insulte ! À mort ! » Les pâles citoyens
Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche ;
L’ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche ;
Cent voix criaient : « À mort ! À bas ! Plus d’empereur ! »
On voyait dans ses yeux un reste de fureur
Remuer vaguement comme une hydre échouée ;
Il marchait poursuivi par l’énorme huée,
Et, calme, il enjambait, plein d’un superbe ennui,
Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.
Le peuple est effrayant lorsqu’il devient tempête ;
L’homme sous plus d’affronts levait plus haut la tête ;
Il était plus que pris, il était envahi.
Dieu ! comme il haïssait ! comme il était haï !
Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous ! « Qu’il meure !
Il nous criblait encor de balles tout à l’heure !
À bas cet espion, ce traître, ce maudit !
À mort ! c’est un brigand ! » Soudain on entendit
Une petite voix qui disait : « C’est mon père ! »
Et quelque chose fit l’effet d’une lumière.
Un enfant apparut. Un enfant de six ans.
Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.
Tous criaient : « Fusillez le mouchard ! Qu’on l’assomme ! »
Et l’enfant se jeta dans les jambes de l’homme,
Et dit, ayant au front le rayon baptismal :
« Père, je ne veux pas qu’on te fasse de mal ! »
Et cet enfant sortait de la même demeure.
Les clameurs grossissaient : « À bas l’homme ! Qu’il meure !
À bas ! finissons-en avec cet assassin !
Mort ! » Au loin le canon répondait au tocsin.
Toute la rue était pleine d’hommes sinistres.
À bas les rois ! À bas les prêtres, les ministres,
Les mouchards ! Tuons tout ! c’est un tas de bandits ! »
Et l’enfant leur cria : « Mais puisque je vous dis
Que c’est mon père ! — Il est joli, dit une femme,
Bel enfant ! » On voyait dans ses yeux bleus une âme ;
Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.
Une autre femme dit : « Petit, quel âge as-tu ?
Et l’enfant répondit : — Ne tuez pas mon père ! »
Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,
Les poings ne tenaient plus l’homme si durement.
Un de plus furieux, entre tous inclément,
Dit à l’enfant : « Va-t’en ! — Où ? — Chez toi. — Pourquoi faire ?
— Chez ta mère. — Sa mère est morte, dit le père.
— Il n’a donc plus que vous ? — Qu’est-ce que cela fait ? »
Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait
Les deux petites mains dans sa rude poitrine,
Et disait à l’enfant : « Tu sais bien, Catherine ?
— Notre voisine ? — Oui. Va chez elle. — Avec toi ?
— J’irai plus tard. — Sans toi je ne veux pas. — Pourquoi ?
— Parce qu’on te ferait du mal. » Alors le père
Parla tout bas au chef de cette sombre guerre :
« Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,
Doucement. Je vais dire à l’enfant : À demain !
Vous me fusillerez au détour de la rue,
Ailleurs, où vous voudrez. — Et, d’une voix bourrue :
— Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.
Le père dit : — Tu vois. C’est de bonne amitié.
Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage,
Rentre. » Et l’enfant tendit au père son visage,
Et s’en alla content, rassuré, sans effroi.
« Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,
Dit le père aux vainqueurs ; où voulez-vous que j’aille ? »
Alors, dans cette foule où grondait la bataille,
On entendit passer un immense frisson,
Et le peuple cria : « Rentre dans ta maison ! »

Victor Hugo, La Légende des siècles, 1877

EXTASE, POEMES, PRIERES, VICTOR HUGO

Extase de Victor Hugo

Extase

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J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.

Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
– C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

 

Victor Hugo

HIER, LA NUIT D'ETE, POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Hier, la nuit d’été de Victor Hugo

Hier, la nuit d’été

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Hier, la nuit d’été, qui nous prêtait ses voiles, 
Etait digne de toi, tant elle avait d’étoiles ! 
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux ! 
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées ! 
Tant elle répandait d’amoureuses rosées 
Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j’étais devant toi, plein de joie et de flamme, 
Car tu me regardais avec toute ton âme ! 
J’admirais la beauté dont ton front se revêt. 
Et sans même qu’un mot révélât ta pensée, 
La tendre rêverie en ton cœur commencée 
Dans mon cœur s’achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie 
Sur la nuit et sur toi jeta tant d’harmonie, 
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux, 
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures, 
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures, 
Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde ! 
C’est lui qui fit ton âme et qui créa le monde ! 
Lui qui charme mon cœur ! lui qui ravit mes yeux ! 
C’est lui que je retrouve au fond de tout mystère ! 
C’est lui qui fait briller ton regard sur la terre 
Comme l’étoile aux cieux !

C’est Dieu qui mit l’amour au bout de toute chose, 
L’amour en qui tout vit, l’amour sur qui tout pose ! 
C’est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour. 
C’est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine, 
A versé la beauté, comme une coupe pleine, 
Et dans mon cœur l’amour !

Laisse-toi donc aimer ! — Oh ! l’amour, c’est la vie. 
C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie 
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. 
Sans lui rien n’est complet, sans lui rien ne rayonne. 
La beauté c’est le front, l’amour c’est la couronne : 
Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m’en croire, 
Ce n’est pas un peu d’or, ni même un peu de gloire, 
Poussière que l’orgueil rapporte des combats, 
Ni l’ambition folle, occupée aux chimères, 
Qui ronge tristement les écorces amères 
Des choses d’ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l’hymen de deux pensées, 
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées, 
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur, 
Et tout ce qu’un regard dans un regard peut lire, 
Et toutes les chansons de cette douce lyre 
Qu’on appelle le cœur !

Il n’est rien sous le ciel qui n’ait sa loi secrète, 
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite, 
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ; 
Le pêcheur a la barque où l’espoir l’accompagne, 
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne, 
Les âmes ont l’amour !

Le 21 mai 1833.

 Victor Hugo (1802-1885) dans Les chants du crépuscule (1836).

HIER, LA NUIT D'ETE, POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Hier, la nuit d’été

Hier, la nuit d’été

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Hier, la nuit d’été, qui nous prêtait ses voiles, 
Etait digne de toi, tant elle avait d’étoiles !
Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux ! 
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées ! 
Tant elle répandait d’amoureuses rosées 
Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j’étais devant toi, plein de joie et de flamme, 
Car tu me regardais avec toute ton âme ! 
J’admirais la beauté dont ton front se revêt. 
Et sans même qu’un mot révélât ta pensée, 
La tendre rêverie en ton cœur commencée 
Dans mon cœur s’achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie 
Sur la nuit et sur toi jeta tant d’harmonie, 
Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux, 
Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures, 
Si pleines de rayons, de parfums, de murmures, 
Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde ! 
C’est lui qui fit ton âme et qui créa le monde ! 
Lui qui charme mon cœur ! lui qui ravit mes yeux ! 
C’est lui que je retrouve au fond de tout mystère ! 
C’est lui qui fait briller ton regard sur la terre 
Comme l’étoile aux cieux !

C’est Dieu qui mit l’amour au bout de toute chose, 
L’amour en qui tout vit, l’amour sur qui tout pose ! 
C’est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour. 
C’est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine, 
A versé la beauté, comme une coupe pleine, 
Et dans mon cœur l’amour !

Laisse-toi donc aimer ! — Oh ! l’amour, c’est la vie. 
C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie 
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. 
Sans lui rien n’est complet, sans lui rien ne rayonne. 
La beauté c’est le front, l’amour c’est la couronne : 
Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m’en croire, 
Ce n’est pas un peu d’or, ni même un peu de gloire, 
Poussière que l’orgueil rapporte des combats, 
Ni l’ambition folle, occupée aux chimères, 
Qui ronge tristement les écorces amères 
Des choses d’ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l’hymen de deux pensées, 
Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées, 
Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur, 
Et tout ce qu’un regard dans un regard peut lire, 
Et toutes les chansons de cette douce lyre 
Qu’on appelle le cœur !

Il n’est rien sous le ciel qui n’ait sa loi secrète, 
Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite, 
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ; 
Le pêcheur a la barque où l’espoir l’accompagne, 
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne, 
Les âmes ont l’amour !

 

Victor Hugo (1802-1885)

Dans son recueil Les chants du crépuscule

DEMAIN DES L'AUBE...., POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

Demain dès l’aube….

Demain, dès l’aube…

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Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

 

Victor Hugo, extrait du recueil «Les Contemplations» (1856)

POEME, POEMES, POUR LES PAUVRES, VICTOR HUGO

Pour les pauvres

daumier-poete-dans-la-mansardePour les pauvres

 

Qui donne au pauvre prête à Dieu.
Victor HUGO.

Dans vos fêtes d’hiver, riches, heureux du monde, 
Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde, 
Quand partout à l’entour de vos pas vous voyez 
Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres, 
Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres, 
Et la danse, et la joie au front des conviés ;

Tandis qu’un timbre d’or sonnant dans vos demeures 
Vous change en joyeux chant la voix grave des heures, 
Oh ! songez-vous parfois que, de faim dévoré 
Peut-être un indigent dans les carrefours sombres 
S’arrête, et voit danser vos lumineuses ombres 
Aux vitres du salon doré ?

Songez-vous qu’il est là sous le givre et la neige, 
Ce père sans travail que la famine assiège ? 
Et qu’il se dit tout bas : « Pour un seul, que de biens ! 
À son large festin que d’amis se récrient ! 
Ce riche est bien heureux, ses enfants lui sourient. 
Rien que dans leurs jouets, que de pain pour les miens ! »

Et puis à votre fête il compare en son âme 
Son foyer où jamais ne rayonne une flamme, 
Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau, 
Et sur un peu de paille, étendue et muette, 
L’aïeule, que l’hiver, hélas ! a déjà faite 
Assez froide pour le tombeau.

Car Dieu mit ses degrés aux fortunes humaines, 
Les uns vont tout courbés sous le fardeau des peines ; 
Au banquet du bonheur bien peu sont conviés ; 
Tous n’y sont point assis également à l’aise, 
Une loi, qui d’en bas semble injuste et mauvaise, 
Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : ENVIEZ !

Cette pensée est sombre, amère, inexorable, 
Et fermente en silence, au coeur du misérable. 
Riches, heureux du jour, qu’endort la volupté, 
Que ce ne soit pas lui qui des mains vous arrache, 
Tous ces biens superflus où son regard s’attache ; 
Oh ! que ce soit la charité !

L’ardente charité, que le pauvre idolâtre ! 
Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre, 
Qui relève et soutient ceux qu’on foule en passant, 
Qui, lorsqu’il le faudra, se sacrifiant toute, 
Comme le Dieu martyr dont elle suit la route, 
Dira : Buvez, mangez ! c’est ma chair et mon sang !

Que ce soit elle, oh ! oui, riches, que ce soit elle 
Qui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle, 
Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains, 
Pour nourrir l’indigent et pour sauver vos âmes, 
Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes 
Arrache tout à pleines mains !

Donnez, riches ! L’aumône est soeur de la prière, 
Hélas ! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre, 
Tout roidi par l’hiver, en vain tombe à genoux ; 
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, 
Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies, 
La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez ! afin que Dieu, qui dote les familles, 
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles ; 
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit ; 
Afin qu’un blé plus mûr fasse plier vos granges ; 
Afin d’être meilleurs ; afin de voir les anges 
Passer dans vos rêves la nuit.

Donnez, il vient un jour où la terre nous laisse. 
Vos aumônes là-haut vous font une richesse, 
Donnez, afin qu’on dise : Il a pitié de nous ! 
Afin que l’indigent que glacent les tempêtes, 
Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes, 
Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.

Donnez ! pour être aimés du Dieu qui se fit homme, 
Pour que le méchant même en s’inclinant vous nomme, 
Pour que votre foyer soit calme et fraternel ; 
Donnez ! afin qu’un jour, à votre heure dernière, 
Contre tous vos péchés vous ayez la prière 
D’un mendiant puissant au ciel.

Janvier 1830.

Victor Hugo

LES PAUVRES GENS, POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Les pauvres gens de Victor Hugo

Les pauvres gens

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Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. 
Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose 
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. 
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. 
Au fond, dans l’encoignure où quelque humble vaisselle 
Aux planches d’un bahut vaguement étincelle, 
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. 
Tout près, un matelas s’étend sur de vieux bancs, 
Et cinq petits enfants, nid d’âmes, y sommeillent 
La haute cheminée où quelques flammes veillent 
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, 
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit. 
C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d’écume, 
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, 
Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L’homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, préparant l’hameçon,
Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson, 
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. 
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, 
l s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit. 
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit. 
Dans les brisants, parmi les lames en démence, 
L’endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, 
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, 
Où se plaît le poisson aux nageoires d’argent, 
Ce n’est qu’un point ; c’est grand deux fois comme la chambre. 
Or, la nuit, dans l’ondée et la brume, en décembre, 
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, 
Comme il faut calculer la marée et le vent ! 
Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés, 
Et fait râler d’horreur les agrès effarés. 
Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées, 
Et Jeannie en pleurant l’appelle ; et leurs pensées 
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur 
L’importune, et, parmi les écueils en décombres, 
L’océan l’épouvante, et toutes sortes d’ombres 
Passent dans son esprit : la mer, les matelots 
Emportés à travers la colère des flots ; 
Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l’artère, 
La froide horloge bat, jetant dans le mystère, 
Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;
Et chaque battement, dans l’énorme univers, 
Ouvre aux âmes, essaims d’autours et de colombes, 
D’un côté les berceaux et de l’autre les tombes.

Elle songe, elle rêve. – Et tant de pauvreté !
Ses petits vont pieds nus l’hiver comme l’été. 
Pas de pain de froment. On mange du pain d’orge. 
– Ô Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La côte fait le bruit d’une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l’ouragan noir 
Comme les tourbillons d’étincelles de l’âtre. 
C’est l’heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
Sous le loup de satin qu’illuminent ses yeux,
Et c’est l’heure où minuit, brigand mystérieux, 
Voilé d’ombre et de pluie et le front dans la bise, 
Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise 
Aux rochers monstrueux apparus brusquement. 
Horreur ! l’homme, dont l’onde éteint le hurlement, 
Sent fondre et s’enfoncer le bâtiment qui plonge ;
Il sent s’ouvrir sous lui l’ombre et l’abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil 
A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV
Ô pauvres femmes
De pêcheurs ! c’est affreux de se dire : – Mes âmes,
Père, amant, frère, fils, tout ce que j’ai de cher,
C’est là, dans ce chaos ! mon coeur, mon sang, ma chair ! –
Ciel ! être en proie aux flots, c’est être en proie aux bêtes.
Oh ! songer que l’eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu’au mari patron,
Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
Dénoue au-dessus d’eux sa longue et folle tresse,
Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,
Et qu’on ne sait jamais au juste ce qu’ils font,
Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,
A tous ces gouffres d’ombre où ne luit nulle étoile,
Es n’ont qu’un bout de planche avec un bout de toile !
Souci lugubre ! on court à travers les galets,
Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rends-nous-les !
Mais, hélas ! que veut-on que dise à la pensée 
Toujours sombre, la mer toujours bouleversée !

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !
Pas d’aide. Ses enfants sont trop petits. – Ô mère !
Tu dis : « S’ils étaient grands ! – leur père est seul ! » Chimère !
Plus tard, quand ils seront près du père et partis,
Tu diras en pleurant : « Oh! s’ils étaient petits ! »

V

Elle prend sa lanterne et sa cape. – C’est l’heure 
D’aller voir s’il revient, si la mer est meilleure, 
S’il fait jour, si la flamme est au mât du signal. 
Allons ! – Et la voilà qui part. L’air matinal 
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche 
Dans l’espace où le flot des ténèbres s’épanche. 
Il pleut. Rien n’est plus noir que la pluie au matin ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain, 
Et qu’ainsi que l’enfant, l’aube pleure de naître. 
Elle va. L’on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup, a ses yeux qui cherchent le chemin, 
Avec je ne sais quoi de lugubre et d’humain 
Une sombre masure apparaît, décrépite ; 
Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ; 
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ; 
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, 
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d’un fleuve.

« Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,
Dit-elle ; mon mari, l’autre jour, la trouva
Malade et seule ; il faut voit comment elle va. »

Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne 
Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. 
« Malade ! Et ses enfants ! comme c’est mal nourri ! 
Elle n’en a que deux, mais elle est sans mari. » 
Puis, elle frappe encore. « Hé ! voisine ! » Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. « Ah ! Dieu ! dit-elle,
Comme elle dort, qu’il faut l’appeler si longtemps! » 
La porte, cette fois, comme si, par instants, 
Les objets étaient pris d’une pitié suprême, 
Morne, tourna dans l’ombre et s’ouvrit d’elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans 
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L’eau tombait du plafond comme des trous d’un crible.

Au fond était couchée une forme terrible ; 
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l’air effrayant ; 
Un cadavre ; – autrefois, mère joyeuse et forte ; –
Le spectre échevelé de la misère morte ; 
Ce qui reste du pauvre après un long combat. 
Elle laissait, parmi la paille du grabat, 
Son bras livide et froid et sa main déjà verte 
Pendre, et l’horreur sortait de cette bouche ouverte 
D’où l’âme en s’enfuyant, sinistre, avait jeté 
Ce grand cri de la mort qu’entend l’éternité !

Près du lit où gisait la mère de famille, 
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, 
Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît, 
Et pour qu’ils eussent chaud pendant qu’elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !
Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
Que rien n’éveillerait ces orphelins dormant, 
Pas même le clairon du dernier jugement ; 
Car, étant innocents, ils n’ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.
Du vieux toit crevassé, d’où la rafale sort,
Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
Glisse sur cette joue et devient une larme.
La vague sonne ainsi qu’une cloche d’alarme.
La morte écoute l’ombre avec stupidité.
Car le corps, quand l’esprit radieux l’a quitté,
A l’air de chercher l’âme et de rappeler l’ange ;
Il semble qu’on entend ce dialogue étrange
Entre la bouche pâle et l’oeil triste et hagard :
– Qu’as-tu fait de ton souffle ? – Et toi, de ton regard ?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.
Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,
Le sort donne pour but au festin, au berceau,
Aux mères adorant l’enfance épanouie,
Aux baisers de la chair dont l’âme est éblouie,
Aux chansons, au sourire, à l’amour frais et beau,
Le refroidissement lugubre du tombeau !

VIII

Qu’est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ? 
Sous sa cape aux longs plis qu’est-ce donc qu’elle emporte ? 
Qu’est-ce donc que Jeannie emporte en s’en allant ? 
Pourquoi son coeur bat-il ? Pourquoi son pas tremblant 
Se hâte-t-il ainsi ? D’où vient qu’en la ruelle 
Elle court, sans oser regarder derrière elle ? 
Qu’est-ce donc qu’elle cache avec un air troublé 
Dans l’ombre, sur son lit ? Qu’a-t-elle donc volé ?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise 
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise 
Et s’assit toute pâle ; on eût dit qu’elle avait 
Un remords, et son front tomba sur le chevet, 
Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche 
Parlait pendant qu’au loin grondait la mer farouche.

« Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a
Déjà tant de souci ! Qu’est-ce que j’ai fait là ? 
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille ! 
Il n’avait pas assez de peine ; il faut que j’aille 
Lui donner celle-là de plus. – C’est lui ? – Non. Rien. 
– J’ai mal fait. – S’il me bat, je dirai : Tu fais bien. 
– Est-ce lui ? – Non. – Tant mieux. – La porte bouge comme
Si l’on entrait. – Mais non. – Voilà-t-il pas, pauvre homme, 
Que j’ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant ! »
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S’enfonçant par degrés dans son angoisse intime, 
Perdue en son souci comme dans un abîme, 
N’entendant même plus les bruits extérieurs, 
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l’onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : C’est la marine !

X

« C’est toi ! » cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement
Tandis que le marin disait : « Me voici, femme ! »
Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme
Son coeur bon et content que Jeannie éclairait,
« Je suis volé, dit-il ; la mer c’est la forêt.
– Quel temps a-t-il fait ? – Dur. – Et la pêche ? – Mauvaise.
Mais, vois-tu, je t 1 embrasse, et me voilà bien aise.
Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre
A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ? »
Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.
« Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l’ordinaire,
J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,
J’avais peur. – Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal. »
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : « A propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine ;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin 
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
« Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête, 
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. 
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait 
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ? 
Bah ! tant pis ! ce n’est pas ma faute, C’est l’affaire 
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. 
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ? 
C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. 
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez. 
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés, 
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. 
C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ; 
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux. 
Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres 
Cette petite fille et ce petit garçon, 
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. 
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche, 
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ? 
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

– Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, lès voilà! »

Victor Hugo (1802-1885)

LA FONCTION DU POETE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

La fonction du poète (Victor Hugo)

 

Fonction du poète

(extrait)

facadevictorhugo
Peuples ! écoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.

C’est lui qui, malgré les épines,
L’envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l’avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l’éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l’âme
D’une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
À tous d’en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l’étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs !

 

Victor Hugo (1802-1885)

 

LORSQUE L'ENFANT PARAÎT, POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Lorsque l’enfant paraît

 

 

Lorsque l’enfant paraît

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris. 
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poètes, de l’âme
Qui s’élève en priant ;
L’enfant paraît, adieu le ciel et la patrie
Et les poètes saints ! la grave causerie
S’arrête en souriant.

La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à l’heure
Où l’on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L’onde entre les roseaux,
Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d’oiseaux.

Enfant, vous êtes l’aube et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez ;
Mon âme est la forêt dont les sombres ramures
S’emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N’ont point mal fait encor ;
Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange,
Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
À l’auréole d’or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l’arche.
Vos pieds tendres et purs n’ont point l’âge où l’on marche.
Vos ailes sont d’azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde.
Double virginité ! corps où rien n’est immonde,
Âme où rien n’est impur !

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !

 vierge-marieVictor Hugo (1802-1885)