CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), ETTY HILLESUM, UNE VIE AU MLIEU DE L'ENFER, GUERRE MONDIALE 1939-1945, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum, une vie au milieu de l’enfer

Etty Hillesum (1914-1943)

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Etty Hillesum ou l’itinéraire spirituel d’une jeune femme au milieu d’un désastre historique

 

Il y aurait quelque abus de langage à présenter Etty Hillesum comme un maître spirituel si l’on songe à une fonction qu’elle aurait pu exercer de son vivant. Née le 15 janvier 1914 dans les Pays-Bas, et exterminée à Auschwitz le 30 novembre 1943 à 29 ans, Etty Hillesum nous lègue son Journal tenu entre 1941 et 1943, ainsi que les lettres qu’elle a écrites à ses amis de 1942 à 1943. Pour venir en aide à son peuple, elle s’était engagée d’abord volontairement au camp de transit de Westerbork, avant d’y être définitivement enfermée et, enfin, obligée de prendre le train pour l’Est en compagnie de ses parents et de son frère Mischa. Son Journal et ses lettres furent donc rédigés dans les deux dernières années de sa vie.

C’est le 9 mars 1941 qu’Etty Hillesum commence à écrire un journal afin de s’analyser et de se connaître en profondeur. La décision d’entreprendre une telle démarche survient un mois après sa rencontre avec le psychologue allemand Julius Spier, qui allait en peu de temps changer sa vie, une vie jusqu’alors passablement désordonnée. De l’avis de tous et surtout de la gent féminine, J. Spier – désigné par un S. majuscule dans le Journal d’Etty – était une personnalité fascinante qui, après des activités dans le monde de l’économie, avait suivi l’enseignement de Carl Gustav Jung et ouvert à Berlin un cabinet de psychochirologie. Doué, semble-t-il, d’une intuition psychologique assez exceptionnelle, cet homme à la bouche sensuelle, au regard doux et surtout à l’esprit religieux, avait tout d’un déchiffreur d’âmes, comme Etty s’en est vite aperçue.

Né en 1887, Julius Spier avait émigré aux Pays-Bas en 1939, laissant à Berlin ses deux enfants et leur mère Hedwig Rocco, qui n’était pas d’origine juive et de qui il était séparé depuis 1935. Il s’était ensuite fiancé à Hertha Levi, laquelle avait quitté l’Allemagne avant lui pour trouver refuge à Londres, mais qu’il n’avait pas réussi à rejoindre. C’est le 3 février 1941 qu’Etty Hillesum a fait sa connaissance et elle ne tarde pas à considérer cette date comme celle d’une nouvelle naissance. L’amour que Spier fait naître en elle est en fait inséparable du cheminement qu’elle va accomplir dans les profondeurs d’elle-même.

Or, dès que l’on se met à suivre l’itinéraire de sa transformation intérieure à travers les cahiers que constituent son Journal et les lettres qu’elle envoya à ses amis entre 1942 et septembre 1943, depuis Westerbork, on ne peut qu’être frappé par les hauteurs où elle est arrivée dans un si court laps de temps, comme si les difficultés mêmes de son époque, pour le dire avec un oxymore, avaient précipité son ascension. Tout se passe en effet comme si l’intensité de son difficile amour pour cet homme de beaucoup son aîné en même temps que la gravité du moment historique qu’elle était forcée de vivre lui avaient imposé une urgence à même d’accélérer son évolution et de lui permettre d’atteindre, dans les plus brefs délais, la fulgurante ascension spirituelle qu’on lui reconnaît. Précisons tout de suite que cette ascension ne s’inscrit pas dans le contexte d’une appartenance religieuse repérable et encore moins susceptible d’être placée sous telle ou telle dénomination.

Le fait est que tout en assumant, sans la moindre réticence, sa judéité, Etty n’avait reçu ni d’éducation religieuse ni ne respectait les pratiques juives. Et quand par l’entremise de Julius Spier, lui aussi juif mais proche du christianisme, elle s’ouvre à Dieu, c’est la Bible avec l’un et l’autre Testament qu’elle lira. Cela dit, lorsqu’on se penche sur son legs apparemment mince (un Journal tenu pendant moins de deux ans et quelques lettres), on ne tarde pas à se rendre compte qu’il contient un enseignement spirituel inestimable, qui dépasse les frontières de n’importe quelle appartenance religieuse. Et c’est ce que lui vaut d’apparaître aux yeux de ses plus sensibles lecteurs comme un grand maître spirituel pour notre temps, voire una grande maestra, selon les termes qu’on trouve sous la plume de l’italien Marco Deriu, dans la conclusion de son article « La resistenza existenziale di Etty Hillesum » 

Ce n’est pourtant que dans les années 1980, c’est-à-dire presque quarante après la mort d’Etty Hillesum, que la connaissance de ses écrits est devenue possible. En 1981 paraissait en Hollande, sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal (amputé des cahiers qu’elle avait encore sur elle dans le camp) qu’elle avait tenu entre 1941 et 1943, accompagné de quelques lettres. Cette première publication, due à J. G. Gaarlandt, fut aussitôt suivie en 1982 par celle de ses lettres. Mais déjà en octobre 1983 était inaugurée à Amsterdam une « Fondation Etty Hillesum », ayant comme objectif premier l’édition critique et la plus complète possible de ses écrits, ce qui fut accompli en 1986. Depuis, le Journal et les Lettres d’Etty Hillesum, qui furent traduits dans plusieurs langues, donnent lieu à une importante littérature. En France, traduits par Philippe Noble sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal fut publié en 1985 par le Seuil, et les lettres (Lettres de Westerbork) en 1988. Épuisés, ces ouvrages furent réunis et parurent en livre de poche (coll. « Points ») en 1995. Mais, depuis 2008, nous disposons en français, sous le titre Les Écrits d’Etty Hillesum, Journaux et Lettres 1941-1942, de l’édition intégrale qui fut publiée aux Pays-Bas sous la direction de Klaas A. D. Smelik, un spécialiste de l’Ancien Testament et des rapports entre le judaïsme et le christianisme.

J’ai découvert, quant à moi, Etty Hillesum, en 1992. Tout de suite, j’ai été touchée par l’intensité de ce qu’elle a vécu dans les dernières années de sa vie et par la qualité de son témoignage. En même temps que je la lisais, je m’apercevais des convergences qu’on pouvait établir entre certaines de ses pensées et celles de Simone Weil, malgré tout ce qui les séparait tant du point de vue psychologique qu’intellectuel. C’est ainsi que, sollicitée à faire une intervention sur Simone Weil lors d’un colloque qui avait lieu en août 1993 à Rio de Janeiro, j’ai proposé un rapprochement entre les deux sur le thème de « Résister au mal », communication reprise l’année suivante au Colloque annuel de l’Association pour l’Étude de la pensée de Simone Weil

Mais avant de nous avancer sur les aspects les plus admirables de l’expérience de vie d’Etty Hillesum, il convient d’indiquer encore quelques éléments succincts de sa biographie. Un mot d’abord sur ses parents et ses frères. Louis Hillesum, le père d’Etty, était un spécialiste des langues classiques et a fini comme directeur du Lycée municipal de Deventer, ville de l’intérieur de la Hollande ; sa mère Rebecca Bernstein, très différente de son époux et avec qui les relations d’Etty ne furent pas toujours faciles, était d’origine russe. Etty avait aussi deux frères plus jeunes qu’elle : Jaap, qui deviendra un talentueux médecin et Mischa, dont le déséquilibre psychique était patent, mais qui était un pianiste d’un immense talent. Aucun membre de la famille ne survécut.

Bien que n’étant pas aussi brillante dans les études que ses frères, Etty avait obtenu en 1935 une licence en droit et en 1939 la maîtrise ; mais elle s’intéressait surtout à la littérature et se sentait elle-même douée pour l’écriture. Ses romanciers favoris étaient les russes, Dostoïevski et Tolstoï, tandis que parmi les poètes elle affectionnait, en premier lieu, Rainer Maria Rilke, dont il conviendrait d’étudier de plus près l’influence qu’il exerça sur sa pensée. C’est un peu plus tard, sous le conseil de Spier, lui-même imprégné de culture chrétienne, qu’elle se mettra à lire outre la Bible, des auteurs comme saint Augustin et Thomas a Kempis.

Venons maintenant à la vie quotidienne d’Etty. Dès 1937, elle vivait à Amsterdam dans une maison de la Gabriel Metsu Straat (n° 6), où elle avait emménagé pour s’occuper du ménage, en parallèle avec la poursuite de ses études. Mais elle n’a pas tardé à devenir la maîtresse du propriétaire, Han Wegerif, qui était veuf. Ce n’était pas d’ailleurs sa première liaison, mais celle-là allait durer jusqu’à son internement définitif et son départ pour Auschwitz. C’est sur le fond d’une telle situation qu’elle rencontre Julius Spier. Dès le départ attirés l’un par l’autre, ils auront chacun de son côté un défi à relever. Spier avait la ferme intention de rester fidèle à Hertha Levi, malgré leur éloignement du fait de la guerre ; Etty, quant à elle et malgré toute son instabilité intérieure, avait une relation tranquille et confiante avec Han, bien qu’une telle relation ait pu, me semble-t-il, la laisser sur sa faim au point de vue spirituel.

Il n’était pas inutile de donner ces quelques aperçus avant de considérer de plus près comment une fille qui menait une vie « libre » et apparemment quelconque, va voir toutes ses forces créatrices et spirituelles éveillées au fur et à mesure que son amour pour Spier s’approfondit et se transforme en un amour non plus limité à un seul homme mais en un amour concret de l’humanité en la personne du prochain.

12Le défi que chacun était pour l’autre, le combat que chacun devait affronter pour rester fidèle et d’abord à soi-même, n’aurait pu avoir lieu sans leur authenticité et leur profonde honnêteté. Et, qui plus est, sans le désir de Dieu qui les habitait si intensément.

Les premières pages du Journal d’Etty attestent de la volonté qui est la sienne de mieux se connaître, de mettre de l’ordre dans son chaos intérieur ou comme elle le dit de « s’expliquer avec la vie ». En la lisant, en suivant les différents moments de sa relation avec Spier, tels qu’elle les réfléchit dans son Journal, on voit en marche, avec ses hauts et ses bas, et pour ainsi dire en sous-main, un véritable travail de conversion, non pas à tel ou tel credo, à telle ou telle Église, mais à l’incarnation en soi de l’amour de Dieu.

Tout d’abord, ce sont ses incertitudes et ses réticences devant la feuille blanche du cahier qu’il lui faut apprendre à vaincre pour ne pas se contenter de ces grandes idées vagues qui parfois la grisaient. Voici ce qu’elle se dit s’adressant à elle-même, dialectiquement, à la seconde personne :

« Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu ce fatras, un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. » 

Mais la découverte de soi, à laquelle se livre Etty en s’efforçant, à travers l’écriture de son Journal, de tirer au clair ses sentiments et les attitudes qu’elle découvre chez les autres, ne tarde pas à se révéler comme la rencontre de Dieu au plus profond d’elle-même. La voie qui conduit Etty à la rencontre de Dieu est donc celle de l’immanence.

« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

Certes, c’est, grâce à Spier, qui lui s’agenouille et prie tous les jours, qu’Etty apprend à se sentir habitée par Dieu, si elle ne lui ferme pas la porte de son moi. Un moi qui, souvent, se fait trop exigeant, trop encombrant et qu’elle ne tarde pas à ressentir comme un obstacle à ce que la vie circule en elle sans entraves. De là, la lutte qu’elle entreprend contre sa « possessivité », sa sensualité, sa vanité qui l’exaspère et qu’elle analyse sans complaisance. De cette lutte elle sort, me semble-t-il, tout à fait victorieuse. Or une telle libération, qui l’ouvre à Dieu et aux autres, se dit chez elle d’une manière très vivante et concrète – et qui fut aussi celle de grands mystiques comme Thérèse d’Avila, à savoir à travers des métaphores franchement spatiales, qui sont, à mes yeux, le témoignage même de notre incarnation.

Voici ce qu’elle écrivait dans son Journal en septembre 1942, dans les jours qui suivirent la mort de Julius Spier à laquelle elle avait pu heureusement assister, car elle se trouvait à ce moment-là à Amsterdam, bénéficiant d’un congé pour se soigner elle-même :

« Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont toutes semblables et l’on devrait faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possible. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur. Pardonne-moi cette image assez peu raffinée. » 

Quelques lignes auparavant, dans le sillage sans doute de cette attention aux autres qu’elle avait appris avec Spier, Etty notait :

« Il ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine. »

Outre l’aspect psychologique qu’Etty met ici en relief, il y a surtout à souligner ce qui est pour elle l’essentiel, à savoir que chacun peut retrouver Dieu en soi-même, à condition d’être à l’écoute de sa vie profonde au fond de nous.

Le soir du même jour de septembre 1942, et alors qu’il ne lui restera plus qu’un an à vivre avant son départ pour Auschwitz le 7 septembre 1943, assise dans son cher bureau de la maison de Han Wegeriff à Amsterdam, Etty écrit dans son Journal qu’elle avait appris à aimer Westerbork et qu’elle en avait la nostalgie. Cet aveu a de quoi étonner plus d’un. La vie dans ce camp de transit était horrible, c’était un espace réduit, où s’entassaient de milliers des gens, et concentrant à l’intérieur de ses barbelés un résumé de la souffrance humaine. Comment pouvait-elle vouloir y retourner ? Certains de ses amis avaient tout fait pour la convaincre de se cacher et d’échapper au sort qui allait être le sien. Pourquoi refusait-elle de ne pas partager la fatalité, le « destin de masse » qui allait échouer à son peuple ?

Tout d’abord, pour ne pas se dérober, pour ne pas jouir d’un statut de privilégiée, comme le faisaient, à n’importe quel prix, ceux qu’elle avait côtoyés au sein du Bureau juif d’Amsterdam. Etty Hillesum y avait été prise, d’abord, comme secrétaire, avant d’obtenir d’être envoyée à Westerbork pour aider ceux qui s’y trouvaient déjà internés. Dans le camp, malgré la dureté de la vie qu’elle partageait avec les prisonniers, non seulement elle témoignait de l’amour qui l’habitait mais elle était devenue « le cœur pensant de la baraque » ainsi qu’elle le disait elle-même.

Avant de regarder de plus près comment Etty fit face à la situation qui se présentait à elle dans le camp, quelques petites précisions encore s’imposent. Commençons par la géographie. Le camp de Westerbork était situé à proximité de la frontière allemande dans l’une des plus pauvres et inhospitalières régions de Hollande : la Drenthe.

27D’ailleurs, lorsqu’il est question de Westerbork, je ne vois signalé nulle part que ce fut justement dans cette région de la Drenthe que Van Gogh se retira en 1883, à la recherche de solitude après une déception amoureuse. Il laissa plusieurs dessins de ce coin, quelque peu perdu, de son pays.

Mais revenons à Etty et « à ses hauts plateaux intérieurs », comme elle le dit. À propos de son expérience au camp, il importe de relever trois points qui me paraissent essentiels pour que l’on puisse interpréter avec justesse ce qu’elle ne cessera de répéter au sujet de la bonté de la vie, malgré tout.

Etty a eu pleine conscience de ce qui était en marche, autrement dit de l’anéantissement des juifs d’Europe. En témoigne la réflexion qu’elle consigne en juillet 1942 :

« Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine déjà d’ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l’ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la vie, sans qu’il s’en trouve diminué pour autant. Je ne suis ni amère, ni révoltée, j’ai triomphé de mon abattement, et j’ignore la résignation ». 

En juillet de l’année suivante, quelques mois donc avant sa mort, les mots qu’elle écrit à une amie et collègue de son père, Christine van Nooten, dont la solidarité à la famille Hillesum se manifesta jusqu’à la fin par l’envoi fréquent de colis, etc., ne laisse planer aucun doute sur la conscience qu’elle eut de ce qui les attendait :

« Ce que des dizaines et des dizaines de milliers de gens ont supporté avant nous, nous serons bien capables de le supporter à notre tour. Pour nous, je crois, il ne s’agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l’attitude à adopter face à notre perte. » 

Signalons encore qu’en 1942 Etty avait vu passer par Westerbork, et en transit pour les camps d’extermination, ces moines et moniales d’origine juive arrachés à leur couvent en représailles de l’attitude anti-persécution des évêques hollandais. C’est par là du reste que transitèrent, entre autres, Edith Stein et sa sœur Rosa.

Or cette clairvoyance n’empêcha pas Etty de contempler la beauté du monde et, surtout, de louer la bonté de la vie, vie qui, comme elle le rappelle, inclut la mort. Douée d’une extraordinaire capacité réflexive, c’est elle-même qui constate que sa sensibilité poétique à la beauté de la nature a subi une métamorphose grâce à ce qui s’opérait dans son for intérieur au fur et à mesure que régressaient les aspects possessifs de sa personnalité. C’est ainsi qu’elle note dans une des premières pages de son Journal:

« La beauté me faisait souffrir, je ne savais qu’en faire. J’avais besoin d’écrire, d’écrire des vers, mais les mots ne venaient jamais. Alors j’étais comme une âme en peine. Je me gavais littéralement de la beauté du paysage et cela m’épuisait. Je dépensais une énergie infinie. Je dirais aujourd’hui que c’était de l’onanisme. L’autre soir, en revanche, j’ai réagi autrement. J’ai accueilli avec joie l’intuition de la beauté, en dépit de tout, du monde crée par Dieu. » 

Dans une longue lettre écrite en juillet 1943 à son ami Han Wegeriff et à ceux de sa maisonnée, elle laisse entrevoir combien est précieuse la consolation qu’apporte la contemplation de la nature au milieu de l’épuisement physique et moral qui s’abat sur les internés du camp, soumis aux privations et à toutes sortes de tracasseries :

« Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà (jenseits) des tampons verts, rouges, bleus et des “listes de convoi”, et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie – qui se sent malade comme un chien et “vidé” (erledigt) en ce moment – et sa petite “sœur d’armes”, Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure àcontempler un de ces oiseaux noir et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur moins lourd. » 

Pour les prisonniers qu’ils sont, l’oiseau qui vole est l’image même de la liberté, d’une liberté qu’ils n’ont plus l’espoir de reconquérir, en termes de déplacement dans le monde, mais qui est encore à leur portée au tréfonds d’eux-mêmes. On a reproché à Etty – ce fut le cas de Tzvetan Todorov, qui pourtant l’admire – de s’être trop facilement résignée au sort que les Allemands réservaient aux juifs. Mais, consciente de ne plus pouvoir agir, la résistance d’Etty est pourtant remarquable, dans la mesure où jusqu’à la fin elle a su préserver son autonomie de jugement et sa vie la plus profonde.

Un peu plus tard, et alors que l’heure de son départ, d’abord non prévu, pour Auschwitz est tout proche, elle livrera encore, dans une lettre à son amie Marie Tuinzinga, le sentiment qu’éveille en elle le coucher de soleil :

« De l’autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d’un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de la Drenthe abrite des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » 

C’est aussi en dépit de tout, et il convient de le souligner tant les circonstances historiques sont terribles et absurdes, qu’Etty Hillesum affirme, sans la moindre hésitation, la bonté de la vie et ce, à la grande stupéfaction de ceux qui l’entendent. Ses réitérations sur le sentiment qu’elle éprouve au sujet de la vie comme foncièrement belle et bonne sont tellement nombreuses que je dois me contenter ici de quelques exemples pris les uns à son Journal, les autres à ses Lettres. Nous sommes encore en juin 1942, mais les nouvelles se font de plus en plus alarmantes. Voici ce qu’elle écrit :

« La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. Et si nous survivons, ce seront autant de blessures que nous devrons porter en nous pour le restant de nos jours. Dieu n’a pas à nous rendre des comptes pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

Remarquons qu’à aucun moment de ce qu’elle appelle elle-même « notre calvaire », Etty Hillesum ne se retourne vers Dieu pour se plaindre de son sort et du sort des siens et encore moins pour lui manifester une quelconque révolte. Si la vie « est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu, dit-elle, mais le nôtre ». Le plus inattendu ici est que ce « nôtre », se réfère aux êtres humains en général et non pas à tel ou tel groupe humain, fussent-ils les Allemands, qui faisaient alors l’objet d’une haine farouche, assez explicable d’ailleurs. Mais dès le départ de l’occupation allemande, Etty s’est vite aperçue que la haine n’apporte rien de bon, qu’elle rend le monde encore plus irrespirable. Elle se place en fait au-delà de l’opposition si fréquente entre « eux » et « nous ». Elle sait que le mal n’est pas le fait d’une communauté humaine particulière et que c’est d’abord au-dedans de nous-mêmes qu’on doit lui résister, pour ne pas avoir à y céder quand on est pris dans les rouages de ce qu’elle appelle un « système », à savoir les configurations de forces sociales qui incitent à commettre les pires exactions. C’est pourquoi toute tentative de construire un monde meilleur après la guerre dépendra de l’effort de chacun pour se défaire de ce que l’emprisonne, l’enferme dans ses intérêts particuliers sans égard pour les autres, tous les autres. Etty y songe quand il lui arrive d’envisager l’action qu’elle pourrait mener une fois la guerre finie.

À la suite de l’affirmation que nous venons de citer à propos de la responsabilité qui est la nôtre, relativement aux situations infernales que les hommes peuvent instaurer sur Terre, elle révèle la disposition intérieure qui est désormais la sienne :

« On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente et le cœur humain aussi ; je vois, je vois, je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix, une paix grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. » 

Dans ses lettres, Etty Hillesum revient fréquemment sur le sentiment qui est le sien à l’égard de la vie, une vie qu’il revient à chacun de libérer au-dedans de soi, pour qu’elle puisse irriguer et faire vivre, sans frontières, toute l’humanité.

« […] oui » écrit-elle en juillet 1943 à Klaas Smelik et à la fille de celui-ci, Johana, « la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y peux rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. »  

Et elle poursuit :

« Nous avons le droit de souffrir, mais pas de succomber. Et si nous survivons à cette époque, sains de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons peut-être notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à dire. »

C’est à nous maintenant de transmettre le petit mot qu’Etty avait à dire et que, grâce à ses écrits et aux soins de ses amis, son extermination n’est pas parvenu à anéantir. Une victoire de plus de la vie sur la mort, comme elle aurait pu le faire remarquer.

Un dernier et poignant témoignage de la gratitude d’Etty envers la vie est celui que l’on trouve dans la lettre datée du 2 septembre à son amie Maria Tuinzinga, écrite donc cinq jours avant son départ pour Auschwitz.

« L’année dernière, nous étions encore des jeunots sur cette lande, Maria ; aujourd’hui, nous avons pris un peu d’âge. On ne s’en rend pas encore très bien compte : on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne, Maria, j’y reviens toujours. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains, Maria… » 

Tel est un des derniers aveux d’Etty, qui laisse transparaître le secret qui l’habite. En creusant les profondeurs insaisissables de la vie qui était en elle, elle a rencontré la source de la vie, source menacée, pourtant, de ne pas jaillir, si nous n’en prenons pas soin, si nous ne veillons pas sur elle.

En méditant sur cet aveu, on comprend mieux qu’Etty puisse parfois se référer à Dieu comme le nom à donner à la couche la plus profonde de son être (dans une telle approche elle était marquée par Rilke et, probablement aussi par saint Augustin), sans pour autant jamais renier le Dieu qui est au-delà de nous, voire au-delà de toute créature. Chez elle immanence et transcendance ne sont pas incompatibles ; au contraire, elles sont exigées ensemble dès qu’il ne s’agit pas seulement de poser ou de postuler l’existence de Dieu, mais de Le faire vivre en nous, de Le faire habiter parmi nous.

Cela se cristallise dans la notion d’« écouter au-dedans » qu’elle énonce en allemand et qu’elle explicite par le propos suivant :

« Hineinhorchen, “écouter au-dedans”, je voudrais disposer d’un verbe bien hollandais pour dire la même chose. De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute au-dedans de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute “au-dedans”, en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu. »

Or pour qu’une écoute de cet ordre-là soit possible, il faut se taire et s’ouvrir à un silence plein. Etty fut, en fait, très consciente du rôle que doit jouer le silence pour que s’épanouisse notre vie intérieure.

Mais l’expression « que Dieu soit chez nous en bonnes mains » de la précédente citation fournissait une image concrète de la manière dont il nous faut nous occuper de Dieu, en nous, pour qu’il puisse être présent à notre monde. Autrement dit, pour qu’il ne soit pas le Dieu absent, un Dieu en exil, comme on pouvait le croire devant ce qui se passait alors dans les camps ou ce qui se passe toujours dans certains lieux du monde, même si on y invoque Dieu, en prenant son nom, ô combien, en vain.

De même que Simone Weil pensait que Dieu ne peut agir ici-bas sans l’intermédiaire de l’homme, sans l’aide de l’homme, ce qu’elle rapportait à son abdication créatrice , Etty Hillesum finira, à travers son expérience, par penser qu’il y a des moments où il revient à nous d’aider Dieu. Devant les bruits qui se répandent sur les atrocités allemandes contre les juifs, elle note déjà en juillet 1942 : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. » Et tout d’abord, il importe d’entretenir la flamme de Dieu en nous, comme elle le dit avec une merveilleuse simplicité au milieu des plus vives inquiétudes concernant l’avenir :

« Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce que nous pouvons sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre dans les cœurs martyrisés des autres. » 

Dans la suite du passage cité, Etty réitère l’idée si souvent exprimée que ce n’est pas à nous de demander des comptes à Dieu, mais à Lui un jour de nous demander des comptes. En attendant nous avons à L’aider.

Il ne fait pas de doute qu’Etty a accueilli le Seigneur ici-bas, L’a fait demeurer autant que faire se peut à Westerbork, tout en habitant déjà sa maison. D’ailleurs, son tout dernier mot, écrit à Christine Van Nooten et jeté du train où elle avait dû monter pour se retrouver à quelques wagons de ses parents et de son frère Mischa – ce mot fut ramassé par un paysan qui l’a posté – commence ainsi : « Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute”. » 

De la profondeur à la hauteur, et retour, tel fut le va-et-vient de l’itinéraire d’Etty Hillesum. D’où tire-t-elle un tel élan, une telle force d’âme si ce n’est de sa capacité à aimer ? Avec elle nous suivons la métamorphose d’un amour humain en amour divin, lequel s’étend à tous, tant l’amour de Dieu est vécu chez elle en conjonction étroite avec l’amour du prochain.

C’est sous cet aspect essentiel de l’amour du prochain que je souhaite conclure cette présentation du témoignage d’Etty Hillesum. Mais avant d’y venir n’oublions pas qu’à l’exemple de Spier, Etty se recueille et prie. Le 18 mai 1942, elle note dans son Journal :

« Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus “ramassée”. »

Ce passage sur la force de la prière se poursuit encore et se termine par la remarque suivante :

« Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur des murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir. » 

Quelques mois plus tard, Etty trouvera un équilibre plus compatible avec sa propre vocation et avec la vie qu’elle va connaître dans le camp de Westerbork : elle y parvient à se recueillir tout en étant en communication avec les autres.

De plus, si l’image qu’elle choisit, dans le passage cité, pour dire le recueillement de la prière, est celle du mur ou de la cellule bien close, cela n’exclut pas la présence chez elle d’images d’ouverture. Car, dans les deux cas, il s’agit de se désencombrer.

Ainsi lorsqu’elle approche la question du silence, dont elle a compris le rôle qu’il doit jouer dans l’acte même d’écriture, Etty le fait à travers une comparaison avec l’espace, voire le vide, qui entoure les figures dans les estampes japonaises. La pertinence de la comparaison est telle qu’il serait dommage de ne pas l’évoquer :

« Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec Glassner. Frappée d’une évidence soudaine : c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence. En réalité les mots doivent accentuer le silence. Comme cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur. Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt un espace inspiré. » 

Telles étaient les dispositions d’Etty peu avant son engagement à Westerbork, où elle arrive en juillet 1942 et d’où elle peut s’échapper pour venir se reposer et se soigner à Amsterdam. C’est, comme nous l’indiquions en commençant, grâce à un de ses premiers congés qu’elle a pu être présente au moment du décès de Spier dont elle a noté dans son Journal les derniers mots. Du tout dernier mot de Spier, resté incomplet « Hertha, j’espère… » et adressé à celle qui avait d’abord été sa rivale, Etty fut sincèrement reconnaissante. Signe qu’elle avait atteint une grande maturité et surmonté en elle tout ce qui aurait pu se dresser comme obstacle sur son cheminement vers un amour de plus en plus vrai du prochain. Parmi les dernières paroles de Spier, qu’elle se contente de transcrire, en voici une qui mérite d’être évoquée : « Je fais des rêves bien étranges, j’ai rêvé que le Christ me baptisait. »

Etty ni ne s’étonne de ce rêve de Spier, ni le commente. À mon sens, à la différence de Spier qui était très attiré par la personne du Christ, ou d’une Simone Weil qui, elle, s’est sentie prise par le Christ, Etty Hillesum parle à Dieu et ne parle que de Dieu, tout en étant en même temps travaillée de l’intérieur par l’enseignement des Évangiles sur l’amour universel du prochain. Et c’est cet amour qu’elle vit en acte là où elle se trouve.

Dans une de ses lettres datée du 18 août 1943, elle transcrit une sorte de prière, notée auparavant dans un de ses cahiers de Westerbork, lequel ne fut pas retrouvé. Au tout début de cette prière, elle adresse à Dieu une demande ainsi formulée :

« Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. »

Écrivant à Han Wegeriff, aussi en août 1943, donc peu de temps avant qu’elle ne soit contrainte à prendre le train vers Auschwitz, elle remarque avec un très grand discernement :

« Hier soir, luttant une fois de plus pour ne pas me laisser consumer de pitié pour mes parents, une pitié qui me paralyserait totalement si j’y cédais, je l’ai traduite aussi en ces termes : on ne doit pas se noyer dans le chagrin et l’inquiétude que l’on éprouve pour sa famille, au point de ne plus être capable d’attention ni d’amour pour son prochain. »

Et elle ajoute de façon très christique, tout en étant consciente que l’on peut l’accuser d’aller contre-nature :

« L’idée s’impose de plus en plus clairement à moi que l’amour du prochain, de tout être humain rencontré, de toute “image de Dieu”, devrait s’élever bien au-dessus de l’amour des parents par le sang. »

Un an auparavant elle avait copié dans son Journal ce propos de Jésus dans l’Évangile de Matthieu (5, 23-24) : « Si donc tu présentes ton offrande sur l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. » 

C’est dans une telle disposition d’esprit qu’Etty fut à même d’éclairer les sombres paysages du camp de Westerbork. Dans la lettre que son ami Jopie Vleeschouwer, lui aussi interné à Westerbork, envoya aux amis d’Etty, pour leur raconter les événements qui avaient ponctué la journée de son départ inattendu, il note, comme pour tout dire :

« Après son départ, j’ai parlé à la petite Russe dont elle s’occupait et à plusieurs autres de ses protégées. Et la simple réaction de ces gens à son départ en disait long sur l’amour et le dévouement qu’elle leur avait donnés. » 

Oui, la prière d’Etty Hillesum à Dieu avait été largement satisfaite. Remplie d’un amour véritable, ménageant à Dieu une place de plus en plus grande dans sa vie, vie pour laquelle, elle n’a cessé de se montrer reconnaissante, malgré tout, Etty nous donne toujours et à pleines mains…

 

Maria Villela-Petit

Dans Transversalités 2011/1 (N° 117), pages 103 à 120

https://doi.org/10.3917/trans.117.0103

CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), GUERRE MONDIALE 1939-1945, JOURNAUX INTIMES, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum

Etty Hillesum (1914-1943)

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Etty Hillesum, une vie illuminée

 

La jeune juive néerlandaise Etty Hillesum est une passionnée, une audacieuse, une amoureuse de la vie et des hommes. Sa rencontre avec Dieu la bouleverse. Elle meurt à Auschwitz à l’âge de 29 ans.

Esther Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelburg en Zélande, une province des Pays-Bas. Son père, professeur de langues classiques, est proviseur du lycée de Deventer. Sa mère, née en Russie, avait gagné Amsterdam après un pogrom, en 1907. Ses parents sont juifs et athées. Elle a un grand-père rabbin dans les provinces du Nord. Etty est l’aînée. Elle connaît des moments de sombre dépression, tandis que ses deux frères souffrent de graves troubles mentaux.

Après avoir passé un bac littéraire, elle quitte ses parents, pour étudier à Amsterdam le droit et les langues slaves (elle apprend aussi l’hébreu). Elle fréquente alors des milieux sionistes, antifascistes et évolue dans un cercle intellectuel et artistique bohème. Elle mène une existence de femme libre, prête à bien des audaces, passionnée, amoureuse de la vie, devenant bientôt la maîtresse de Han Wegerif, un veuf nettement plus âgé qu’elle, chez qui elle loue une chambre et dont elle tient le ménage.

Elle rencontre Julius Spier, un homme d’âge mûr, divorcé, père de deux enfants, dont la fiancée vit à Londres. Un mélange d’attirance et de répulsion anime Etty jusqu’à ce qu’une puissante passion amoureuse l’embrase. Elle ne quitte pas Han Wegerif  ; lui reste aussi fidèle à sa fiancée… à sa manière.

« S », comme elle le désigne dans son journal, devient pour elle un maître, qui l’initie à la Bible, à Saint Aufstin, à Maître Eckart… qui viendront enrichir la bibliothèque idéale d’Etty où siègent en bonne place le poète Rilke, les écrivains Dostoïevki et Tolstoï. Julius Spier tombe malade et mourra d’un cancer du poumon en septembre 1942.

Personnalité lumineuse

En juillet 1942, Etty obtient un emploi auprès du Conseil juif, une administration voulue par les nazis, pour organiser la vie dans les ghettos. Le mois suivant, elle demande et reçoit son affectation pour Westerbork, camp de transit et de rassemblement réservé aux Juifs.

À Westerbork, Etty est affectée à l’enregistrement des arrivants et joue un rôle d’assistante sociale, de psychologue et de conseiller spirituel. Les rescapés de cette période témoignent de sa «personnalité lumineuse». Elle finit par en tomber malade mais, vu son statut, peut revenir se soigner à Amsterdam.

Le 5 juin 1943, alors que des amis lui proposent de l’aider à se cacher, elle choisit de retourner à Westerbork et d’y rester pour continuer son travail. Elle a alors l’occasion d’y aider aussi ses parents et son frère Misha, victimes de la grande rafle des 20-21 juin.

Le 7 septembre 1943, sur une carte postale jetée du train qui l’emmène à Auschwitz, Etty Hillesum adresse ces mots à une amie. « J’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute.” Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Misha sont quelques wagons plus loin… »

Ses parents sont officiellement morts le 10 septembre. Etty serait morte le 30 novembre suivant, et Misha, son plus jeune frère, un pianiste de grand talent, le 31 mars 1944. Jaap, son autre frère, qui se destinait à être médecin, sera déporté à Bergen Belsen en février 1944 et mourra au printemps 1945.

Son œuvre  : un journal et des lettres

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres, rédigés de 1941 à 1943, sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Il faut attendre 1981-1982 pour que les huit cahiers qu’elle a noircis soient publiés en français et en anglais sous le titre Une vie bouleversée.

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Vendredi 21 mars 1941, 8 heures et demie du matin.

En fait, je ne veux rien noter : je me sens si légère, si rayonnante, si allègre, que face à tant de grâce le moindre mot a des semelles de plomb. Pourtant, ce matin, j’ai dû conquérir cette joie intérieure sur un cœur inquiet et palpitant. Mais après m’être lavée à l’eau glacée de la tête aux pieds, je me suis étendue sur le carrelage de la salle de bains assez longtemps pour retrouver un calme parfait. Je suis désormais « prête au combat » et ce combat n’est pas sans me remplir d’une certaine excitation sportive. […]

Je dois apprendre à vaincre ce vague sentiment d’angoisse. Certes, la vie est dure, c’est un combat de tous les instants (allons, n’exagérons rien, ma chérie !), mais ce combat m’attire. Avant, je me projetais dans un futur chaotique, car je refusais de vivre l’instant d’après, le futur immédiat. Comme une enfant gâtée, je voulais que tout me fût offert. J’avais parfois la conviction (encore qu’elle fût très vague) de « devenir quelqu’un », de « faire de grandes choses », alternant avec la crainte chaotique de disparaître sans laisser de traces. Je commence à compren­dre pourquoi.

Je refusais d’accomplir les tâches qui se présentaient à moi, de m’élever degré par degré vers cet avenir. Mais aujourd’hui, où chaque minute est pleine de vie, d’expériences, de lutte, de victoires ou de rechutes, suivies d’un retour à la lutte, aujourd’hui je ne pense plus à l’avenir : il m’est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j’ai l’intime conviction que de la réus­site ou de l’échec il sortira toujours quelque chose.

Avant, je vivais au stade préparatoire, j’avais l’impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n’était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai. Tout cela m’a quitté. Aujourd’hui, à la minute présente, je vis, je vis pleinement, la vie vaut d’être vécue et si j’apprenais que je dois mourir demain, je dirais : dommage, mais je ne regrette rien.

 

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Etty Hillesum, broyée par l’étau nazi

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Comme tous les juifs d’Amsterdam, Etty Hillesum est prise dans l’étau des mesures mises en place par les nazis, jusqu’à l’application de la « solution finale ».

Les dernières années de la vie d’Etty Hillesum sont inséparables de celle de la communauté juive d’Amsterdam et des Pays-Bas. Son journal témoigne de l’effet de plus en plus oppressant des mesures anti-juives des nazis qui ont envahi les Pays-Bas le 9 mai 1940.

En septembre 1940, les premières mesures anti-juives prennent effet avec l’interdiction de presque tous les journaux juifs. Les mesures de recensement obligatoires (160 000 personnes en tout) auprès des autorités se conjuguent avec leur exclusion de l’administration, de l’université…

En février 1941, le Conseil juif est créé sous la pression des nazis. Etty y travaillera. Les juifs ne peuvent plus circuler librement  : les transports publics, les parcs, les piscines, les champs de course, les hôtels, sont interdits aux juifs. Un couvre-feu entre en vigueur. Les enfants sont renvoyés des écoles. Les terres et les commerces tenus par des juifs sont confisqués. Les premières arrestations et déportations commencent…

En 1942, pour préparer les déportations massives, les juifs sont regroupés dans des ghettos à Amsterdam, à Westerbork, où Etty travaillera avant d’être déportée, et à Vught. Le port de l’étoile jaune devient obligatoire.

A partir de l’été 1942, les trains vers les camps d’extermination se succèdent chaque mardi.  « On reçoit son ordre en pleine nuit, quelques heures avant le départ du convoi », précise Etty dans une lettre de juin 1943.

Le 7 septembre 1943, Etty, son frère Mischa et ses parents montent, à leur tour, dans les wagons à bestiaux. Direction  : Auschwitz. A bord, elle rédige un mot sur une carte qu’elle jette du train. Des paysans la retrouvent et la postent à sa destinataire. Ce sont les derniers mots d’Etty.

 

20 juin 1942. Samedi soir, minuit et demi. [ … ]

Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l’âme. Il faut éduquer les Juifs en ce sens.

Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air frais qu’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier.

On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse.

En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer par «prendre au sérieux son propre sérieux», le reste vient de soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide.

Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peu­ple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution.

Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre.

 

A Christine Van Nooten. Près de Glimmen.
Mardi 7 septembre 1943.
Cachet de la poste: 15 septembre 1943.

Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci: « Le Seigneur est ma chambre haute. » Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin.

Ce départ est tout de même venu à l’improviste. Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous. Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa également.

Nous allons voyager trois jours. Merci de tous vos bons soins. Les amis restés au camp vont écrire à Amsterdam, peut-être te fera-t-on suivre ? Peut-être aussi ma dernière longue lettre ?

Un au revoir de nous quatre.

Etty

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

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Julius Spier, l’accoucheur de son âme

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La rencontre d’Etty Hillesum avec le thérapeute Julius Spier est déterminante. Il devient son ami, son maître sensuel et spirituel qui l’ouvre à la vie intérieure.

Parce qu’Etty va très mal, elle s’adresse à Julius Spier, un disciple du psychiatre Carl Gustav Jung. Ce chirologue de 55 ans étudie la personnalité de ses patients à partir des lignes de la main. Il a exercé à Berlin qu’il a quitté pour Amsterdam après son divorce (il a deux enfants) et à cause de la montée du nazisme. Sa fiancée, Herta Levi, s’est installée à Londres dès 1937.

Julius Spier mène Etty sur la voie de l’introspection, ce qui la pousse à rédiger son journal intime. Jour après jour, elle consigne combien la présence de « S. », comme elle le nomme, la bouleverse…

Grand lecteur et priant de la Bible, Julius Spier initie Etty à la Torah et au Nouveau Testament. Avec lui, elle entreprend un parcours psychanalytique au cours duquel elle apprend à s’aimer, à habiter sa solitude, à écouter sa voix intérieure, à goûter la joie profonde d’exister.

Ce thérapeute, avec lequel elle entretient une relation spirituelle, sensuelle et magnétique, lui apprend à faire la paix avec elle-même. Et l’ouvre à une autre présence…

Il meurt chez lui d’un cancer du poumon le 15 septembre 1942. Ses derniers mots sont pour Herta, sa fiancée. Dans son journal, Etty lui est reconnaissante pour cette « fidélité ». Elle confie combien cet homme, qu’elle a aimé « à la folie », fut « l’accoucheur de [s]on âme ».

Dimanche [16 mars 1941], 11 heures.

Ce jour-là, [S.] m’avait un peu raconté sa vie. Il m’avait parlé de sa première femme, avec qui il est resté en relations épistolaires, de son amie, qu’il a l’intention d’épouser, mais qui pour l’instant vit à Londres « solitaire et malheureuse », et aussi d’une ancienne amie, une chanteuse, une très jolie femme, à qui il écrit toujours. […]

Je voulais qu’il fût à moi. Pourtant ce n’était pas l’homme en lui que je désirais, sexuellement il ne m’a pas vraiment touchée (même si une certaine tension sensuelle reste toujours présente), mais il m’a touchée au plus profond de mon être, et c’est cela l’important. […]

Lundi 4 août 1941, 2 heures et demie.

Il dit que l’amour de tous les hommes vaut mieux que l’amour d’un seul homme. Car l’amour d’un seul homme n’est jamais que l’amour de soi-même.

C’est un homme mûr de cinquante-cinq ans, parvenu au stade de l’amour universel après avoir, durant sa longue vie, aimé beaucoup d’individus. Je suis une petite bonne femme de vingt-sept ans et je porte en moi aussi un amour très fort de l’humanité, mais je me demande si, toute ma vie, je ne serai pas à la recherche d’un homme unique. […]

 

Dimanche [5 juillet 1942], 8 heures et demie du matin.

Il y a du soleil sur le toit en terrasse et une orgie de cris d’oiseaux, et cette chambre m’entoure déjà si bien que je pourrais y prier.

Nous avons tous les deux une vie agitée derrière nous, pleine de succès amoureux de part et d’autre, et il est resté là en pyjama bleu clair, assis au bord de mon lit, il a posé un moment sa tête sur mon bras nu, nous avons parlé et il est ressorti. C’est très touchant. Ni lui ni moi n’avons le mauvais goût d’exploiter une situation facile.

Nous avons derrière nous une vie passionnée et débridée, nous avons visité toutes sortes de lits, mais à chacune de nos rencontres nous retrouvons la timidité de la première fois. Je trouve cela très beau et j’en suis heureuse. Maintenant je mets mon peignoir multicolore et je descends lire la Bible avec lui. Toute la journée je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi.

Mercredi [16 septembre 1942], 1 heure du matin.

Te voilà donc couché dans ce petit deux-pièces, cher, grand et bon ami. Je t’ai écrit un jour : mon cœur volera toujours vers toi comme un oiseau libre, où que je sois sur terre, et te trouvera toujours. […]

J’avais encore mille choses à te demander et à apprendre de ta bouche ; désormais je devrai m’en tirer toute seule. Je me sens très forte, tu sais, je suis persuadée de réussir ma vie. C’est toi qui as libéré en moi ces forces dont je dispose. Tu m’as appris à prononcer sans honte le nom de Dieu. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, mais maintenant, toi le médiateur, tu t’es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu ; c’est bien ainsi, je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

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Etty Hillesum, une prière en liberté

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C’est un Dieu intérieur qui s’est révélé à Etty Hillesum, au fil de son introspection, de l’écriture de son journal et des mesures anti-juives à Amsterdam. Elle prie à genoux ce Dieu qu’elle découvre, petit à petit.

Le Dieu d’Etty Hillesum est un Dieu d’amour, qu’elle aime en retour. Elle lui parle et Dieu lui répond, par mille signes. C’est une relation très libre, elle lui parle comme à un ami.

Elle invente un langage, une forme de dialogue qui peut nous donner des clés pour parler à Dieu. Car nous chrétiens pouvons prier de manière ritualisée, mais notre prière peut passer aussi par le chant ou la danse !

Sa prière  n’est pas ritualisée. C’est pourquoi je crois qu’elle à notre époque, et même aux athées, car elle n’est pas confessionnelle. Elle parle à tous ceux qui sont en recherche de spiritualité, car elle parle simplement de la relation de l’homme au divin, et de l’essence de ce qu’est la foi.

18 mai 1942.

Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus « ramassée ». Cette retraite dans la cellule bien close de la prière prend pour moi une réalité de plus en plus forte, devient aussi plus simple.

Cette concentration intérieure dresse autour de moi de hauts murs entre lesquels je me retrouve et me rassemble, échappant à toutes les dispersions. Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur de murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir.

Prière du dimanche matin [12 juillet 1942].

Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement. Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine.

Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres.

Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

 

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Etty Hillesum et son Dieu intérieur

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Écrivains russes, poètes allemands, auteurs spirituels chrétiens nourrissent l’imaginaire spirituel d’Etty Hillesum, qui découvre un Dieu qui parle en elle.

Le Dieu d’Etty Hillesum a à voir avec le Dieu des chrétiens, elle s’en inspire de manière évidente. Au cours de sa psychanalyse, son thérapeute lui avait donné à lire des écrits chrétiens, la Bible, les Evangiles, saint Augustin Maître Eckhart,. Saint Augustin a joué pour elle un grand rôle en lui faisant découvrir un Dieu intérieur.

Elle a lu aussi des écrits d’autres traditions, de sagesse orientale notamment, et des écrits moins religieux, mais qui ont creusé son intériorité : Tolstoï, Dostoïevski, Rilke qui l’accompagnait partout. Rilke est le poète de l’intériorité, de l’arrière-monde, qui apprend à creuser une forme de transcendance, au sens large du terme, au sein de soi.

Pour autant, ce n’est pas un Dieu bricolé, c’était une intellectuelle érudite, très cérébrale. C’est un Dieu très structuré, qu’elle découvre dans un parcours qui va de soi vers autrui. Elle découvre l’amour de l’humanité, un amour universel au sein duquel Dieu s’impose.

Le Dieu d’Etty Hillesum a bien sûr des inspirations chrétiennes, mais il serait dommage de le réduire à une confession. C’est un Dieu personnel, très singulier, a-dogmatique et donc très universel.

C’est un Dieu très incarné, proche donc du Dieu chrétien, avec lequel elle entretient un dialogue semblable au dialogue chrétien avec Dieu.

Mais en même temps, dans la forme de méditation qu’elle expérimente aussi, elle est proche du bouddhisme. Quand elle parle de « grand flux », de « grand tout », de « cosmos », elle est plus dans l’abstraction que dans la prière.

Mardi 26 août [1941] au soir.

Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour.

Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes.

25 septembre [1943], 11 heures du soir.

Je trottinais aux côtés de Ru et, à l’issue d’une très longue discussion où nous avions agité une fois de plus les « ultimes questions », je m’arrêtai pile au milieu de la Govert Flinckstraat 1, si étriquée et si monotone, et je lui dis : « Et tu sais, Ru, j’ai encore un autre trait puéril, qui me fait trouver toujours la vie belle et m’aide peut-être à tout supporter aussi bien. »

Ru me lançait un regard interrogateur et je lui dis, comme si c’était la chose du monde la plus naturelle (n’est-ce pas le cas, d’ailleurs ?) : « Vois­-tu, je crois en Dieu. »

Il en fut un peu déconcerté, je pense, et me considéra un moment comme pour lire une indication mystérieuse sur mon visage – mais avec un peu de recul il se dit très content pour moi. Peut-être est-ce pour cela que je me suis sentie tout le reste de la journée si rayonnante et si forte ? D’avoir su dire si simplement, comme une chose coulant de source, dans la grisaille de ce quartier populaire : « Oui, vois-tu, je crois en Dieu. » (…)

Je vis constamment dans la familiarité de Dieu comme si c’était la chose la plus simple du monde, mais il faut aussi régler sa vie en conséquence. Je n’en suis pas encore là, oh non, et parfois je me conduis pourtant comme si j’avais atteint mon but.

Je suis joueuse, j’aime mes aises, j’appréhende souvent les choses en artiste plutôt qu’en femme responsable, et j’ai en moi aussi le goût du bizarre, du caprice et de l’aventure.

Mais assise à ce bureau, dans la nuit qui s’avance, je sens en moi la force contraignante et directrice d’une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde, sorte de voix silen­cieuse qui me dicte ce que je dois faire et m’oblige à noter en toute franchise : de toutes parts j’ai failli à ma mission, mon vrai travail ne fait que commencer. Jusqu’ici, au fond, je m’amusais.
26 septembre [1943], 9 heures et demie.

Je te remercie, mon Dieu, de m’avoir fait rencontrer aussi complètement l’une de tes créatures et dans ma chair, et dans mon âme.

Je devrais m’en remettre à toi de beaucoup plus de cho­ses, mon Dieu. Et cesser de te poser des conditions : « Si je reste en bonne santé, alors… » Même si je ne suis pas en bonne santé, cela n’empêche pas la vie de continuer et d’être toujours la meilleure possible. Comment pourrais-je
formuler des exigences ? Aussi bien m’en garderai-je. Et mes maux d’estomac se sont améliorés d’un coup dès lors que je m’en suis « dessaisie ».

Tôt ce matin j’ai feuilleté mes cahiers. Les souvenirs m’ont assaillie par milliers. Quelle année d’une richesse extraordinaire l Et combien chaque jour apporte de richesses nouvelles ! Merci de m’avoir donné assez d’espace intérieur pour les abriter toutes.

 

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Etty Hillesum, un rayonnement mondial

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Dès sa publication en 1981 sous le titre Une vie bouleversée, le journal d’Etty Hillesum connaît un succès foudroyant et ne cesse d’inspirer une foule d’artistes, d’universitaires et de croyants.

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Et ce qui aurait pu verser dans la complaisance narcissique est traversé par un humour tenace et une humilité remarquable.

Huit cahiers, couverts d’une petite écriture serrée, ont été conservés par une amie d’Etty.

Publié en 1981 aux Pays-Bas, le livre connaît un succès foudroyant et plusieurs réimpressions en quelques mois. Son livre est traduit dans une quarantaine de langues dont le français, en 1985. Les écrits d’Etty Hillesum ont été publiés en français : Une vie bouleversée, journal 1941-1943, suivi de Lettres de Westerbork (points Seuil).

Son cheminement intérieur qui est aussi un témoignage de première main sur la mise en œuvre de la « solution finale » aux Pays-Bas, bouleverse les lecteurs.

Son journal n’a cessé d’inspirer écrivains, musiciens, dessinateurs, metteurs en scène, universitaires, et bien sûr, des chercheurs de Dieu et des croyants de tous horizons. Pour beaucoup, Etty Hillesum est un guide de sagesse, un maître spirituel pour aujourd’hui.

« De cette jeune femme intensément éprise de la vie, de l’amour, et follement prodigue de vie et d’amour, tout reste à apprendre, à recevoir, à méditer », résume l’écrivaine Sylvie Germain, qui a lui a consacré un ouvrage (Etty Hillesum. Ed. Pygmalien/Gérard Watelet).

Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. Les pensées sont parfois très claires et très nettes dans ma tête, et les sentiments très profonds, mais les mettre par écrit, non, cela ne vient pas encore. C’est essentiellement, je crois, le fait d’un sentiment de pudeur. Grande inhibition ; je n’ose pas me livrer, m’épancher librement, et pourtant il le faudra bien, si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie, lui donner un cours raisonnable et satisfaisant.

De même, dans les rapports sexuels, l’ultime cri de délivrance reste toujours peureusement enfermé dans ma poitrine. En amour, je suis assez raffinée et, si j’ose dire, assez experte pour compter parmi les bonnes amantes; l’amour avec moi peut sembler parfait, pourtant ce n’est qu’un jeu éludant l’essentiel et tout au fond de moi quelque chose reste emprisonné. Et tout est à l’avenant.

J’ai reçu assez de dons intellectuels pour pouvoir tout sonder, tout aborder, tout saisir en formules claires ; on me croit supérieurement informée de bien des problèmes de la vie ; pourtant, là, tout au fond de moi, il y a une pelote agglutinée, quelque chose me retient dans une poigne de fer, et toute ma clarté de pensée ne m’empêche pas d’être bien souvent une pauvre godiche peureuse.

 

22 septembre 1942

J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers: je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et ne savais comment approcher la vie. C’était parce que je n’avais pas encore accédé à la vie qui était en moi. C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe.

Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante: en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque – et un message qui en même temps la dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres.

Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux moindres aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ?

J’y ai lu un fragment de ce temps qui ne me paraît pas dépourvu de sens. A ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie. Ma vie, dans ces baraques à courants d’air, ne s’opposait en rien à celle que j’avais menée dans cette pièce calme et protégée. A aucun moment je ne me suis sentie coupée d’une vie qu’on prétendait révolue: tout se fondait en une grande continuité de sens.

Comment ferai-je pour décrire tout cela? Pour faire sentir à d’autres comme la vie est belle, comme elle mérite d’être vécue et comme elle est juste – oui : juste. Peut-être Dieu me fera-t-il trouver les mots qu’il faut, quelques mots simples ? Des mots colorés, passionnés et graves aussi. Mais par-dessus tout des mots simples.

Comment camper en quelques touches tendres, légères mais puissantes, ce petit village de baraques entre ciel et lande ? Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ?

En tout cas j’ai d’ores et déjà une certitude: jamais je ne pourrai écrire tout cela comme la vie l’a écrit devant moi en lettres mouvantes. J’ai tout lu, de mes yeux et de tous mes sens. Mais je ne pourrai jamais le raconter tel quel. Cela me désespérerait si je n’avais appris à accepter la nécessité de travailler avec les forces insuffisantes dont on dispose mais d’en tirer le meilleur parti possible.

Dimanche soir, 4 octobre 1942

J’aime les contacts humains. L’intensité de mon attention réussit à tirer d’eux, dirait-on, ce qu’ils ont de plus profond et de meilleur; ils s’ouvrent à moi et chaque être m’est une histoire, que me conte la vie même. Et mes yeux émerveillés ne cessent de lire son grand livre.

La vie me confie tant d’histoires que je devrais raconter à mon tour et exposer en termes clairs à tous ceux qui ne savent pas lire à livre ouvert le texte de la vie. Mon Dieu, tu m’as donné le don de lire, voudras-tu me donner aussi celui d’écrire ?

 

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L’esprit d’amour et de sagesse repose sur Etty Hillesum, voici sept enseignements qu’elle nous transmet pour aujourd’hui.

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Le journal d’Etty Hillesum est une traversée intérieure, les yeux, les mains et le cœur, grands ouverts sur la réalité d’un désastre et sur la splendeur du monde.

Armée du brandon de l’amour, Etty s’est enfoncée dans les ténèbres sans désespérer, confiante que celles-ci n’ont pas arrêté la lumière. Son témoignage en est la preuve.

Voici sept enseignements qu’on peut tirer à son écoute.

  1. Écoute-toi, entre en toi-même !

« Être à l’écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure. » (31 décembre 1941)

« Si chacun de nous écoutait seulement un peu plus sa voix intérieure, s’il essayait seulement d’en faire retentir une en soi-même – alors il y aurait beaucoup moins de chaos dans le monde » (2 octobre 1942)

  1. Si tu veux changer le monde, convertis-toi d’abord

« Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. » (19 février 1942)

  1. Regarde la réalité en face, sans désespérer de l’homme

« On a parfois le plus grand mal à concevoir et à admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s’infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. Mais je ne m’enferme pas pour autant dans ma chambre, mon Dieu, je continue à tout regarder en face, je ne me sauve devant rien, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaie toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. » (26 mai 1942).

  1. Accepte la mort, c’est la vie aussi

« Regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. À l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble paradoxal: en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie. » (3 juillet 1942)

  1. Vis la communion, malgré tout

« Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d’un être à un autre sont des chemins intérieurs » (11 juillet 1942)

  1. Agenouille-toi !

« Et si les turbulences sont trop fortes, si je ne sais plus comment m’en sortir, il me restera toujours deux mains à joindre et un genou à fléchir. C’est un geste que nous ne nous sommes pas transmis de génération en génération, nous autres Juifs. J’ai eu du mal à l’apprendre. C’est l’héritage le plus précieux de l’homme dont j’ai déjà presque oublié le nom, mais dont la meilleure part prolonge sa vie en moi. Quelle étrange histoire, tout de même, que la mienne, celle de la file qui ne savait pas s’agenouiller. Ou – variante – de la fille qui a appris à prier. C’est mon geste le plus intime encore que ceux que j’ai dans l’intimité d’un homme. On ne peut tout de même pas déverser tout son amour sur un seul être? » (10 octobre 1942)

  1. Fais confiance à Dieu

« Je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie: si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. […] je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail. » (7 juillet 1942)

 

Jeudi 17 septembre [1942], 8 heures du matin.

Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. J’ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l’exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui : « se recueillir en soi-même ». C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce « moi–même », cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle « Dieu ».

Dans le journal de Tide, j’ai rencontré souvent cette phrase : « Pre­nez-le doucement dans vos bras, Père. » Et c’est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d’être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d’un sentiment d’éternité. Tout se passe comme si chacun de mes souffles était pénétré de ce sentiment d’éternité, comme si le moindre de mes actes, la parole la plus anodine s’inscrivait sur un fond de grandeur, avait un sens profond. Il m’écrivait dans une de ses premières lettres : « Et chaque fois que je peux dispenser autour de moi un peu de ce trop-plein de forces, je suis heureux. » (…)

De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu.

Comme elle est grande la détresse intérieure de tes créatures terrestres, mon Dieu. Je te remercie d’avoir fait venir à moi tant de gens avec toute leur détresse. Ils sont en train de me parler calmement, sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse perce dans sa nudité. Et j’ai devant.moi une petite épave humaine, désespérée et ignorant comment continuer à vivre. C’est là que mes difficultés commencent.

II ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine.

Il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père et à la mère, souvenirs d’enfance, rêves, sentiments de culpabilité, complexes d’infériorité, enfin tout le magasin des accessoires.

Dans tous ceux qui viennent à moi, je commence alors une exploration prudente. Les outils qui me servent à frayer la voie vers toi chez les autres sont encore bien rudimentaires. Mais j’en ai déjà quelques-uns et je les perfectionnerai, lentement et avec beaucoup de patience.

Et je te remercie de m’avoir donné le don de lire dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont : toutes semblables et l’on devrait pouvoir faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, mon Dieu, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possibles. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur.

MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), POETE FRANÇAIS, VIE SPIRITUELLE

Marie-Noël (1883-1967)

Marie Noël, une manne spirituelle

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Dans l’ordinaire d’une vie se forgent parfois des pépites. Marie Noël est de ces humbles creusets d’intelligence et de sagesse, où l’on peut puiser à l’envi.

Marie Noël n’a jamais fait de grande théologie. Elle se méfiait, même, des théologiens, les comparant à des valets de chambre qui aident Dieu tous les matins « à s’habiller de dogmes ». Mais elle nous a laissé d’innombrables réflexions qui peuvent constituer, pour nous encore aujourd’hui, une nourriture spirituelle d’une richesse inépuisable. Petit florilège de réflexions noëliennes, que l’on picorera selon ses humeurs, son âge, sa situation…

Cette sainteté qui entraîne les foules

« Cette petite Thérèse qui n’a jamais parlé à personne et qui mène à Dieu des foules… Lutter obscurément, patiemment, humblement, silencieusement pour la divinité de son âme, c’est sauver le monde. »

À ceux qui voudraient être purs

« Il ne faut pas s’épuiser à vouloir être trop pur. Les âmes les meilleures, les plus nourricières, sont faites de quelques grandes bontés rayonnantes et de mille petites misères obscures dont s’alimentent parfois leurs bontés comme le blé qui vit de la pourriture du sol. »

Pour les jours de sécheresse

« Les jours où les prières qu’on dit, les vers qu’on écrit, les aumônes qu’on fait n’ont plus le pouvoir du bien, le rayonnement qui sauve… Je tâche d’agir en tout comme si j’avais la foi et l’amour. C’est une espèce de fidélité à quelqu’un d’absent. »

Le manque est un appel

« Celui qui n’a besoin de rien, tout lui manque. Misère de l’homme qui se suffit, de l’esprit comblé de lui-même. Toute la valeur de l’homme est dans sa recherche, son appel, son désir. »

Pour les personnes âgées qui perdent la tête

« Il y a bien autre chose dans une âme que sa lucidité. La lampe s’éteint dans la salle, mais l’or et les pierres précieuses demeurent dans les coffres obscurs. »

À propos du Bien et du Beau

« Le Bien aime convertir le Beau et le mettre en cage. Le Bien a demandé la Poésie en mariage, mais le seul Bien de la Poésie est Liberté. “Je serai votre Sœur, non votre Épouse.” »

Sur la fraternité

« Je n’aime pas beaucoup la devise des Jeunes ouvrières catholiques : “ Entre nous, par nous, pour nous. ” (…) Le « nous » n’est jamais que le pluriel du “ moi ”. Entre nous, pour nous : égoïsme à plusieurs. À cette devise, j’aimerais changer au moins une lettre, une seule : Entre nous, par nous, pour tous. »

 

Un texte de Marie Noël

O mon Dieu, tu donnes la lumière, la joie de Toi pendant le jour,

Mais pendant la nuit, simplement, fidèlement, sans joie ni lumière, Tu es là.

Dans ma fatigue à ras de terre, quand je suis trop faible pour aimer Dieu ni homme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans mon usure, quand je ne vois plus clair, que mon cœur se refroidit, que ma dernière vertu à bout de forces s’assoupit et somnole comme une vieille femme…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans ma nuit la plus noire, dans le gouffre terrible où Dieu se renverse, où la foi s’écroule comme un château de nuages, où il n’y a plus trace d’espérance sur la terre comme au ciel…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans la mort où tout disparaît, dans la nuit de la mort où l’âme n’a plus ni espace ni temps, dans le rien où je ne retrouverai plus moi ni personne…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Dans le noir de Toi où je m’abîmerai, où plus rien de moi ne sera que ce qui fut Toi, où Toi seul seras le seul être qui demeurera de moi…

Pendant la nuit, Seigneur, tu me seras fidèle.

Toi seul qui es

Éternellement

Toi

Extrait de Notes intimes, Stock

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Marie Noël : des aspirations contrariées

Une vie toute simple, enracinée dans une ville de province, marquée cependant par une trop vive sensibilité et par une mélancolie qui sombre parfois dans la dépression…

Marie Rouget (1883-1967), dite Marie Noël, naît et mourra à Auxerre, dans l’Yonne, qu’elle ne quittera que pour de courts séjours à Diges, à Paris ou chez des amis. Marie est une enfant fragile, qui sera éduquée à la maison. Son père est un professeur de philosophie gentiment agnostique, mais très exigeant intellectuellement et moralement. Sa mère est une bonne chrétienne, vive et joyeuse, mais peu encline aux démonstrations d’affection. Marie aime écrire et jouer de la musique, elle excellera dans les deux domaines. Mais, élevée pour servir plutôt que pour suivre ses propres inclinations, croyante et dévouée, elle se laisse accaparer par le patronage, l’aide aux pauvres et aux malades, le soutien à sa famille. Publiés pour la première fois en 1910 dans la Revue des deux mondes, ses poèmes sont appréciés de Montherlant, pour qui elle est « le plus grand poète vivant », de Mauriac, Colette, Aragon…

Marquée par la mort de son petit frère de 12 ans alors qu’elle en a 21, et par le départ d’un amoureux auquel elle ne s’est jamais déclarée, hypersensible, déchirée par ce qu’elle vit comme des contradictions irréconciliables entre sa foi et sa raison, Marie souffre de dépression et de mélancolie, au point d’en perdre pendant quatre mois l’usage de ses jambes. Elle restera célibataire. Sa poésie est marquée par de longues nuits de la foi, et parlera davantage à ceux qui doutent qu’aux croyants à la foi solide. Les évêques de France ont voté en mai 2017, à 96 voix et 6 abstentions (du jamais vu!), l’ouverture du procès de béatification de Marie Noël.

 

Un texte de Marie Noël

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 « J’ai toujours fait trop de commerce avec Dieu. À 18 ans, je lui ai vendu mon esprit. Un jour, plus tard, j’ai voulu lui acheter une âme… deux, même. C’était un de mes jours de folie, de prodigalité inconsidérée. J’ai offert tout ce que j’avais et même plus : la souffrance que je ne savais pas, qui ne me coûtait rien encore.

J’ai crié : « Sauvez-les et payez-vous sur moi. »

Si j’avais été prise au mot ? Si j’étais maintenant en prison pour dettes? Mais je me reproche de penser cela qui me ferait trop importante et Dieu trop petit en affaires. J’ai l’air de quelqu’un qui peut payer cher – payer une âme ! – et Lui de quelqu’un qui vend, qui compte comme un marchand, qui mesure, qui pèse.

Vendre, Lui ! Vendre à nous, vendre ! Faire payer sa Grâce, sa chose gratuite. Quel non-sens !

Et pourquoi ces liards de douleur humaine seraient-ils mieux payants qu’une obole de joie ? Je comprends qu’on offre la monnaie du sang à une méchante idole qui s’en régale. Mais à Dieu ! Pour qui le prend-on ?

Je n’ai jamais très bien compris l’ascétisme, cette torture au détail pour le plaisir de Dieu. Encore une fois, pour qui le prend-on ? (…)

L’ascétisme ? Peut-être n’est-ce pas tout à fait ce que je viens de penser. Plutôt un travail analogue à la distillation qui détruit l’eau naturelle, l’eau vive, pour obtenir l’eau pure. Destruction des germes, de la vie, dans l’eau et dans l’âme.

Les mystiques, ces fous admirables qui se coupent les pieds pour se faire pousser des ailes. Moi, j’aurais peur.

 

Extrait de Notes intimes, Stock, 1959, p. 59

 

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Marie Noël : un milieu oppressant

Dans une Église encore très rigide, au sein d’une petite ville de province, la curieuse et intelligente Marie Rouget étouffe un peu…

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Née et morte à Auxerre, Marie Noël a passé sa vie dans une petite ville de province, à l’ombre de la cathédrale Saint-Étienne. Elle est élevée dans un catholicisme provincial bien-pensant, encore imprégné d’une austère morale janséniste, qui lui donne un sentiment d’oppression. « Dans ce vieil Auxerre, écrit-elle, tout respirait la morale sévère, la crainte de Dieu. » Et, même si elle va tous les jours à la messe, elle trouve l’Église étouffante comme une «belle-mère ». À l’époque, l’Index, une liste de livres jugés immoraux ou contraires à la foi, est encore en vigueur, et son appétit de lectures et de réflexion est combattu par ses scrupules à lire des livres réprouvés par l’Église. Il lui faudra les encouragements rassurants et bienveillants de l’Abbé Mugnier pour oser se plonger dans les œuvres de Maeterlink ou de Victor Hugo. Marie Noël termine sa vie à l’époque où le concile Vatican II secoue l’Église, mais elle n’en sera guère affectée, regrettant le latin des offices, « que nous laissions passer sur nous comme une coulée de grâce. »

Un texte de Marie Noël

 « Quelle idée étrange, étroite, nous faisons-nous parfois de la Vérité de Dieu ?

Par quelle présomption nous la représentons-nous comme un domaine de lumière limité dont les propriétaires de droit divin ont, une fois pour toutes, placé les bornes.

Par quel entêtement fidèle veux-je la concevoir immuable, fixe, telle qu’une seule variation de mon esprit me semble à l’égard d’elle un sacrilège ?

La vérité de Dieu, une fois révélée, telle qu’une fois elle a tenu tout entière – tout entière ? – dans la tête de douze hommes et de quelques autres, doit s’arrêter là au mot qui fut dit.

De peur qu’elle ne s’échappe, nous l’enfermons, nous la gardons au tombeau, nous l’entourons de gardes, nous roulons sur elle la lourde meule qui l’empêchera de fuir et nous posons sur la pierre le sceau de l’autorité.

Que de précautions, de captivités, de défenses, de menaces, de procès, de sentences pour conserver à jamais inviolé dans son immobilité sacrée le corps – le cadavre – de Dieu.

Mais Dieu vit, ressuscite, s’échappe malgré le sceau, la pierre, les gardes, et son Esprit souffle où il veut dans la campagne.

Il me semble qu’une vérité est d’autant plus vraie qu’elle est plus vivante, qu’elle bouge, évolue, porte à chaque saison des fruits nouveaux ; qu’elle est d’autant plus divine qu’elle nous fuit sous une apparence pour réapparaître un peu plus loin sous un autre rayon, d’autant plus éternelle qu’elle reste à jamais inachevée en nous, finis, et change à nos yeux avec l’heure du jour, l’âge de l’homme, le pas des siècles et demeure au fond, pour tous – siècles et hommes – toujours illuminatrice, toujours nourricière. »

 

Notes intimes, Stock, 1959

 

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 Marie Noël : l’énigme du mal

 

Confrontée au mal, Marie souffre et ne comprend pas, et se reproche d’en vouloir à Dieu…

En 1904, Marie Rouget a 21 ans. Deux jours après Noël, elle découvre, mort dans son lit, le plus jeune de ses trois frères, Eugène, 12 ans. Une mort que rien ne laissait prévoir. Une mort qui vient raviver et surpasser une grande douleur éprouvée à neuf ans déjà, alors qu’à l’église, le jour de la Toussaint, on chante les psaumes de David et les plaintes de Job. « J’entendis là, écrira-t-elle dans ses Notes intimes, l’inconsolable cri de l’homme. Il est entré en moi, alors, et n’en est plus ressorti. » L’énigme du mal  sera pour Marie la pierre d’achoppement de sa foi, qui la fera longtemps trébucher et ne se résoudra que dans l’acquiescement à l’Amour. « J’ai beaucoup souffert de Dieu, écrit-elle encore. J’ai souffert de Lui sans repos à cause du Mal. (…) Et je me suis forcée parfois à fermer les yeux, mais, petite fille ou vieille femme, du fond de mes yeux fermés, je l’ai vu. Et dans mes yeux j’en souffrirai jusqu’à ce qu’ils s’éteignent. (…) Pourtant, des mêmes yeux profonds, à l’opposé du Mal, j’ai vu l’Amour. » Le drame de Noël 1904 lui dictera son nom de plume : Marie Noël.

Un texte de Marie Noël

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 Hurlement (1905), à la mémoire de maman et de mon petit frère Eugène

Le jour s’en va. Sur la montagne,

L’ombre grandit.

Es-tu parti dans la campagne,

O mon petit ?

Tu n’es pas là, ni dans l’étable,

Ni dans ton lit.

Tu ne viens pas te mettre à table.

Je vais cherchant de place en place,

Où donc es-tu ?

Ton frère aîné revient de classe,

De noir vêtu.

Qui donc a vu, qui me ramène

Mon fils perdu ?

Qui l’a trouvé loin dans la plaine ?

Le jour qui fuit, las de l’attendre,

S’en est allé ;

Le soir qui vient, sans me le rendre,

S’est désolé ;

O Dieu ! La Mort ouvrant la porte

Me l’a volé !

Mon agneau blanc, le loup l’emporte !

(…)

La porte a ri… je meurs, j’espère…

Ce n’est pas toi…

Ce sont tes sœurs, des gens, ton père,

N’importe quoi…

Que font-ils là ? Qui les appelle

Autour de moi ?

Je n’ai besoin ni d’eux, ni d’elles.

Que me veut-on ? Que j’aille et prie,

Quand vient le soir,

Leur Dieu, leurs saints, et leur Marie

Pour te revoir ?

C’est contre eux tous que mon sang crie

De désespoir !

Ces loups du ciel, voleurs de vie !

Extrait de Chants et psaumes d’automne

 

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 Marie Noël et l’abbé Mugnier

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Aux scrupules déchirants qui tourmentent la poétesse, le confesseur du tout-Paris oppose dès ses premières lettres une bienveillance joyeuse et légère. Ainsi débute une précieuse amitié…

En février 1918, Marie Noël entame une correspondance avec l’abbé Arthur Mugnier (1853-1944), le confesseur et conseiller du tout-Paris littéraire et artistique, en sollicitant quelques conseils de lectures, lui demandant surtout s’il lui est possible ou souhaitable de lire certains livres portés à l’Index. « Au fond, lui écrit-elle, la terrible question, c’est que je n’arrive pas à concilier ensemble mon amour des lettres et les exigences de ma foi. » L’Abbé Mugnier lui répond et l’encourage avec une grande ouverture d’esprit : « Si vous continuez à osciller (…) ou bien vous étoufferez sans profit pour Dieu ni personne – ou bien vous finirez par trouver le joug de Notre Seigneur dur et son fardeau pesant. (…) Lisez donc, sans scrupule. » Ainsi débute une longue amitié d’un quart de siècle pendant lequel l’Abbé dispense des conseils de lecture, puis ceux d’un véritable directeur spirituel qui sait aussi se faire, quand il le faut, un thérapeute rassurant et bienveillant qui la libère de ses scrupules, de ses angoisses, voire de véritables crises de désespoir : « Je veux que vous restiez catholique, lui écrit-il dès sa première lettre, mais une catholique rayonnante, joyeuse, s’il est possible, et trouvant dans sa foi l’aide, l’élan et non l’obstacle. » (J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, correspondance de Marie Noël et de l’Abbé Mugnier, Cerf).

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Un texte de Marie Noël

Monsieur l’Abbé,

J’ai fait connaissance avec saint François de Sales dont j’ai trouvé un tome dépareillé du Traité de l’amour de Dieu et quelques extraits de Directions spirituelles sur l’humanité. J’ai peur d’être impertinente à le trouver… charmant. Mais il m’a fait du bien. Il me rappelle une vieille grand-mère que j’avais, d’une vertu si bien réglée, si pacifiante, si douce et je me trouve avec lui comme en famille.

On m’a proposé de Wells Dieu, l’invisible Roi. Accepterai-je… plus tard ? On me dit que le livre est plein d’attaques philosophiques contre la foi chrétienne et je redoute ce genre-là. J’ai l’esprit sujet aux vertiges et parfois il me faut lutter avec un doute, indéterminé et général, qui m’épouvante.

Il y a quelques années, pendant plusieurs terribles jours, j’ai cru avoir perdu la foi. Le souvenir de cette épreuve est tel que je préférerais n’importe quelle agonie au retour de cette angoisse.

Il ne m’en coûterait guère, après cela, de refuser une lecture inquiétante. Faut-il seulement la remettre à un temps où la pointe de ma raison se sera rendormie et où je ne me sentirai plus ébranlée par ces vacillations obscures qui m’effraient ?… Car j’ai aussi mes moments de complète solidité et, d’une façon générale, l’ignorance ne vaut pas cher dans mon milieu où les conversations m’apportent ce que je laisserais dans les livres. Mais je ne veux pas au moins m’exposer au danger de gaîté de cœur. (…)

Je me fie donc, Monsieur l’Abbé, comme d’habitude, à votre conseil, persuadée que le Bon Dieu vous inspire ce qu’il me faut, quand il le faut, comme je viens d’en avoir la preuve.

 

Lettre de Marie Noël à l’Abbé Mugnier du 3 mars 1919, extrait de J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Cerf)

 

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La prière de Marie Noël

 

Comme les Psaumes, les prières que Marie Noël adresse à Dieu déploient toute la palette des sentiments humains…

Marie Noël nous a laissé de nombreuses prières qui, comme les Psaumes, expriment un spectre très large des relations que l’on peut entretenir avec Dieu. Prières grinçantes de reproches, de souffrance, d’effroi devant la mort (les plus nombreuses), mais aussi d’abandon, de louange et de remerciement. Passant parfois en quelques vers de la lassitude et du dégoût à un aveu d’espérance tenace et têtue.

 « Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne Ie désire même pas, je m’ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous », écrit-elle durement dans ses Notes intimes.

Pourtant, à ce Dieu en lequel elle ne croit peut-être pas, elle demande :
« Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l’amour.
Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien. »
À ce Dieu qu’elle n’aime pas, elle se met à donner :
« Je vous donne ce que j’ai : ma faiblesse, ma douleur.
Et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien…
Et ce désespoir… Et cette honte affolée…
Mon mal, rien que mon mal…
C’est tout ! »
Enfin, inattendue : « Et mon espérance !

Un texte de Marie Noël

Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine,
Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous
Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine
Et que Vous remplissez de Vous-même sans nous.

En Vous demain matin je reviendrai le prendre
Plein de l’amour qu’il faut pour la journée. Ô Dieu,
Il n’en tient guère, hélas ! Vous avez beau répandre
Vos flots en lui, jamais il n’en garde qu’un peu.

Mais renouvelez-moi sans fin ce peu d’eau vive,
Donnez-le-moi dès l’aube, au pied du jour ardu
Et redonnez-le-moi lorsque le soir arrive,
Avant le soir, Seigneur, car je l’aurai perdu.

 

Extrait de Les chants de la merci

 

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Marie Noël, un guide pour ceux qui doutent

Tourmentée, en proie au doute jusqu’au désespoir, Marie Noël demeure profondément croyante. Un guide pour tous ceux qui ont du mal avec la foi.

Le 23 décembre 2017, l’Église a ouvert officiellement la cause de béatification de Marie Noël, le jour même du 50eanniversaire de sa mort. C’est le début d’un long processus qui pourrait la mener à la sainteté. Car Marie Noël, croyante mais en prise au doute, obéissante mais révoltée, lumineuse et légère mais sombre et tourmentée, est une personnalité contrastée qui a beaucoup lutté contre elle-même. « Vous revenez d’un grand voyage, lui écrit l’Abbé Mugnier pour l’encourager à publier ses Notes intimes, vous avez fait votre petit Dante. Vous êtes allée en Enfer. D’autres, plus nombreux que vous ne croyez, s’y débattent encore. Vos notes de route les aideront. » Et il insiste : « Les croyants ont tout ce qu’il leur faut, leur catéchisme, leurs sermons, leurs prêtres. Ils sont comblés de nourriture. Ils n’ont pas besoin de vous. Les incroyants, eux, n’ont rien. Vous irez chez eux en mission. » Et il lui suggère cette dédicace : « Aux âmes troublées, leur sœur. » En choisissant des saints parmi ses fidèles, l’Église au long des siècles a offert aux croyants et aux moins croyants des guides très divers, parmi lesquels chacun peut choisir celui qui l’aide le mieux. Marie Rouget, dite Noël, sera peut-être bientôt le guide de ceux qui doutent et se débattent dans la nuit de la foi.

 

Un texte de Marie Noël

Testament

 

Je donne à ceux qui sont de ma maison

Mon long travail de corps et de raison ;

Mon droit chemin qui sait où bien aller

Sans avoir peur ni jamais reculer.

Et je leur donne en plein jour mon visage

Qu’à travers temps un calme tient serré ;

Et mon sourire – il m’a fait grand usage –

Et mes yeux nets qui n’ont jamais pleuré ;

Et mon cœur dur que l’on heurte au passage,

Mon cœur si dur qu’il peut tout supporter.

(…)

Je donne à ceux qui sont de mes amis

Le menu ciel qu’en l’âme Dieu m’a mis,

Que j’ai trouvé sans qu’on me l’ait permis

Dans un repli de mon cœur étonné

Lorsque la terre avait le dos tourné.

(…)

Je donne à vous qui m’êtes étranger

– Vous méritiez être mieux partagé –

Je donne à vous… rien… tout le mal que j’ai.

À votre cœur dont j’ignore l’entrée

Et qui toujours me laissera dehors,

Je donne en vain ma nuit d’âme et de corps,

Ma vérité qu’à nul je n’ai montrée,

Mes sombres temps, le noir de mes chemins

Et ce penser qui m’a tordu les mains…

Le danger sourd et muet qui m’enserre

Et la douleur qui m’est tant nécessaire

Qu’en me l’ôtant, de moi je m’en irai,

La grand’douleur qui me cherche à la ronde,

La grand’douleur d’être exilée au monde

Dont, près de vous – si loin – je périrai…

Je donne à vous alentour la détresse

D’un cri qui tourne et n’est pas entendu,

Qui tourne, crie… et la pauvre tendresse

Que j’ai dans moi comme un pays perdu.

Je donne à vous la blessure enfermée

Qui n’ose pas au jour être nommé,

Qui rien n’attend que de mourir tout bas

Hors de pitié et qui ne parle pas.

Je donne à vous ma faute sans visage,

Ma honte pâle et mon cœur méprisé,

Mon faible cœur, si faible qu’au passage

Un seul sourire à jamais l’a brisé.

À vous, passant, qui, du seuil de l’automne

M’aurez souri sans le vouloir, je donne

Pour ce sourire, ô Dieu ! pour tout le bien

De ce sourire, en partant, je n’ai rien

A vous donner que le mal de ma vie,

Rien que du mal, tout le mal qui m’est né

Et qui mourra sans m’être pardonné,

Mon pauvre mal qu’à vous seul je confie…

Mais c’est à vous que j’ai le plus donné.

 

Extrait de Chants et Psaumes d’automne, Stock