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Réveil catholique, le catholicisme et les emprunts aux évangéliques

Réveil catholique : emprunts évangéliques au sein du catholicisme

Valérie Aubourg

Genève, Labor et Fides, 2020.353 pages

Reveil-catholique

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Réveil catholique

Parti reconquérir des terres françaises en voie de sécularisation, le catholicisme emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes. En associant les mots « Réveil » et « catholique », Valérie Aubourg entend montrer la manière originale dont l’Église de Rome s’en empare : cette régénération s’inscrit dans un héritage religieux et des traditions culturelles particulières. Elle consiste certes à suivre une ligne évangélique, mais également à la réinsérer dans la matrice catholique.

C’est donc au cœur  de cette dialectique que se situe cette étude : entre « évangélicalisation » et « recatholicisation » du christianisme. L’ouvrage, qui s’articule autour d’une recherche ethnologique menée sur trois terrains – les dispositifs Miracles et Guérisons, la Prière des mères et le Renouveau missionnaire paroissial -, permet de dresser le portrait d’un visage inédit du christianisme.

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 « Réveil catholique », Valérie Aubourg au pays des charismatiques

 Dans son livre, Valérie Aubourg, anthropologue et ethnologue, montre comment le catholicisme français s’est approprié l’apport évangélique nord-américain.

Depuis les années 1970, le catholicisme s’est fortement recomposé. Si dans la plupart des pays occidentaux, il a perdu en nombre et en influence, il a aussi cherché la voie d’une régénération. C’est du côté évangélique qu’il l’a en partie trouvée, ce qui a donné naissance au Renouveau charismatique. Mais le catholicisme ne s’est pas contenté d’adopter des manières de faire venues du monde évangélique : il les a réinsérés dans sa propre matrice, en recatholisant les influences venues essentiellement d’Amérique du Nord. C’est ce que met en évidence cette étude de Valérie Aubourg.

 Dans une longue introduction, cette spécialiste d’anthropologie-ethnologie à l’Université catholique de Lyon souligne la « stupéfiante croissance » du « christianisme charismatique » outre-Atlantique à partir du milieu des années 1960, ce qui accrédite la thèse d’une «’charismatisation’ du christianisme » où l’insistance est mise sur la Bible, la conversion (ou reconversion), l’annonce de l’Évangile, l’expérience du baptême dans l’Esprit Saint et les manifestations qui en découlent.

 Une inspiration pentecôtiste

Le mouvement, inspiré par le pentecôtisme et porté notamment par des groupes de prière, va s’étendre à l’étranger, à commencer par les pays anglo-saxons. « En 1969, 13 pays accueillent des groupes de prière, 25 pays en 1970 et, en 1975, ce sont 93 pays qui sont concernés », indique la chercheuse. (29). « La diffusion du Renouveau charismatique catholique s’effectue de manière relativement spontanée, par le biais de laïcs, de prêtres ou de religieux qui découvrent ce mouvement lors d’une visite aux États-Unis et l’importent ensuite dans leur pays d’origine. Sa propagation se répand également par la médiation de charismatiques américains qui en font la promotion lors de leurs séjours à l’étranger », relève-t-elle.

 « Tout en s’appropriant des traits majeurs du pentecôtisme, les groupes et activités charismatiques s’intègrent dans la vie de l’Église catholique », non sans une certaine méfiance au départ. « Jugé incontrôlable, le mouvement charismatique est discrédité en raison de son inclinaison vers un christianisme émotionnel semblant dévaloriser l’engagement dans la société et par l’attitude perçue comme arrogante de ces nouveaux convertis se présentant comme l’avenir de l’Église ».

 

Un catholicisme « plastique »

Nous sommes au milieu des années 1970. Des personnalités de renom, comme le cardinal Suenens, vont alors jouer un rôle déterminant dans la reprise en main institutionnelle du Renouveau en encadrant ses pratiques et en lui donnant une assise doctrinale. En contrepartie, le mouvement charismatique donnera des gages de catholicité susceptibles de rassurer l’institution romaine : « recours à de figures emblématique (saints, mystiques, papes), réappropriation de l’histoire de la tradition ecclésiale, remise au goût du jour de pratiques tombées en désuétude (adoration du Saint-Sacrement, confessions individuelles, pèlerinage, culte marial, etc.) ». Mais avec le temps, le mouvement charismatique a perdu en vigueur. C’est aussi pourquoi depuis deux décennies des laïcs essaient de le redynamiser.

 Le propos central de l’ouvrage de Valérie Aubourg est de décrire ces efforts à travers l’étude de trois initiatives très différentes : une offre religieuse centrée sur la guérison qui a vu le jour à Lyon en 2006 (Miracles et Guérisons), les groupes de prière hebdomadaire qui réunissent des mères lyonnaises (La Prière des Mères) et le Renouveau missionnaire paroissial. Ces deux derniers terrains n’ont pas de lien établi avec le Renouveau. Mais, comme le montre l’auteur, ils manifestent que l’« évangélicalisation » du catholicisme déborde le seul milieu charismatique. Surtout ils témoignent de la plasticité du catholicisme, de sa capacité d’adaptation « aux formes mobiles d’appartenance » de nos contemporains. Une étude passionnante et très éclairante sur la « recomposition » des propositions catholiques en réponse aux évolutions contemporaines du croire.

 https://www.la-croix.com/Culture/Reveil-catholique-Valerie-Aubourg-pays-charismatique-2020-10-21-1201120633

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 Valérie Aubourg : l’étape post-charismatique du Renouveau

 Dans Réveil catholique, l’anthropologue-ethnologue Valérie Aubourg montre la manière originale dont l’Eglise catholique emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes, pour se régénérer et ralentir la courbe des désaffiliations religieuses, tout en conservant son identité.

Professeure d’anthropologie-ethnologie et directrice de recherche à l’Université catholique de Lyon, Valérie Aubourg a conduit une enquête minutieuse qui montre comment le catholicisme se recompose dans le contexte du Renouveau charismatique, cet emprunt fait à l’univers pentecôtiste et plus largement évangélique. Son travail a abouti à la publication de Réveil catholique, dans lequel le Renouveau charismatique serait parvenu à une étape post-charismatique, où ces emprunts, réinsérés dans la matrice catholique, ne sont plus clairement explicites, ni explicités.

Comment l’ethnologue et anthropologue que vous êtes aborde-t-elle ces nouvelles formes de christianisme ?

Valérie Aubourg: sans jugement de valeur. L’ethnologue y voit un exemple de plusieurs dynamiques à l’œuvre: celles de la transnationalisation du religieux et d’influences croisées, que Levi Strauss appelle des «bricolages» religieux. J’y vois aussi des métamorphoses du catholicisme, qui subit certes depuis plusieurs décennies une crise, mais qui se montre néanmoins créatif et se transforme en faisant des propositions inédites. Certes, la taille et le modèle d’organisation du «paquebot» catholique ne lui permettent pas de changer de cap aussi rapidement que les «hors-bords» évangéliques. Elle fait néanmoins preuve d’inventivité, se modifie et s’adapte en prenant notamment exemple sur les navires protestants.

 «La taille et le modèle d’organisation du ‘paquebot’ catholique ne lui permettent pas de changer de cap aussi rapidement que les ‘hors-bords’ évangéliques.»

 Qu’entend-on par renouveau charismatique au sein de l’Eglise catholique ? 
Il s’agit d’un courant d’environ 19 millions de personnes né aux Etats-Unis. En janvier 1967, quatre enseignants laïcs de l’université de Duquesne à Pittsburgh (Pennsylvanie) font l’expérience du baptême dans le Saint-Esprit dans un groupe de pentecôtistes épiscopaliens. Cette expérience se propage rapidement dans les milieux étudiants catholiques et se traduit par le foisonnement d’une grande variété de groupes de prière, dont plusieurs donnent naissance à des communautés dites nouvelles: aux Etats-Unis, The Word of God (1969) ou en France, l’Emmanuel (1972), Le Chemin Neuf (1973), la Théophanie (1972), le Pain de vie (1976), le Puits de Jacob (1977), etc. Groupes de prières et communautés organisent régulièrement des rassemblements communs propices aux relations entre catholiques et pentecôtistes. 

 Quelles sont les grandes étapes que connaît ce courant de renouveau spirituel ?
Après les années d’éclosion (1972-1982), pendant lesquelles l’expérience pentecôtiste pénètre le catholicisme, on assiste à un repli identitaire (1982-1997) aboutissant dans un deuxième temps à une routinisation. La troisième période est celle du rapprochement avec les néo-pentecôtistes, dans le but de réanimer le Renouveau (depuis 1997). La quatrième phase, dite «post-charismatique» correspondant à l’introduction d’éléments caractéristiques du pentecôtisme dans le catholicisme, en dehors du Renouveau charismatique stricto-sensu. 

 «La quatrième phase, dite «post-charismatique» correspond à l’introduction d’éléments caractéristiques du pentecôtisme dans le catholicisme, en dehors du Renouveau charismatique stricto-sensu.»

 Selon vous, et c’est la thèse que vous défendez dans votre livre, nous sommes donc aujourd’hui à cette étape post-charismatique. Comment se caractérise-t-elle ?
Alors que le Renouveau charismatique se limite aux membres d’une organisation bien circonscrite, de nombreux éléments évangéliques et pentecôtistes se diffusent dans l’Eglise catholique au-delà de sa seule composante charismatique. Ils prennent la forme de groupes d’oraison, d’assemblées de guérison, de formations, de dispositifs individualisés, de supports musicaux, d’ouvrages, de techniques du corps, d’objets, etc. Comme le note Henri Couraye, «une certaine sensibilité charismatique au sens large a gagné l’Eglise sans que tous les fidèles en soient toujours conscients, par capillarité». 

 Retrouve-t-on dans cette étape l’expérience du baptême dans l’Esprit-Saint ?
Oui, car elle ne concerne pas uniquement les actuels membres de groupes ou communautés charismatiques mais aussi ceux qui étaient auparavant des charismatiques actifs et qui ont cessé leur participation dans le mouvement, tout en poursuivant leur activité dans un autre secteur de l’Eglise. Ils sont appelés les «anciens du Renouveau», selon Oreste Pesare, l’ancien responsable du service international du Renouveau charismatique catholiquequi souligne l’attitude de plus en plus fréquente de ces catholiques qui empruntent des éléments charismatiques sans pour autant se définir comme adeptes du Renouveau. Oreste Pesare emploie à leur sujet le terme d’expérience «post-charismatique», qu’il définit comme le fruit de la diffusion de la culture de Pentecôte dans l’Eglise catholique, par exemple celle du Brésil, où les catholiques travaillent en ce sens en proposant une sorte d’évangélisation à travers la musique, la radio et la télévision.

 Pourquoi ces emprunts au monde pentecôtiste et plus largement évangélique ? 
Le catholicisme emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes pour redynamiser la pratique catholique et ralentir la courbe ascendante des désaffiliations religieuses. J’évoque dans mon livre Michael White, un curé de la paroisse de la Nativité à Timonium, l’archidiocèse de Baltimore aux Etats-Unis. A son arrivée dans la paroisse, en 1998, il constate que familles et jeunes l’ont désertée. Il sollicite alors l’aide de Tom Corcoran, un laïc père de six enfants. Découvrant que 75 % de ceux qui ont quitté les bancs des paroisses catholiques rejoignent des assemblées évangéliques et convaincus qu’ils ont beaucoup à apprendre de leurs méthodes, ils s’intéressent aux mégachurches protestantes prospères et en croissance et visitent celle de Saddleback puis d’autres comme la South Coast Community Church à Newport Beach, en Californie. En 2004, ils commencent à reproduire des éléments de ces Eglises et voient le nombre d’adeptes augmenter de manière notoire.  

Source d’inspiration du Renouveau charismatique, les mégachurches, comme celle de Saddleback aux Etats-Unis, fondée par le pasteur Rick Warren. | © blog.ephatta.com

 Comment caractériser ce mouvement ?  
Les entités charismatiques empruntent au pentecôtisme son insistance sur la Bible, la conversion ou la reconversion, l’annonce de l’Evangile, l’expérience du baptême dans l’Esprit-Saint et les manifestations charismatiques qui en découlent, telle la guérison, la glossolalie (ndlr le parler en langues) ou la prophétie. Ils apprécient aussi le répertoire musical évangélique de type pop rock et les innovations technologiques dont ces églises font preuve.

 Vous donnez l’exemple de l’église Sainte-Blandine à Lyon, dont les membres se sont réapproprié ces éléments à la manière catholique. C’est-à-dire ?
Les paroisses catholiques s’approprient le modèle des mégachurches sans faire du copié collé. Elles conservent certains éléments et en abandonnent d’autres. Elles empruntent ainsi à ces Eglises la taille spectaculaire (mega-church), l’innovation technique, la proposition d’une large gamme de services, une vie communautaire intense, une forte implication des laïcs, une spiritualité tournée vers la régénération individuelle, des lignes de forces qui définissent les megachurches américaines et que nous pouvons aujourd’hui observer dans la paroisse catholique Sainte-Blandine. Cela dit, des différences notoires distinguent les mégachurches évangéliques de leurs consœurs catholiques. A partir du cas lyonnais, quatre spécificités catholiques peuvent être soulignées: le rôle prépondérant de l’institution catholique, une inscription dans l’espace urbain et la vie religieuse locale,  une valorisation de la pratique sacramentelle et une expression contenue de la foi.

 «Tout en s’appropriant les traits majeurs du pentecôtisme, les charismatiques défendent la doctrine catholique, assistent assidument aux offices paroissiaux et respectent la hiérarchie ecclésiale.»

 Les charismatiques conservent donc leur identité catholique…
Oui, tout en s’appropriant les traits majeurs du pentecôtisme, ils défendent la doctrine catholique, assistent assidument aux offices paroissiaux et respectent la hiérarchie ecclésiale. Se tenant à distance des questions politiques et du progressisme de certains de leurs coreligionnaires catholiques, les charismatiques préfèrent renouer avec des pratiques traditionnelles: récitation du chapelet, pèlerinages mariaux, confession individuelle, prosternation, adoration du Saint-Sacrement, etc. Du point de vue de leur insertion ecclésiale, la majorité des communautés charismatiques bénéficient du statut d’associations de fidèles et sont placées sous l’autorité de l’évêque du diocèse dans lequel elles sont érigées. 

 Vous avez mené l’enquête sur trois terrains catholiques, dont celui de l’association internationale des ministères de guérison, à Oron (VD). Quel était son objectif ? 
Faire des propositions diverses dans le champ de la guérison et de la prière. Dans des chambres de guérisons, des soirées, des rassemblements de grande envergure, il s’agissait de proposer de prier pour les personnes qui le souhaitent, en demandant à Dieu qu’il les guérisse, y compris physiquement. Cette association est issue du pentecôtisme «troisième vague», qui fait porter l’accent sur la force d’un Saint-Esprit sensé se manifester avec davantage de puissance par «des signes, des prodiges, des guérisons, des miracles» et des délivrances d’entités démoniaques. Yves Payen, un catholique lyonnais est à l’origine du projet local. Il évolue dans le Renouveau charismatique depuis le tout début des années 1970. 

Comment ce «réveil catholique» est-il considéré par le Vatican ?
Au début (années 1967-75) avec méfiance, puis à partir de la Pentecôte 1975, Paul VI encourage le renouveau charismatique. Jean Paul II continue à lui accorder son soutien, mais en lui demandant de ne pas perdre de vue son identité catholique. Pour le pape François, c’est la dimension œcuménique qui l’intéresse en premier lieu avec une expérience du dialogue interconfessionnel différente de par son expérience à Buenos Aires.

 «Les prises de positions du pape François accréditent la thèse selon laquelle l’évangélicalisation du catholicisme ne se réduit pas aux 10% de catholiques réunis sous le label du ‘Renouveau charismatique’».

 Assiste-t-on selon vous à une révolution dans le catholicisme ? 
Les prises de positions du pape François accréditent la thèse selon laquelle «l’évangélicalisation» du catholicisme ne se réduit pas aux 10% de catholiques réunis sous le label du «Renouveau charismatique». Une vidéo en ligne montre le cardinal Bergoglio recevant le baptême dans l’Esprit-Saint en Argentine, lors d’un rassemblement réunissant des catholiques et des évangéliques. Devenu pape, il encourage l’ensemble des catholiques à vivre «la grâce du Baptême dans le Saint Esprit» employant à dessein ce vocable pour souligner ce qui unit les différentes confessions chrétiennes (catholiques et pentecôtistes notamment). Car, pour le pape, «il y a là un problème qui est un scandale: c’est le problème de la division des chrétiens». Aussi place-t-il son pontificat sous le signe du rapprochement catholiques-évangéliques. 

 Qu’est-ce que ces changements nous disent du catholicisme ? 
Ces injonctions en provenance du sommet de la hiérarchie catholique nous invitent à nous demander dans quelle mesure la culture ecclésiale n’est pas en train de se transformer. En se diffusant largement au sein du catholicisme, les éléments pentecôtistes ne sont-ils pas en train favoriser un mouvement de rupture profondément rénovateur ? Là est la question à laquelle je tente de répondre dans la conclusion de cet ouvrage…

 Le Renouveau charismatique au Saint-Siège
Depuis juin 2019, le Renouveau charismatique catholique est représenté par un nouveau et unique organe, Charis, pour Catholic Charismatic Renewal International Service. Voulu par le pape François, il marque une nouvelle étape pour le Renouveau charismatique catholique au sein de l’Eglise. Il remplace les deux organismes reconnus jusque-là par le Saint-Siège, le service International du Renouveau Charismatique Catholique (ICCRS) et la Fraternité catholique des communautés et communautés d’alliance charismatiques (CF), qui ont cessé d’exister depuis. Charis est un service établi par le Saint-Siège à travers le dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie avec personnalité juridique publique.
C’est un organe de communion et de formation pour les différentes réalités issues du Renouveau qui, dans le monde, compte actuellement plus de 120 millions de catholiques. Le statut de Charis souligne l’importance de répandre la grâce du baptême dans l’Esprit, l’œuvre pour l’unité des chrétiens, le service aux pauvres et la participation à la mission évangélisatrice de toute l’Eglise. Jean-Luc Moens est le premier modérateur de Charis. Nommé par le Dicastère, ce belge, marié et père de sept enfants est engagé dans le Renouveau charismatique depuis plus de 45 ans. L’assistant ecclésiastique de Charis, choisi personnellement par le pape François, est le Père Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale. CP

 https://www.cath.ch/newsf/valerie-aubourg-letape-post-charismatique-du-renouveau/

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Dimanche 7 février 2021 : 5ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 7 février 2021 :

5ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Job 7,1 … 7

Job prit la parole et dit :
1 « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée,
il fait des journées de manœuvre .
2 Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre,
comme le manœuvre  qui attend sa paye,
3 depuis des mois je n’ai en partage que le néant,
je ne compte que des nuits de souffrance.
4 A peine couché, je me dis :
Quand pourrai-je me lever ?
Le soir n’en finit pas :
je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube.
6 Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand,
ils s’achèvent faute de fil.
7 Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle,
mes yeux ne verront plus le bonheur. »

LES MALHEURS DE JOB
Nous n’avons lu ici malheureusement que quelques lignes du livre de Job qui compte quarante-deux chapitres ! Mais nous comprenons déjà qu’il affronte la question la plus terrible de nos vies, celle de la souffrance. Et beaucoup d’entre nous se reconnaîtront dans les plaintes de Job ; car l’une des grandes qualités de ce livre est la vérité, l’actualité des questions qu’il ose poser.
Vous connaissez l’histoire : « Il était une fois un homme du nom de Job, un homme intègre et droit qui craignait Dieu et s’écartait du mal ». Il était heureux, il était riche… tout allait bien pour lui, dirait-on aujourd’hui. Il avait une femme et de nombreux enfants et son seul souci à leur égard était de les voir rester dans le droit chemin. Bref, en tous points, il était irréprochable.
Et puis, soudain, tous les malheurs du monde s’abattent sur lui ; en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, il perd tout : ses richesses, ses troupeaux, et, bien pire, tous ses enfants.
Il lui reste encore la santé, mais pas pour longtemps : une deuxième vague de malheurs s’abat sur lui ; il est atteint d’une maladie de peau du genre de la lèpre, il devient affreux à voir et sa maladie l’oblige à quitter la ville ; il doit abandonner sa maison magnifique pour s’installer sur la décharge publique ; et, dans tout cela, il est horriblement seul : sa propre femme ne le comprend pas.
Tout au long du livre, Job ne sait que redire sa souffrance, physique, psychologique, morale, l’angoisse devant la mort prématurée, et pourtant l’horreur de vivre, l’incompréhension des amis… et, pire que tout, le silence de Dieu. Il égrène toute cette douleur, dans des termes admirables, d’ailleurs, et répète sans cesse son incompréhension devant l’injustice qu’elle représente à ses yeux. Car, à l’époque où ce livre a été écrit, tout le monde en Israël pensait que la justice de Dieu consiste à récompenser scrupuleusement les bons et à punir les méchants. C’est ce que l’on appelle la « logique de rétribution ». Mais voilà, justement, Job a toujours mené une vie droite et il ne mérite nullement d’être puni.
OU DONC EST PASSEE LA JUSTICE DE DIEU ?
Ses amis ne l’entendent pas de cette oreille : ils pensent comme tout le monde et donc lui répètent à longueur de journée le même discours. En gros, cela tourne autour de deux argumentations : premier raisonnement, puisque la souffrance est toujours une punition : si tu souffres, c’est que tu as péché, fais ton examen de conscience ;
Soyons francs, quand nous disons aujourd’hui « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » ou « ils ne l’ont pas volé », nous parlons comme eux.
A quoi Job répond : non, je vous assure, je n’ai pas péché; et les amis de surenchérir : tu as donc doublement tort ; non seulement, tu as péché   (la preuve, c’est que tu souffres), mais en plus tu as l’audace de le nier !
Deuxième raisonnement, la souffrance est une école de vertu, quelque chose comme « Qui aime bien châtie bien » ; par exemple un de ses amis ose lui dire : « Heureux l’homme que Dieu réprimande ! Ne dédaigne donc pas la semonce du Puissant. C’est lui qui, en faisant souffrir répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent. » (Jb 5,17-18).
Tout au long du livre, Job refuse ces explications trop faciles ; il voudrait bien que cesse tout ce verbiage inutile qui l’enfonce encore dans la solitude ; certaines de ses phrases sont d’ailleurs une leçon pour tous les visiteurs de malades et de souffrants de toute sorte : « Qui vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Jb 13,5)… « Ecoutez-moi, écoutez-moi, c’est ainsi que vous me consolerez » (Jb 21,2), autrement dit : Vous feriez mieux de vous taire et de m’écouter, c’est la seule manière de me consoler. Lui ne sait que dire, clamer, hurler sa souffrance et sa révolte… mais sans jamais cesser d’affirmer « Dieu ne peut être que juste ». Lui-même va faire un long chemin : au début du livre, il répète sans arrêt « je vous dis que je n’ai pas péché, donc ce qui m’arrive est injuste »… sans s’apercevoir qu’en disant cela, il est bien dans la même logique que ses amis : « si on souffre, c’est qu’on a péché». Puis peu à peu, la voix de l’expérience parle : il a vu combien de fois des bandits vivre heureux, impunis et mourir sans souffrir pendant que des gens honnêtes, des innocents ont des vies d’enfer et de longues agonies. Non, il n’y a pas de justice, comme on dit. Et ses amis ont tort de prétendre que les bons sont toujours récompensés et les méchants toujours punis. Alors, il comprend qu’il s’est lui-même trompé sur la justice de Dieu. A la fin, à bout d’arguments, il fait acte d’humilité et reconnaît que, Dieu seul sait les mystères de la vie.
DANS LA SOUFFRANCE, RESTER OBSTINEMENT BLOTTIS DANS LA MAIN DE DIEU
Alors il est prêt pour la découverte, et Dieu l’attendait là : c’est Lui, désormais qui prend la parole ; il ne lui fait pas de reproche, il dit aux amis de Job que leurs explications ne valent rien ; il va jusqu’à dire : « Seul, Job a bien parlé de moi » ; ce qui veut dire qu’on a le droit de crier, de se révolter ; puis il invite Job à contempler la Création et à reconnaître humblement son ignorance ; comme un père reprend gentiment mais fermement son fils, Dieu fait comprendre à Job que « ses pensées ne sont pas nos pensées » et que si sa justice nous échappe, cela ne nous autorise pas à la contester. Job qui est un homme intègre et droit, on nous l’a dit dès le début, comprend la leçon : il avoue « J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent… Je ne fais pas le poids, que te répliquerais-je ?… » (Jb 42,3 ; 40,4).
En définitive, le livre de Job ne donne pas d’explication au problème de la souffrance ; si nous en attendions une, nous serons déçus ; mais il nous indique le chemin : ne pas retenir nos cris, mais garder confiance et tenir fort la main de Dieu : puisqu’Il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde.
Comme dit Claudel, « Jésus n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter par sa présence ».

 

PSAUME – 146 (147 a), 1. 3 – 7

1 Alleluia !
Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange !
3 il guérit les cœurs  brisés
et soigne leurs blessures.

4 Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
5 il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

6 Le SEIGNEUR élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
7 Entonnez pour le SEIGNEUR l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

ALLELUIA, LE CHANT DE LA LIBERATION
Ce psaume commence par le mot « Alleluia » qui a tellement d’importance dans la tradition juive : c’est l’acclamation qu’on adresse au Dieu qui a libéré son peuple ; voici comment on l’explique : « Dieu nous a fait passer de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia » (Mishna, Traité Pesahim V, 5).
On comprend mieux, du coup, la phrase « Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! » et on voit bien, aussi, pourquoi il nous est proposé ce dimanche, en écho à la première lecture tirée du livre de Job ; le verset 3 affirme « Dieu guérit les cœurs  brisés, il soigne leurs blessures » ; cœur  brisé, Job en était un : affronté à la plus cruelle énigme de notre vie, la souffrance. Au sein même de sa douleur, ce qui nous était donné en exemple, chez Job, c’était sa ténacité à vouloir à tout prix entrer en dialogue avec Dieu. Et ce qu’il découvre, en fin de compte, ce n’est pas un coup de baguette magique qui le délivrerait de toutes ses souffrances, mais c’est la présence de Dieu à ses côtés, quoi qu’il arrive.
Quand on dit « le SEIGNEUR guérit les cœurs  brisés, il soigne leurs blessures », il s’agit bien des cœurs , pas des corps ! Cette présence de Dieu auprès des plus petits et de ceux qui souffrent est une des grandes découvertes de l’Ancien Testament : désormais l’homme n’est plus seul face aux difficultés et, pour certains, aux cruautés de l’existence. Le livre de l’Ecclésiastique va jusqu’à dire : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18).
Il est probable que les cœurs  brisés dont il est question ici, ce sont les Juifs de Jérusalem déportés à Babylone par Nabuchodonosor… L’Alleluia le laissait entendre, et puis, dès le début du psaume, le verset 2 que nous ne lisons pas ce dimanche, parle d’eux justement : « Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël ». Voici donc la première strophe dans son ensemble : « Alleluia ! Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël. Il guérit les coeurs brisés, et soigne leurs blessures. »
Cet « Alleluia » qui est le chant de la libération prend tout son sens avec le rappel de la fin de l’Exil à Babylone. Surtout si on se souvient que ce retour d’Exil est vécu non seulement comme une libération politique, mais peut-être plus encore comme une libération spirituelle : pendant l’Exil, le peuple d’Israël a eu tout loisir de relire son histoire et de faire son examen de conscience ; les prophètes avaient prédit le désastre si on ne se convertissait pas ; et le désastre est arrivé sous les traits de Nabuchodonosor ; le retour au pays, la reconstruction de Jérusalem ouvrent un nouvel avenir : Dieu a pardonné. Désormais, de retour sur la Terre sainte, on va de nouveau essayer d’y vivre saintement.
Et ne croyez pas qu’on change de sujet avec les versets suivants : « Il compte le nombre des étoiles, il donne à chacune un nom… » Bien sûr, c’est une allusion à la Création ; c’est toujours dans les périodes de grande détresse, que les auteurs bibliques écrivent les plus beaux textes sur la Création : manière de dire que le Créateur qui a tout fait surgir à partir de rien saura nous faire resurgir nous-mêmes, quel que soit l’abîme dans lequel nous sommes tombés.*
DIEU QUI NOUS A CREES PAR AMOUR NOUS ACCOMPAGNE CHAQUE JOUR
D’autre part, on sait bien que le premier article de foi pour Israël est « je crois en Dieu libérateur » et le deuxième article seulement « je crois en Dieu créateur » ; la foi au Dieu créateur est lue à la lumière de l’expérience de la libération d’Egypte et de toutes les libérations successives : le Dieu créateur est admiré, loué pour sa toute-puissance, mais surtout pour son projet d’amour sur l’humanité.
D’ailleurs, chaque fois qu’on parle d’étoiles en Israël, on pense certainement à la fameuse promesse faite à Abraham : une descendance aussi nombreuse que les étoiles.
Ce projet de Dieu sur l’homme est un rêve de grandeur (à la hauteur des étoiles) ; le Créateur qui a modelé l’homme à partir de la poussière du sol est aussi celui qui, inlassablement, le relève chaque fois que c’est nécessaire pour l’attirer à lui : « Le SEIGNEUR relève les humbles … » Les humbles, les petits, nous les rencontrons souvent dans la Bible : ce sont ceux qui n’ont pas de prétentions devant Dieu, ni de mérites à faire valoir. Les impies, au contraire (on pourrait traduire « les prétentieux ») ne sont pas prêts à accueillir les dons de Dieu. Dans cette phrase « Le SEIGNEUR relève les humbles, et rabaisse jusqu’à terre les impies », on reconnaît le cantique d’Anne, la maman de Samuel et aussi le Magnificat, sans compter quelques psaumes  . Jésus aussi avait une prédilection pour les tout-petits : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).
Et c’est pour cela que le chant de reconnaissance jaillit du coeur des croyants : « Il est bon de fêter notre Dieu… Il est beau de chanter sa louange ! » Cela est bon de deux manières : d’abord, parce que c’est justice, et aussi parce que c’est notre bonheur. L’homme est ainsi fait qu’il ne trouve son bonheur que dans une relation filiale avec Dieu. Saint Augustin priait ainsi : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur  est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».
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Note
1 – Par exemple, les textes du deuxième Isaïe pendant l’Exil à Babylone ; ou encore les chapitres 38 à 41 du livre de Job).
Complément
Pour une fois la traduction grecque de la Bible nous joue un mauvais tour : car elle a compté deux psaumes différents (146 et 147) là où la Bible en hébreu n’en compte qu’un, numéroté 147. Premier inconvénient, pas bien grave, c’est l’un des rares psaumes qui posent un problème de numérotation. Deuxième conséquence, plus fâcheuse, cela nous prive d’apprécier la construction de l’ensemble de ce cantique unique : il est encadré par le mot Alleluia (au verset 1 et à la fin du verset 20).

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 9, 16 … 23

Frères,
16 annoncer l’Evangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté,
c’est une nécessité qui s’impose à moi.
Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile !
17 Certes, si je le fais de moi-même,
je mérite une récompense.
Mais je ne le fais pas de moi-même,
c’est une mission qui m’est confiée.
18 Alors, quel est mon mérite ?
C’est d’annoncer l’Evangile
sans rechercher aucun avantage matériel,
et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Evangile
19 Oui, libre à l’égard de tous,
je me suis fait l’esclave de tous
afin d’en gagner le plus grand nombre possible.
22 Avec les faibles, j’ai été faible
pour gagner les faibles.
Je me suis fait tout à tous
pour en sauver à tout prix quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l’Evangile,
pour y avoir part, moi aussi.

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Il apparaît dans plusieurs lettres de Saint Paul qu’il se fait une gloire de travailler de ses mains pour ne pas être financièrement à la charge de la communauté chrétienne. Il semble que, dans l’Eglise de Corinthe, certains de ses adversaires aient trouvé dans ce comportement un argument contre lui : puisque Paul n’use pas de son droit d’être rétribué, c’est qu’il veut échapper à tout contrôle. Est-il authentiquement l’apôtre qu’il prétend être ?
Paul présente ici les raisons profondes de sa conduite. S’il se montre à ce point désintéressé, c’est pour que l’on sache bien qu’il « ne roule pas pour lui » ; il ne considère pas l’annonce de la Bonne Nouvelle comme l’exercice d’un métier dont il pourrait tirer quelque avantage que ce soit, mais l’accomplissement de la mission qui lui est confiée. Il est en « service commandé » et c’est cela qui le rend libre.
« J’annonce l’Evangile, c’est une nécessité qui s’impose à moi » : Paul n’a pas choisi d’annoncer l’évangile, on le sait bien ; ce n’était pas prévu au programme, pourrait-on dire ! Il était un Juif fervent, cultivé, un Pharisien : tellement fervent qu’il a commencé par persécuter la toute nouvelle secte des Chrétiens. Et puis sa conversion imprévisible a tout changé ; désormais, il a mis son tempérament passionné au service de l’évangile. Pour lui, la prédication est une fonction qui lui a été imposée lors de sa vocation : comme si, à ses yeux, on ne pouvait pas être Chrétien sans être apôtre. Il sait bien que s’il a été appelé par Dieu, c’est POUR le service des autres. (ceux qu’il appelle les « païens » ; il le dit dans la lettre aux Galates : « …Celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce, a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens… » Ga 1, 15).
Comment ne pas penser à la vocation de certains prophètes ; Amos, par exemple : « Je n’étais pas prophète, je n’étais pas fils de prophète  j’étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m’a pris de derrière le bétail et le Seigneur m’a dit : Va, prophétise à Israël mon peuple. » (Am 7,14). Ou encore Jérémie : « La Parole du Seigneur s’adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu sortes de son ventre, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. (Jr 1,4-5).
Un prophète, par hypothèse, est toujours un homme POUR les autres. Dans l’évangile de Marc, que nous lisons dans cette même liturgie, Jésus dit bien que c’est POUR annoncer la Bonne Nouvelle qu’il est venu.
Cette conscience de sa responsabilité fait dire à Paul une phrase très forte qui nous surprend peut-être : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile ! » Cela ne veut pas dire qu’il a peur d’une sanction quelconque ou qu’il ressent une menace extérieure pour le cas où il ne remplirait pas sa mission ; mais quelque chose comme « Si je n’annonçais pas l’Evangile, je serais le plus malheureux des hommes » : cette passion nouvelle pour l’évangile est devenue une seconde nature. Parce que cette découverte qu’il a faite, il brûle de la partager.
Elle est là sa joie et sa récompense : simplement savoir qu’il a accompli sa mission. Paul n’est pas un prédicateur itinérant qui vend ses talents d’orateur en faisant des conférences payantes ici ou là ; il est en service commandé : « C’est une nécessité qui s’impose à moi… Je ne le fais pas de moi-même, je m’acquitte de la charge que Dieu m’a confiée. »
Cette dernière expression était celle qu’on employait pour les esclaves ; si bien qu’on pourrait résumer ainsi les versets 17-18 : si j’avais choisi ce métier moi-même, je me ferais payer comme pour tout autre métier ; mais en réalité, je suis devenu l’esclave de Dieu, et un esclave n’est pas payé, comme chacun sait ! Mais pourtant ma récompense est grande, car c’est un grand honneur et une grande joie d’annoncer l’évangile : traduisez « Ne recevoir aucun salaire, voilà mon salaire » ; cet apparent paradoxe est la merveilleuse expérience quotidienne de tous les serviteurs de l’évangile. Car la gratuité est le seul régime qui s’accorde avec le discours sur la gratuité de l’amour de Dieu. Bien sûr, il faut vivre et assurer sa subsistance ; mais Paul nous dit très fort ici que la prédication de l’Evangile est une charge, une mission, une vocation et non un métier. En accomplissant de tout cœur  la tâche qui lui est imposée, l’apôtre est gratifié de la joie de donner : en cela il est à l’image de celui qu’il annonce.
LES EXIGENCES DE LA VIE FRATERNELLE
Cette prédication n’est pas seulement paroles mais aussi tout un comportement : « J’ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles » ; de quelle sorte de faiblesse parle-t-il ? Je m’explique : cette phrase traduit le contexte dans lequel Paul écrit : les membres de la communauté de Corinthe n’ont pas tous eu le même parcours, comme on dit. Certains sont d’anciens Juifs, devenus Chrétiens, comme Paul ; mais les autres sont d’anciens non-Juifs ; ils n’étaient pourtant pas des païens, à proprement parler ; ils avaient une religion, des dieux, des rites… Leur Baptême et leur entrée dans la communauté chrétienne leur ont imposé des changements d’habitudes parfois radicaux. Par exemple, dans leur ancienne religion, ils offraient des sacrifices à leurs idoles et mangeaient ensuite la viande des animaux sacrifiés, dans une sorte de repas sacré. En adhérant à la foi chrétienne, ils ont évidemment abandonné ces pratiques : on sait que l’entrée en catéchuménat imposait des exigences très strictes.
Mais il peut leur arriver d’être invités par des proches ou des amis païens.
Par exemple, on a retrouvé des cartes d’invitation à une réception dans un Temple à Corinthe, dont voici le libellé : « Antoine, fils de Ptolémée, t’invite à dîner avec lui à la table du Seigneur Sarapis (l’une des nombreuses divinités de Corinthe), dans les locaux du Sarapeion de Claude… » suivent le jour et l’heure.
Quand on est un Chrétien sûr de sa foi (Paul dit « fort ») on n’a aucun cas de conscience à accepter ce genre d’invitations : puisque les idoles n’existent pas, on peut bien leur immoler tous les animaux que l’on voudra, ces sacrifices n’ont aucun sens et donc ces repas ne sont pas un blasphème à l’égard du Dieu des Chrétiens. Un Chrétien sûr de sa foi est assez libre pour cela. Et il préfère ne pas peiner sa famille ou ses amis en refusant une invitation.
Mais il y a des Chrétiens moins sûrs d’eux, ceux que Paul appelle les faibles : ils savent bien, eux aussi, que les idoles ne sont rien… Mais ce genre de problème les trouble encore* ; il ne faudrait ni les choquer ni les inciter à retomber dans leurs anciennes pratiques. Les plus forts devront donc toujours veiller à respecter les plus faibles. C’est le B.A. BA d’une véritable vie fraternelle.
————————
Note
D’une part, ils risquent d’être choqués en voyant certains Chrétiens participer à ces banquets. D’autre part, s’ils suivent cet exemple, ils risquent de vivre ensuite dans une épouvantable culpabilité. Paul donne alors des conseils de prudence à ceux qui n’ont pas ce genre de scrupules : « Prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si l’on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d’idole, ce spectacle risque de pousser celui dont la conscience est faible à manger lui aussi des viandes sacrifiées… » (1 Co 8,9-10). Et il conclut « Si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande, plutôt que de faire tomber mon frère » (1 Co 8,13). Ici, il dit la même chose dans d’autres termes : « J’ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. »
Complément
Dans les chapitres 14 et 15 de la lettre aux Romains, Paul reprendra le même thème : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint  … Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle… Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi occasion de chute… C’est un devoir pour nous, les forts, de porter l’infirmité des faibles et de ne pas rechercher ce qui nous plaît » (Rm 14,17-20 ; 15,1).

EVANGILE – selon saint Marc 1,29-39

En ce temps-là,
29 Aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm,
ils allèrent, avec Jacques et Jean,
dans la maison de Simon et d’André.
30 Or, la belle-mère de Simon
était au lit, elle avait de la fièvre.
Aussitôt, on parla à Jésus de la malade.
31 Jésus s’approcha,
la saisit par la main,
et la fit lever.
La fièvre la quitta,
et elle les servait.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil,
on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal
ou possédés par des démons.
33 La ville entière se pressait à la porte.
34 Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies,
et il expulsa beaucoup de démons ;
il empêchait les démons de parler,
parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
35 Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube.
Il sortit et se rendit dans un endroit désert,
et là il priait.
36 Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche.
37 Ils le trouvent et lui disent :
« Tout le monde te cherche. »
38 Jésus leur dit :
« Allons ailleurs, dans les villages voisins,
afin que là aussi je proclame l’Evangile ;
car c’est pour cela que je suis sorti. »
39 Et il parcourut toute la Galilée,
proclamant l’Evangile dans leurs synagogues,
et expulsant les démons.

LE REGNE DE DIEU EST COMMENCE
On dirait presque un reportage : Marc nous dit les lieux et les moments ; mais comme justement les objectifs des évangélistes ne sont jamais d’ordre journalistique, il faut croire que toutes ces précisions ont un sens théologique ; à nous de savoir lire entre les lignes.
Donc, ceci se passe en Galilée, à Capharnaüm ; un jour de sabbat, puis le soir et le lendemain ; comme chacun sait, le jour pour les Juifs ne se compte pas de minuit à minuit, mais du coucher du soleil au coucher du soleil ; le sabbat commence le vendredi soir au coucher du soleil et finit le samedi soir à l’apparition des premières étoiles ; on sait aussi que le sabbat est un jour réservé à la prière et à l’étude de la Torah, à la synagogue et chez soi ; c’est bien pour cela que les habitants de Capharnaüm amènent leurs malades à Jésus seulement le soir du sabbat ; Marc nous dit : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. » En précisant que le soleil est couché, Marc veut peut-être également attirer notre attention : puisque le soleil est couché, nous sommes déjà dimanche, le premier jour de la semaine. On sait le sens que le dimanche a pris pour les premiers chrétiens : il symbolise le début de la création nouvelle.
Le reste de la journée, Jésus n’a fait qu’une chose : aller à la synagogue de la ville et il est rentré aussitôt après à la maison ; si Marc le précise, c’est sans doute pour nous rappeler que Jésus est un Juif fidèle à la loi. Le matin, à la synagogue, il a délivré un « homme possédé d’un esprit impur » (v. 23), selon l’expression de Marc ; et la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre que Jésus commande aux esprits impurs ; pas étonnant que le soir, après la fin du sabbat, on lui amène tous les malades et les possédés. En filigrane, Marc nous dit déjà : voici le Messie, celui qui annonce et accomplit le Royaume.
Curieusement, les démons connaissent l’identité de Jésus, et Jésus leur interdit de parler : « Il chassa beaucoup d’esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était. »
Eux savent ce qui a été révélé lors du Baptême de Jésus par Jean-Baptiste et que l’esprit impur a proclamé le matin même à la synagogue de Capharnaüm : « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : Le Saint de Dieu ».
Pourquoi ce silence imposé ? Alors que Jésus n’est pas venu pour se cacher… Probablement parce que les habitants de Capharnaüm ne sont pas encore prêts pour cette révélation : il leur reste encore tout un chemin à parcourir avant de découvrir le vrai visage du Christ ; il ne suffit pas de savoir dire « Tu es le Saint de Dieu » ; cela, les démons savent très bien le faire.
Pour l’instant, les malades sont attirés par Jésus, mais sont-ils prêts pour la foi ? C’est là l’ambiguïté des miracles : le risque de repartir guéri sans avoir rencontré Dieu. Et quand Simon voudrait retenir Jésus en lui disant « Tout le monde te cherche », Jésus le ramène à l’essentiel, la prédication du Royaume : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c’est pour cela que je suis sorti. » Or, si nous relisons le début de l’évangile de Marc, pour Jésus, annoncer l’Evangile, cela consistait à dire : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. » Les miracles sont le signe que le règne de Dieu est déjà là ; le risque est de n’y voir que le prodige.
L’URGENCE DE LA BONNE NOUVELLE
« Le lendemain, bien avant l’aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. » Jésus va au désert pour rencontrer Dieu ; et aussitôt revenu près de ses disciples, il leur dit « Partons »… Est-ce la prière qui le pousse à partir ailleurs ? Loin d’affaiblir son ardeur missionnaire, il semble bien que cette retraite dans le silence le relance au contraire.
Comme disait Mgr Coffy : « Jésus ne serait pas allé aussi loin dans l’évangélisation s’il ne s’était pas retiré aussi loin dans la prière ». Au fond, Prière ou action, c’est un faux dilemme : l’une ne peut aller sans l’autre. Un autre Evêque disait au congrès eucharistique de Lourdes en 1981 : « Un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n’évangélisera plus ».
« C’est POUR cela que je suis sorti » : on ne peut pas ne pas penser à l’insistance de Paul dans la lettre aux Corinthiens que nous lisons ce même dimanche en deuxième lecture : Jésus et Paul ont cette même passion de l’annonce de la Bonne Nouvelle ; on dirait qu’il y a urgence.
Dernière remarque : les guérisons opérées par Jésus devraient, semble-t-il, remettre en cause certains de nos discours sur la souffrance ; si Jésus guérit les malades, c’est que la maladie est un mal ; s’il guérit en même temps qu’il annonce le Royaume, c’est parce que le mal contrecarre le projet de Dieu et donc il faut nous en débarrasser. Dans la première lecture, nous avons entendu Job crier sa souffrance, et à la fin du livre, Dieu lui donne raison d’avoir osé crier. La souffrance en soi est toujours un mal, il faut oser le dire ; il faudrait être fou pour oser dire en face à un malade « ce qui vous arrive est très bien »… Il est vrai que certains, avec la grâce de Dieu, trouvent dans la souffrance un chemin qui les fait grandir, mais la souffrance reste un mal. Et tous nos efforts pour lutter contre les souffrances des hommes vont dans le sens du projet de Dieu. Car Dieu sauve des hommes, et non des âmes désincarnées : la prédication de l’évangile n’est pas que paroles qui s’adresseraient à l’intelligence ou à la conscience ; elle est en même temps et inséparablement lutte contre ce qui fait souffrir les hommes.

DANS L'EGLISE DE ***, EGLISES, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

Dans l’église de ****

 Dans l’église de ***

Interior abandoned church in ruins, construction and architecture
Interior abandoned church in ruins, construction and architecture

I.

C’était une humble église au cintre surbaissé,
L’église où nous entrâmes,
Où depuis trois cents ans avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes.

Elle était triste et calme à la chute du jour,
L’église où nous entrâmes ;
L’autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,
Avait éteint ses flammes.

Les antiennes du soir, dont autrefois saint Paul
Réglait les chants fidèles,
Sur les stalles du chœur d’où s’élance leur vol
Avaient ployé leurs ailes.

L’ardent musicien qui sur tous à pleins bords
Verse la sympathie,
L’homme-esprit n’était plus dans l’orgue, vaste corps
Dont l’âme était partie.

La main n’était plus là, qui, vivante et jetant
Le bruit par tous les pores,
Tout à l’heure pressait le clavier palpitant,
Plein de notes sonores,

Et les faisait jaillir sous son doigt souverain
Qui se crispe et s’allonge,
Et ruisseler le long des grands tubes d’airain
Comme l’eau d’une éponge.

L’orgue majestueux se taisait gravement
Dans la nef solitaire ;
L’orgue, le seul concert, le seul gémissement
Qui mêle aux cieux la terre !

La seule voix qui puisse, avec le flot dormant
Et les forêts bénies,
Murmurer ici-bas quelque commencement
Des choses infinies !

L’église s’endormait à l’heure où tu t’endors,
Ô sereine nature !
À peine, quelque lampe au fond des corridors
Étoilait l’ombre obscure.

À peine on entendait flotter quelque soupir,
Quelque basse parole,
Comme en une forêt qui vient de s’assoupir
Un dernier oiseau vole ;

Hélas ! et l’on sentait, de moment en moment,
Sous cette voûte sombre,
Quelque chose de grand, de saint et de charmant
S’évanouir dans l’ombre !

Elle était triste et calme à la chute du jour
L’église où nous entrâmes ;
L’autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,
Avait éteint ses flammes.

Votre front se pencha, morne et tremblant alors,
Comme une nef qui sombre,
Tandis qu’on entendait dans la ville au dehors
Passer des voix sans nombre.

II.

Et ces voix qui passaient disaient joyeusement
« Bonheur ! gaîté ! délices !
À nous les coupes d’or pleines d’un vin charmant !
À d’autres les calices !

Jouissons ! l’heure est courte et tout fuit promptement
L’urne est vite remplie !
Le nœud de l’âme au corps, hélas ! à tout moment
Dans l’ombre se délie !

Tirons de chaque objet ce qu’il a de meilleur,
La chaleur de la flamme,
Le vin du raisin mûr, le parfum de la fleur,
Et l’amour de la femme !

Épuisons tout ! Usons du printemps enchanté
Jusqu’au dernier zéphire,
Du jour jusqu’au dernier rayon, de la beauté
Jusqu’au dernier sourire !

Allons jusqu’à la fin de tout, en bien vivant,
D’ivresses en ivresses,
Une chose qui meurt, mes amis, a souvent
De charmantes caresses !

Dans le vin que je bois, ce que j’aime le mieux
C’est la dernière goutte.
L’enivrante saveur du breuvage joyeux
Souvent s’y cache toute !

Sur chaque volupté pourquoi nous hâter tous,
Sans plonger dans son onde,
Pour voir si quelque perle ignorée avant nous
N’est pas sous l’eau profonde ?

Que sert de n’effleurer qu’à peine ce qu’on tient,
Quand on a les mains pleines,
Et de vivre essoufflé comme un enfant qui vient
De courir dans les plaines ?

Jouissons à loisir ! Du loisir tout renaît !
Le bonheur nous convie !
Faisons, comme un tison qu’on heurte au dur chenet,
Étinceler la vie !

N’imitons pas ce fou que l’ennui tient aux fers,
Qui pleure et qui s’admire.
Toujours les plus beaux fruits d’ici-bas sont offerts
Aux belles dents du rire !

Les plus tristes d’ailleurs, comme nous qui rions,
Souillent parfois leur âme.
Pour fondre ces grands cœurs il suffit des rayons
De l’or ou de la femme.

Ils tombent comme nous, malgré leur fol orgueil
Et leur vaine amertume ;
Les flots les plus hautains, dès que vient un écueil,
S’écroulent en écume !

Vivons donc ! et buvons, du soir jusqu’au matin,
Pour l’oubli de nous-mêmes,
Et déployons gaîment la nappe du festin,
Linceul du chagrin blême !

L’ombre attachée aux pas du beau plaisir vermeil,
C’est la tristesse sombre.
Marchons les yeux toujours tournés vers le soleil ;
Nous ne verrons pas l’ombre !

Qu’importe le malheur, le deuil, le désespoir,
Que projettent nos joies,
Et que derrière nous quelque chose de noir
Se traîne sur nos voies !

Nous ne le savons pas. — Arrière les douleurs,
Et les regrets moroses !
Faut-il donc, en fanant des couronnes de fleurs,
Avoir pitié des roses ?

Les vrais biens dans ce monde, — et l’autre est importun !
C’est tout ce qui nous fête,
Tout ce qui met un chant, un rayon, un parfum,
Autour de notre tête !

Ce n’est jamais demain, c’est toujours aujourd’hui !
C’est la joie et le rire !
C’est un sein éclatant peut-être plein d’ennui,
Qu’on baise et qui soupire !

C’est l’orgie opulente, enviée au-dehors,
Contente, épanouie,
Qui rit, et qui chancelle, et qui boit à pleins bords,
De flambeaux éblouie ! »

III.

Et tandis que ces voix, que tout semblait grossir,
Voix d’une ville entière,
Disaient : Santé, bonheur, joie, orgueil et plaisir !
Votre œil disait : Prière !

IV.

Elles parlaient tout haut et vous parliez tout bas
— « Dieu qui m’avez fait naître,
Vous m’avez réservée ici pour des combats
Dont je tremble, ô mon maître !

Ayez pitié ! — L’esquif où chancellent mes pas
Est sans voile et sans rames.
Comme pour les enfants, pourquoi n’avez-vous pas
Des anges pour les femmes ?

Je sais que tous nos jours ne sont rien, Dieu tonnant,
Devant vos jours sans nombre.
Vous seul êtes réel, palpable et rayonnant ;
Tout le reste est de l’ombre.

Je le sais. Mais cette ombre où nos cœurs sont flottants,
J’y demande ma route.
Quelqu’un répondra-t-il ? Je prie, et puis j’attends !
J’appelle, et puis j’écoute !

Nul ne vient. Seulement par instants, sous mes pas,
Je sens d’affreuses trames.
Comme pour les enfants, pourquoi n’avez-vous pas
Des anges pour les femmes ?

Seigneur ! autour de moi, ni le foyer joyeux,
Ni la famille douce,
Ni l’orgueilleux palais qui touche presque aux cieux,
Ni le nid dans la mousse,

Ni le fanal pieux qui montre le chemin,
Ni pitié, ni tendresse,
Hélas ! ni l’amitié qui nous serre la main,
Ni l’amour qui la presse,

Seigneur, autour de moi rien n’est resté debout !
Je pleure et je végète,
Oubliée au milieu des ruines de tout,
Comme ce qu’on rejette !

Pourtant je n’ai rien fait à ce monde d’airain,
Vous le savez vous-même.
Toutes mes actions passent le front serein
Devant votre œil suprême.

Jusqu’à ce que le pauvre en ait pris la moitié,
Tout ce que j’ai me pèse.
Personne ne me plaint. Moi, de tous j’ai pitié.
Moi, je souffre et j’apaise !

Jamais de votre haine ou de votre faveur
Je n’ai dit : Que m’importe !
J’ai toujours au passant que je voyais rêveur
Enseigné votre porte.

Vous le savez. — Pourtant mes pleurs que vous voyez,
Seigneur, qui les essuie ?
Tout se rompt sous ma main, tout tremble sous mes pieds,
Tout coule où je m’appuie.

Ma vie est sans bonheur, mon berceau fut sans jeux.
Cette loi, c’est la vôtre !
Tous les rayons de jour de mon ciel orageux
S’en vont l’un après l’autre.

Je n’ai plus même, hélas ! le flux et le reflux
Des clartés et des ombres.
Mon esprit chaque jour descend de plus en plus
Parmi les rêves sombres.

On dit que sur les cœurs, pleins de trouble et d’effroi,
Votre grâce s’épanche.
Soutenez-moi, Seigneur ! Seigneur, soutenez-moi,
Car je sens que tout penche ! »

V.

Et moi, je contemplais celle qui priait Dieu
Dans l’enceinte sacrée,
La trouvant grave et douce et digne du saint lieu,
Cette belle éplorée.

Et je lui dis, tâchant de ne pas la troubler,
La pauvre enfant qui pleure,
Si par hasard dans l’ombre elle entendait parler
Quelque autre voix meilleure,

Car au déclin des ans comme au matin des jours,
Joie, extase ou martyre,
Un autel que rencontre une femme a toujours
Quelque chose à lui dire !

VI.

« Ô madame ! pourquoi ce chagrin qui vous suit,
Pourquoi pleurer encore,
Vous, femme au cœur charmant, sombre comme la nuit,
Douce comme l’aurore ?

Qu’importe que la vie, inégale ici-bas
Pour l’homme et pour la femme,
Se dérobe et soit prête à rompre sous vos pas ?
N’avez-vous pas votre âme ?

Votre âme qui bientôt fuira peut-être ailleurs
Vers les régions pures,
Et vous emportera plus loin que nos douleurs,
Plus loin que nos murmures !

Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles,
Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,
Sachant qu’il a des ailes ! »

Octobre 18…

Poète : Victor Hugo (1802-1885)

Recueil : Les chants du crépuscule (1836)

CORONAVIRUS, EPIDEMIES, POEME, POEMES, VIRUS, VIVRE AU RYTME DU VIRUS

Vivre au rythme du virus

Vivre au rythme du virus

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Coronavirus Covid-19

Confiné déconfiné reconfiné

Masques pas-masques

Distanciation gestes barrières

Couvre-feu pas couvre-feu

Vaccins pas-vaccins

Mots qui dansent la sarabande

Dans nos esprits embrumés

Mots qui découpent nos vies

En petites rondelles

Coronavirus Covid-19

Confiné déconfiné reconfiné

Masques pas-masques

Distanciation gestes barrières

Couvre-feu pas couvre-feu

Vaccins pas-vaccins

Mots qui se rient joyeusement  de nous

Tel le dernier de la mort

Mots d’une danse macabre

Qui nous entraînent dans où bon lui semble

®Claude Tricoire

25 janvier 2021

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 94

Dimanche 31 janvier 2021 : 4ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 31 janvier 2021 :

4ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 PREMIERE LECTURE – livre du Deutéronome 18,15-20

Moïse disait au peuple :
15 « Au milieu de vous, parmi vos frères,
le SEIGNEUR votre Dieu
fera se lever un prophète comme moi,
et vous l’écouterez.
16 C’est bien ce que vous avez demandé au SEIGNEUR votre Dieu,
au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez :
Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu,
je ne veux plus voir cette grande flamme,
je ne veux pas mourir !
17 Et le SEIGNEUR me dit alors :
Ils ont bien fait de dire cela.
18 Je ferai se lever
au milieu de leurs frères
un prophète comme toi ;
je mettrai dans sa bouche mes paroles,
et il leur dira tout ce que je lui prescrirai.
19 Si quelqu’un n’écoute pas les paroles
que ce prophète prononcera en mon nom,
moi-même je lui en demanderai compte.
20 Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom
une parole que je ne lui aurais pas prescrite,
ou qui parlerait au nom d’autres dieux,
ce prophète-là mourra. »

Le livre du Deutéronome nous rappelle ici un vieil épisode du Sinaï au temps de Moïse. Le peuple rassemblé au pied de la montagne avait entendu la voix de Dieu parlant à Moïse et son cœur  était partagé entre l’émerveillement et la peur : l’émerveillement parce que c’était inouï que Dieu lui-même s’adresse à ce pauvre petit peuple ; mais aussi la peur car pouvait-on entendre la voix de Dieu sans mourir ? Et c’est la crainte qui l’avait emporté : « Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu, disait-on, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir. »
Alors Dieu avait fait transmettre par Moïse cette promesse qui est rapportée ici : « Ils ont raison, je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles… » C’était pour le peuple une assurance formidable : Dieu comprenait sa peur mais ne le priverait pas pour autant de sa Parole, car le risque est toujours grand pour les hommes d’écouter des charlatans : comme disait Moïse, « Les nations écoutent ceux qui pratiquent l’incantation et consultent les oracles. Mais pour toi, le SEIGNEUR ton Dieu n’a rien voulu de pareil. » (Dt 18,14).
La promesse rapportée par Moïse insiste sur quatre points : premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères ; deuxièmement, il doit être issu du peuple de l’Alliance ; troisièmement, il doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre ; enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple de l’écouter.
Premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères : on sent affleurer ici une pointe contre des faux prophètes non envoyés par Dieu ; or au temps de Jérémie, qui est contemporain pour une large part du Deutéronome (dont est extrait notre texte d’aujourd’hui), on sait que les faux prophètes ne manquaient pas : Jérémie s’en est assez plaint ; c’est lui qui avait dit un jour à un prétendu prophète: « Ecoute, Hananya, le SEIGNEUR ne t’a pas envoyé ; c’est toi qui fais que ce peuple se berce d’illusions. » (Jr 28,15) ;
Ezékiel, lui non plus, ne mâchait pas ses mots : « Malheureux les prophètes insensés qui suivent leur esprit sans avoir rien vu… ils ont des visions illusoires et des prédictions trompeuses, eux qui disent : « oracle du SEIGNEUR » sans que le SEIGNEUR les ait envoyés. » (Ez 13,3… 6).
Moïse, au contraire, Dieu l’avait choisi, appelé, envoyé.
C’est pour cela que notre passage d’aujourd’hui insiste pour qu’on ne donne sa confiance qu’à un prophète « comme Moïse », c’est-à-dire un véritable envoyé de Dieu : « Je ferai se lever… un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles… » Avec ce texte, le prophétisme en Israël se démarque résolument de toutes les pratiques de divination ; le prophète n’est pas un devin, il est le porte-parole de Dieu et Dieu ne s’amuse pas à prédire l’avenir.
Deuxièmement, un véritable prophète doit être issu du peuple de l’Alliance ; la formule « pris parmi les frères » est claire : car il existait des quantités de prophètes étrangers, qui poussaient le peuple vers d’autres cultes ; il suffit de se rappeler les quatre cents prêtres de Baal amenés à Samarie par la reine Jézabel et contre qui le prophète Elie a tant lutté. Donc non seulement le prophète en Israël n’est pas un devin, mais il est le médiateur de l’Alliance.
Troisièmement, un vrai prophète doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre : « Je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai… Mais un prophète qui oserait dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète -là mourra. » Au temps de Jérémie, ce genre de beaux parleurs ne devait pas manquer : son chapitre 23 les attaque de front : « Ainsi parle le SEIGNEUR le tout-puissant : Ne faites pas attention aux paroles des prophètes qui vous prophétisent ; ils vous leurrent ; ce qu’ils prêchent n’est que vision de leur imagination, cela ne vient pas de la bouche du SEIGNEUR. » (Jr 23,16 ; voir aussi Jr 23,25-28)… « Je vais m’en prendre aux prophètes qui ont des songes fallacieux – oracle du SEIGNEUR -, qui les racontent et qui, par leur fausseté et leurs balivernes, égarent mon peuple… » (Jr 23,32).
Enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple d’écouter les prophètes envoyés par Dieu : « Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète   prononcera en mon nom, dit Dieu, moi-même je lui en demanderai compte. » Pour citer encore une fois Jérémie : « Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël : malheureux l’homme qui n’écoute pas les termes de cette Alliance que j’ai proposée à vos pères lorsque je les ai fait sortir du pays d’Egypte… » (Jr 11,3).
On peut être surpris de l’insistance du livre du Deutéronome tout autant que de Jérémie sur les exigences d’une véritable prophétie : il faut croire que le problème était aigu ; on peut se demander s’il ne l’est pas tout autant aujourd’hui et si d’ailleurs il ne l’est pas de tous les temps ?
Il suffit de lire le premier chapitre de la deuxième lettre de Pierre, l’écrit le plus tardif peut-être de tout le Nouveau Testament : « Nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur… Ce n’est pas la volonté humaine qui a jamais produit une prophétie, mais c’est portés par l’Esprit-Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 P 1,19-21).
——————
Compléments
– En parlant d’un « prophète comme Moïse », le livre du Deutéronome pensait peut-être à Samuel (cf 1 S 3,19 – 4,1) puisque Jérémie lui-même fait le rapprochement (cf Jr 15, 1).
– Mais qui donc, au temps de la composition du livre du Deutéronome, avait intérêt à réveiller cette vieille histoire ? Le livre du Deutéronome est très tardif et s’adresse au peuple d’Israël, à une période cruciale, dans les années 600 av. J.C. Il faut croire qu’il circulait alors de nombreux faux prophètes et que les croyants désorientés étaient tentés d’écouter n’importe qui. Alors ce texte vient à point nommé rappeler qu’il ne faut pas se laisser berner par des prétendus prophètes : Dieu ne confie ni sa parole ni son peuple à la légère.
– Lorsque la monarchie fut définitivement éteinte, en Israël, et que beaucoup perdirent tout espoir de voir naître le Messie -roi attendu, on relut dans ce texte du Deutéronome l’annonce d’un Messie-prophète. Cela explique les questions posées à Jean-Baptiste : « Es-tu le Prophète ? » (Jn 1,21).

 

PSAUME – 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit,
le troupeau guidé par sa main.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre cœur  comme au désert
comme au jour de tentation et de défi
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Après l’insistance de la première lecture sur l’importance d’écouter la véritable parole de Dieu transmise par les prophètes, on n’est pas surpris d’entendre en écho « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Car le peuple d’Israël n’a pas toujours écouté docilement ses prophètes : y compris dans le désert quand il a eu bien des réticences à l’égard de Moïse lui-même ; et ce psaume justement est tout imprégné d’une expérience très négative qui s’est déroulée au désert.
Si vous allez vérifier dans votre Bible  le texte de la dernière strophe que nous venons d’entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». Massa et Meriba, en réalité, ce sont deux lieux qui ne figurent sur aucune carte : l’histoire s’est passée à Rephidim (aujourd’hui on situe cette oasis dans le Sud du Sinaï, au Wadi Feiran). On a campé là, mais il n’y avait pas d’eau ; très vite, entre le peuple et Moïse, le ton a monté : faire camper tout le peuple dans un endroit où il n’y avait rien à boire, c’était certainement pour les faire tous mourir de soif ; c’est ce qu’on a pensé ; comme on pouvait s’y attendre, ce genre de récrimination a été ressentie par Moïse comme l’injure suprême ; lui, pourtant, continuait à faire confiance à son Dieu ; s’il les avait menés jusque-là, il saurait aussi les faire survivre. Et c’est là, en réponse à cette foi de Moïse et en pardonnant la méfiance du peuple, que Dieu a fait jaillir l’eau d’un rocher. Pour que cela ne se reproduise plus jamais, Moïse a donné à ce lieu mémorable le double nom de Massa et Meriba qui veut dire épreuve et querelle parce qu’on avait querellé Dieu.
Et donc la strophe du psaume prend tout son sens : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur  comme au désert où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Dans cette simple strophe, est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce qu’on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17,7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? »
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »).
Et Isaïe, par exemple dit au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, littéralement, si vous ne vous appuyez pas sur Dieu, vous ne tiendrez pas » (Is 7,9).
Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »… Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression qu’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; par exemple dans le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore dans ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50,5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n’est pas de la poésie : c’est une profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le « Rocher » d’Israël.
Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Il faut lire cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd’hui, tout est de nouveau possible.
Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est pour cela que ce psaume 94/95 est le premier chaque matin dans la liturgie  des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le Shema Israël) qui commence par ce mot « Ecoute ». Et le « Chant du Serviteur » d’Isaïe (cité plus haut) le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m’a donné une langue de disciple … Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples. » (Is 50,4).
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », c’est l’expérience qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »
——————

Compléments
Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.

 

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 7,32-35

Frères,
32 j’aimerais vous voir libres de tout souci.
Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur,
il cherche comment plaire au Seigneur.
33 Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde,
il cherche comment plaire à sa femme,
et il se trouve divisé.
34 La femme sans mari,
ou celle qui reste vierge,
a le souci des affaires du Seigneur,
afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit.
Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde,
elle cherche comment plaire à son mari.
35 C’est dans votre intérêt que je dis cela ;
ce n’est pas pour vous tendre un piège,
mais pour vous proposer ce qui est bien,
afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

« Etre attachés au Seigneur sans partage », décidément, c’est la seule chose qui compte pour Saint Paul ; il faut garder en mémoire la belle formule que nous avons lue dimanche dernier : « Le temps est limité », littéralement « le temps a cargué ses voiles » comme un navire qui arrive au port. Traduisez « l’histoire humaine arrive à son terme, le Christ vient accomplir le dessein de Dieu, c’est-à-dire nous réunir tous en lui. »
Mais on pouvait très bien s’appuyer sur cette imminence du Royaume pour tomber dans deux excès contraires, et apparemment, les Corinthiens n’y échappaient pas : certains se livrant à la débauche, sous prétexte que « seul le royaume compte et que ce que l’on fait dans la vie quotidienne ne compte pas, on peut donc faire tout ce qu’on veut, Jésus nous a libérés » ; d’autres au contraire, méprisant la sexualité, se prenant pour des « surhommes », prêchant la continence à tout prix et soutenant « qu’il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme » (c’est au début du chapitre 7).
Nous avons lu au deuxième dimanche la réponse de Paul aux débauchés : elle était on ne peut plus claire : « Frères, fuyez l’impureté… Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l’sprit-Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu… » (1 Co 6,18-19). Ici il s’attaque à l’excès inverse : ceux qui prêchent la continence absolue dans le mariage ou plus radicalement le célibat ; il a commencé très prudemment en précisant en début de chapitre qu’il ne fait que répondre à des questions qu’on lui a posées : « Venons-en à ce que vous m’avez écrit » (7,1).
Il a d’autant plus de raisons d’être prudent que la question du célibat était déjà très controversée chez les Juifs : pendant des siècles, la méditation des phrases de la Genèse « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2,18) et « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1,28) avait conduit à considérer que le seul état de vie normal pour le croyant était le mariage ; à tel point que les eunuques ne pouvaient ni être prêtres (Lv 21,20), ni même entrer dans l’assemblée du Seigneur (Dt 23,2). Et la stérilité était ressentie comme une honte et une malédiction : « Dieu a enfin enlevé mon opprobre », s’écrie Rachel en mettant au monde son premier fils (Gn 30,23).
Après l’Exil à Babylone, ce mépris pour les célibataires et les eunuques s’était estompé dans les textes bibliques. On en a la preuve dans un texte du prophète Isaïe après l’Exil à Babylone : on avait ouvert les portes des synagogues aux eunuques s’ils désiraient vraiment s’agréger à la communauté des croyants. (cf Is 56,3-5 et Sg 3,14). Mais l’opinion populaire est restée longtemps réticente au choix délibéré pour le célibat ; Paul, lui, lutte certainement contre ce mépris ; il n’a d’ailleurs de mépris pour personne, ni pour les gens mariés, ni pour les célibataires.
Il ne fait pas non plus de théorie : il ne nous propose pas un cours sur le mariage, le célibat et la vie sexuelle en général ; il veut encore moins donner de directives contraignantes : « Je ne veux pas vous prendre au piège, mais vous proposer ce qui est bien… c’est votre intérêt à vous que je cherche » ; seulement, il constate : il y a des célibataires qui savent user de leur liberté pour se consacrer à Dieu et aux autres. Il arrive également que la vie du couple occupe tellement l’horizon des amoureux qu’ils en délaissent leur vie spirituelle ; il faut croire qu’il avait ces deux sortes d’exemples sous les yeux…
Paul avait également rencontré des couples mariés auxquels le Baptême de l’un des deux avait posé des problèmes insurmontables : il en a parlé explicitement dans les versets précédents. Car lorsqu’un couple entendait parler de la foi chrétienne, il arrivait que l’un des deux se convertisse et pas l’autre : comment dans ce cas le nouveau baptisé pouvait-il être attaché au Seigneur sans partage ?
Mais l’inverse peut se produire aussi : que l’amour vécu dans le mariage soit un chemin de progression dans l’amour de Dieu et des frères ; et que, au contraire, des célibataires se recroquevillent dans leur égoïsme. Deux types d’attitudes que nous connaissons bien mais que Paul préfère ne pas évoquer dans l’ambiance de mépris du célibat qui prévalait alors.
Son seul objectif est la propagation de l’évangile. A chacun de choisir l’état de vie qui lui permet d’être le plus disponible : la seule chose qui compte, c’est que nous soyons « attachés au Seigneur sans partage », car nous sommes dans les derniers temps. Cette perspective seule doit occuper notre esprit ; il dit bien : « J’aimerais vous voir libres de tout souci. » Il faut croire que c’est très important pour lui puisque le mot « souci » revient cinq fois dans ce court passage ! On entend résonner ici la phrase de la lettre aux Philippiens (Phi 4,5-7) : « Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnée d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs  et vos pensées en Jésus-Christ. »
——————
Complément
Le célibat volontaire, jusque-là inconnu dans le Judaïsme, avait fait son apparition à Qumran, dans un milieu qui, précisément, vivait ardemment l’attente du Jour de Dieu.

 

EVANGILE – Selon saint Marc 1,21-28

21 Jésus, accompagné de ses disciples,
arrive à Capharnaüm.
Aussitôt, le jour du sabbat,
il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
22 On était frappé par son enseignement,
car il enseignait en homme qui a autorité,
et non pas comme les scribes.
23 Or, il y avait dans leur synagogue
un homme tourmenté par un esprit impur,
qui se mit à crier :
24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ?
Es-tu venu pour nous perdre ?
Je sais qui tu es :
Tu es le Saint de Dieu. »
25 Jésus l’interpella vivement :
« Tais-toi ! Sors de cet homme. »
26 L’esprit impur le fit entrer en convulsions,
puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
27 Ils furent tous frappés de stupeur
et se demandaient entre eux :
« Qu’est-ce que cela veut dire ?
Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité !
Il commande même aux esprits impurs,
et ils lui obéissent. »
28 Sa renommée se répandit aussitôt partout,
dans toute la région de la Galilée.

Je prends le texte dans l’ordre : Jésus vient tout juste de recruter ses quatre premiers disciples au bord de ce que nous appelons aujourd’hui le lac de Tibériade : Simon et André son frère, d’abord, puis Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Avec eux, il « arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rend à la synagogue » : rien de plus normal pour un Juif ; Marc note ici l’enracinement de Jésus dans le monde juif, dans la tradition de son peuple. Quand ce même Jésus a commencé à parcourir la Galilée en proclamant : « Le temps est accompli, le Règne de Dieu s’est approché » (Mc 1,15), il s’inscrivait bien dans l’attente de son peuple, dans la continuité du projet de Dieu sur Israël. Et là, dans la synagogue de Capharnaüm, il se met à enseigner. Rien de plus normal, non plus : tout Juif avait le droit de se présenter pour commenter les Ecritures qui venaient d’être lues.
Mais il semble bien que Marc ait voulu concentrer l’intérêt du lecteur sur l’enseignement de Jésus, puisque les mots « enseigner » et « enseignement » reviennent quatre fois en quelques lignes :
Au début du texte « Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » Et à la fin du texte : « Tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! » Peut-être, parmi les assistants, certains ont-ils pensé à la promesse que Dieu avait faite à Moïse : « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles. » (Dt 18,18 ; première lecture).
C’est donc au cœur  même de cet enseignement de Jésus que Marc note une rupture, une nouveauté : l’histoire du monde vient de basculer ; à l’enseignement des scribes vient de se substituer celui du Sauveur ; et on va en avoir tout de suite la preuve, car Marc ne nous rapporte pas ce que Jésus a bien pu dire, mais, bien mieux, entre ces deux insistances sur l’étonnant enseignement de ce nouveau venu, Marc décrit l’expulsion d’un démon, ce que nous appellerions aujourd’hui un « exorcisme ». Ce qui veut dire que pour Marc les deux facettes de l’œuvre  de Jésus (enseignement et exorcisme) vont ensemble ; ou même que le meilleur des enseignements est l’action, la vraie, celle qui libère l’homme de toute forme de mal.
Et tout ceci, nous l’avons vu, se passe à la synagogue (Marc le précise deux fois) et, qui plus est, un jour de sabbat, ce qui n’est pas non plus sans importance ! Puisque le sabbat était le jour par excellence où l’on célébrait l’action du Dieu créateur et libérateur. En Jésus, Marc nous montre le Père libérant l’homme de tous les démons qui le possèdent : les temps sont accomplis, oui, puisque le Mal est vaincu.
(« Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, alors le règne de Dieu vient de vous atteindre. » Mt 12,28).
Il y avait donc ce jour-là, parmi les croyants réunis à la synagogue, un homme possédé d’un esprit impur ; Jésus ne l’agresse pas, mais l’esprit impur, lui, se sent agressé par cette seule présence. Car ce face à face avec le Dieu Saint lui est intolérable, lui qui est l’impur, c’est-à-dire en grec le contraire même, l’incompatible avec le Dieu Saint. Et c’est lui qui crie, annonçant lui-même sa défaite : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu. » (v. 24). L’esprit impur a tout compris, son interrogation « Es-tu venu pour nous perdre ? » n’en est pas une. Mis en présence de celui qui sauve les hommes de tout mal, il se démasque lui-même, reconnaissant l’autorité de Jésus.
Cette fois, Jésus hausse le ton : « Silence ! Sors de cet homme. »
Et il emploie pour cela un verbe étonnant que nous retrouverons (adressé à la mer déchaînée) dans le récit de la tempête apaisée : « Sois muselé » (phimoô).
Mais pourquoi Jésus commande-t-il à l’esprit impur de se taire ? Il s’agit peut-être de ce que l’on appelle le « secret messianique » : Jésus ne voulant pas que le mystère de sa personne soit divulgué trop tôt, avant que ses disciples ne soient prêts à l’entendre. Plus simplement, ce ne sont pas des belles paroles que Jésus attend : car une déclaration, même exacte, ne constitue pas forcément une profession de foi ; et comme très souvent dans les évangiles, ce sont les démons qui font les plus belles déclarations.
Encore un cri de l’esprit impur et cette fois l’homme possédé est délivré ; alors les langues se délient pour reconnaître l’importance de l’événement : « Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. » (v. 27). Le récit de Marc se clôt donc sur une question : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » C’est bien le rôle des miracles et des actes de puissance de Jésus en général : ils interrogent, ils font signe.
Reprenons maintenant l’ensemble du texte du point de vue de ses lecteurs : parce qu’un texte, quel qu’il soit, et un évangile plus que tout autre, vise toujours des lecteurs.
Quand Marc écrit son évangile, bien des années après la résurrection de Jésus, il propose à ses lecteurs chrétiens une contemplation qui doit les encourager à tenir bon dans la foi : un peu comme si Marc leur disait « les quatre disciples qui accompagnent Jésus dès le début de son enseignement et de ses œuvres , c’est l’Eglise naissante ; eh bien, c’est vous qui êtes appelés désormais à annoncer cette Bonne Nouvelle à toute l’humanité ; (ce que laisse entendre ce chiffre de quatre).
Vous êtes cette Eglise désormais détachée du Judaïsme, (il faudrait dire déchirée), et dont le déchirement était en germe, déjà, dans l’opposition latente entre Jésus et les scribes.
Mais vous pouvez faire confiance à Celui dont la Parole efficace a déjà vaincu les forces du Mal. Celui-ci, il est vrai, agite encore l’humanité et même le peuple croyant ; mais ses cris même et son agitation sont les convulsions de la fin : le Mal est vaincu depuis la Résurrection du Christ. Mes frères, la vérité du Christ, son autorité, vous en êtes les dépositaires ; avec lui, à votre tour, vous musellerez les forces du Mal. »
A la synagogue de Capharnaüm, les contemporains de Jésus se sont étonnés (« Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. »), mais pour les lecteurs de Marc, comme pour nous aujourd’hui, il s’agit d’aller plus loin : il s’agit de croire en celui qui seul peut libérer l’humanité de toutes les forces du Mal.

DAVID-MARC D'HAMONVILLE, EVANGILE DE MARC, LIVRE, LIVRES - RECENSION, MARC, L'HISTOIRE D'UN CHOC

Marc, l’histoire d’un choc par David-Marc d’Hamonville

Marc – L’histoire d’un choc 

David-Marc d’Hamonville

Paris, Le Cerf, 2019. 398 pages.

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C’est du silence monastique que l’abbé d’En Calcat tire cette traduction et ce commentaire d’un plus court des évangiles qui porte sur le secret divin. À lire et à relire comme une lectio divina.

Pourquoi une nouvelle traduction de l’évangile de Marc ?
Pourquoi un nouveau commentaire de l’évangile de Marc ?
Le pari de David-Marc d’Hamonville est de donner à entendre l’oralité parfois brutale, haletante, précipitée, du plus court des témoignages sur Jésus.
Car l’évangile de Marc est à l’image du choc qu’est la Révélation, un choc qui laissa d’abord ses témoins sidérés, dépassés par l’événement, incapables de le transmettre sinon par la stupeur qu’il inspire.
Verset par verset, à travers une lectio divina aussi libre qu’attentive aux détails, cherchant à mieux cerner le visage du Christ qui surgit, l’auteur laisse résonner les questions que pose cette énigme.
Une brillante introduction pour redécouvrir, avec Marc et les premiers disciples, l’inouï de la venue fracassante de Dieu dans le monde.

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Les études exégétiques sur l’évangile de Marc sont nombreuses, mais peu décident de suivre pas à pas la narration dans tout son déroulé en offrant une traduction personnelle, commentée de façon libre. David-Marc d’Hamonville, père abbé de l’abbaye bénédictine d’En Calcat, propose une lecture qui naît de la stupeur devant le chemin singulier que prend Jésus de Nazareth, de son baptême jusqu’à la croix. Le style est alerte et le livre se lit aisément. L’auteur commente le vocabulaire utilisé par Marc pour faire comprendre au lecteur la dynamique du récit et « l’irruption de l’événement » Jésus. L’auteur s’appuie aussi, à plusieurs reprises, sur une analyse synoptique pour faire ressortir l’originalité de l’évangile de Marc. Les références au grec sont nombreuses et expliquées simplement, de façon à ce que le lecteur puisse entrer dans la narration et comprendre les citations vétérotestamentaires et les nombreuses allusions au Premier Testament. Il appuie, par ailleurs, son analyse de digressions qui paraissent, au premier abord, étrangères au texte, mais qui rendent attentif aux nombreux détails de la narration. Même si certains choix exégétiques peuvent être contestés, un des intérêts essentiels de cette lecture de tout l’évangile réside dans l’analyse des répétitions, des apparentes incohérences et des différentes constructions narratives du texte. Cette lecture s’attache à comprendre la cohérence du parcours de Jésus, à suivre pas à pas le chemin d’incompréhension des disciples et à saisir la stupeur et la crainte des femmes au tombeau, finale abrupte et néanmoins significative « signature de l’évangile ».

https://www.revue-etudes.com/article/marc-l-histoire-d-un-choc-de-david-marc-d-hamonville-22662

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Les commentaires scientifiques en français de l’évangile de Marc ne font pas défaut, pas plus que les commentaires homilétiques ou spirituels. Le frère David-Marc d’Hamonville, hellénisant, traducteur du livre des Proverbes dans La Bible d’Alexandrie, père abbé de l’abbaye d’En-Calcat, propose avec brio un commentaire alliant les deux voies de recherche ! Sa passion pour la langue grecque offre au lecteur une traduction nouvelle, très proche de la littéralité de Marc, véritable ouverture à toutes les particularités de la présentation du Christ par le second évangile.

Sensible au rythme du texte, marqué par des expressions comme « et aussitôt », les répétitions signifiantes- véritables ostinatos parfois – l’auteur souligne la valeur théologique de la hâte, de la précipitation, des rencontres et dialogues qui ponctuent l’évangile ; il sensibilise aux liens internes qui tissent la trame continue de l’œuvre de Marc en dépit du style saccadé de la narration, pour former une œuvre originale marquée par le choc de la rencontre avec le Christ, que ce soit celle des disciples, de sa famille, des autorités religieuses et civiles ou encore des lecteurs de l’évangile, anciens ou actuels ! D’où le sous-titre du commentaire : l’histoire d’un choc.

Ce thème du choc est repéré tout au long de l’évangile, résonnant environ 25 fois, dans les registres aussi divers que la joie, la stupeur, la sidération, etc., à commencer par celui de Marc sidéré par l’apparition de Pierre, le prisonnier délivré miraculeusement selon Ac 12,1-17 et inspirateur du second évangile. Ainsi le mystère du Christ à peine entrevu se trouve voilé, la méditation et l’acceptation de l’événement de la Croix et de la Résurrection constituant la clé de la révélation.

L’ampleur du commentaire (400 pages) dit déjà la richesse rassemblée par l’auteur dont cette brève présentation ne peut que donner une esquisse. Le mieux est de laisser la parole à l’auteur lui-même pour goûter son approche attentive aux détails autant qu’aux lignes de fond : « ce qui différencie la lectio [divina] de l’étude, c’est la liberté qui est instituée dès le départ : il n’y a pas de plan de voyage, pas de programme, aucune digression n’est prohibée, aucun détour n’est considéré comme une errance, aucun retard n’est sanctionné ; cela prendra tout le temps qu’il faut. Toute la personne est convoquée : pas seulement la tête, mais le corps, la mémoire (…) Lire est une expérience transformante ». L’auteur attire volontiers l’attention sur des points souvent négligés dans d’autres commentaires et sur des passages difficiles ; cette démarche exigeante et persévérante conférant au travail de D.-M. d’Hamonville son originalité et sa nouveauté. Par exemple la lecture renouvelée de Mc 11,20-25 discerne comment Jésus envisage de libérer le culte juif authentique du marchandage de la prière pour recevoir la gratuité du pardon offert par Dieu, symbolisé par la montagne (du Temple) qui doit être jetée dans la mer !

Une lecture renouvelée de l’évangile, motivante et enrichissante par sa symbolique, sa manière de relier écriture et théologie, de proposer une intériorisation du message à chaque péricope. Les plus innovantes sont celles sur la vraie famille du Christ, la prière, la parabole des vignerons, les commandements d’amour, la figure du Père véritable, ou encore le rôle essentiel des femmes apôtres en miroir de celui des disciples, trois femmes éveillées témoins du tombeau vide en contrepoint des trois disciples endormis dans le jardin de Gethsémané, en écho aux premiers disciples dont l’appel ouvre l’évangile. Une véritable lectio divina, nourrie de la tradition liturgique et n’hésitant pas à questionner la tradition de l’Église ! Des trouvailles de langage complètent le plaisir de la lecture ainsi que des formules fortes, comme celle achevant le parcours si contrasté de la saga de Jésus, de ses disciples, des foules et des contradicteurs, avec ses élans de foi et ses reniements: ce n’est pas la presse à scandale qui révèle le reniement de Pierre,(…) c’est le Vatican lui-même (…) l’Évangile est le contraire absolu d’un récit de propagande (…) la fuite de Marc le secrétaire nous a préparés à entendre le reniement de Pierre le patron.

L’auteur, lisant et relisant son évangile grec savoure longuement les mots avant de nous livrer sa réflexion, savamment méditée et spirituellement priée, apportant souvent des éclairages inédits sur des versets ou des mots souvent négligés par d’autres commentateurs. A propos de la « rançon » par exemple (Mc 10,44) apparaît la dimension cachée de la Passion, le meurtre auquel le Christ est exposé est aussi, de sa part, le don de sa vie. Le repérage de telles antithèses tout au long de l’évangile marquent la progression théologique voulue par Marc et les battements spirituels propres à son évangile, œuvre englobante en sorte qu’ « aucun geste, aucune péripétie, aucune sentence de Jésus, aucune parole, si pleine de sens qu’elle paraisse, n’a vocation à se détacher de l’ensemble. »

Un dernier mot à propos de la couverture du livre, aquarelle de l’auteur illustrant une barque vide sur les flots et sous le vent, clin d’œil à la situation paradoxale de tout disciple, balloté entre foi et doute, de l’Église proche et lointaine du Christ, animée par l’Esprit qu’elle est invitée à accueillir. La table des matières permet de se repérer dans le commentaire, offrant la liste des 126 péricopes étudiées et méditées, dans un langage toujours accessible, les citations en grec apportant leur précieux bénéfice sans gêner pour autant un lecteur non initié.

Un compte rendu de Daniel Bach, pour LibreSens

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 Le cri de saint Marc

David-Marc d’Hamonville présente une nouvelle traduction de l’évangile de Marc qu’il commente ensuite verset par verset. Pourquoi une telle initiative ? À croire ce moine, père abbé de l’abbaye d’En-Calcat, sans doute pour réveiller l’attention d’un lecteur, trop longtemps bercé par une musique ancienne. Il est vrai que les mots trop entendus s’usent. Marc raconte le choc d’une rencontre. Et c’est justement de ce choc que l’auteur veut nous entretenir. Avec des mots à lui qui évoquent « la suffocation baptismale » de celui dont on a retenu la tête sous l’eau et qui cherche à grands coups de respiration à retrouver son souffle.

Détails

« Pour parler, écrit-il, il faut arrêter de crier. Cela prend du temps. Marc aura longtemps crié. Parce que le choc avait été incroyablement fort. En ce temps-là, il n’y avait pas de service d’écoute post-traumatique… » Cette brutalité du choc est rendue par une oralité presque littérale du texte grec. Le lecteur jugera de son efficacité. Quant au commentaire, libre et très riche, il s’accroche souvent à des détails que l’œil habitué ne voit plus.

https://livre-religion.blogs.la-croix.com/bible-le-cri-de-saint-marc/2020/06/15/

EDGAR MORIN (1921-....), PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE, VIVRE AVEC L(INATTENDU

Vivre avec l’inattendu, pensées d’Edgar Morin

Vivre avec L’inattendu : pensées de Edgar Morin (99 ans)

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′′J ‘ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j’ai l’habitude de voir arriver l’inattendu. L arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. Le début de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que pour l’inattendu et l’habitude des crises. En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C est-à-dire que d’un côté suscite l’imagination créative et suscite des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.

Il faut apprendre que dans l’histoire, l’inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l’idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s’en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives.

La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin, celles qui s’imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l’indignation.

Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L ‘ esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes.

Nous voyons aujourd’hui s’installer les éléments d’un totalitarisme. Celui-ci n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de surveillance de drones, de téléphones portables, de reconnaissance faciale. Il y a tous les moyens pour surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d’empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.

À la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité. »


« J’espère que cette crise va servir à révéler combien la science est une chose plus complexe qu’on veut le croire. C’est une réalité humaine qui, comme la démocratie, repose sur les débats d’idées. »
« L’arrivée de ce virus doit nous rappeler que l’incertitude reste un élément inexpugnable de la condition humaine. Toutes les assurances sociales auxquelles vous pouvez souscrire ne seront jamais capables de vous garantir que vous ne tomberez pas malade ou que vous serez heureux en ménage ! Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille…  »
 » Je ne vis pas dans l’angoisse permanente, mais je m’attends à ce que surgissent des événements plus ou moins catastrophiques (…) Cela fait partie de ma philosophie : « Attends-toi à l’inattendu. »
« C’est peut-être le moment de se défaire de toute cette culture industrielle dont on connaît les vices, le moment de s’en désintoxiquer. C’est aussi l’occasion de prendre durablement conscience de ces vérités humaines que nous connaissons tous, mais qui sont refoulées dans notre subconscient : que l’amour, l’amitié, la communion, la solidarité sont ce qui font la qualité de la vie. »

Edgar Morin (1921-….)

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Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, est un sociologue et philosophe français.
D’origine juive séfarade, descendant d’un père commerçant juif de Salonique mais se déclarant athée (il se décrit lui-même comme d’identité néo-marrane), et fils unique, sa mère décède alors qu’il a dix ans. Il obtient une licence en histoire et géographie et une licence en droit (1942), il entre alors dans la Résistance de 1942 à 1944, comme lieutenant des Forces françaises combattantes. Il y joue un rôle actif et il rencontre notamment François Mitterrand. Il adopte alors le pseudonyme de Morin, qu’il garde par la suite. Attaché à l’État-major de la 1re Armée française en Allemagne (1945), puis Chef du bureau « Propagande » au Gouvernement militaire français (1946). À la Libération, il écrit L’an zéro de l’Allemagne où il décrit la situation du peuple allemand de cette époque. Ce livre a été apprécié en particulier par Maurice Thorez qui l’invite à écrire dans la revue Les Lettres françaises. À partir de 1949, il s’éloigne du Parti communiste français, dont il est exclu peu après, en tant que résistant antistalinien.
Sur les conseils de Georges Friedmann, qu’il a rencontré pendant l’Occupation, et avec l’appui de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS (1950), il y conduit en 1965 notamment une étude pluridisciplinaire sur une commune en Bretagne, publiée sous le nom de La Métamorphose de Plozevet (1967). Il y séjourne près d’un an.
Il s’intéresse très vite aux pratiques culturelles qui sont encore émergentes et mal considérées par les intellectuels : L’Esprit du temps (1960), La Rumeur d’Orléans (1969). Il cofonde la revue Arguments en 1956. Il fonde (codirecteur de 1973 à 1989) et dirige le CECMAS (Centre d’études des communications de masse), qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications qu’il dirige et qui paraît encore aujourd’hui.
Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales. En 1969, il est invité à l’Institut Salk de San Diego. Il y rencontre Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité et y conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.
Aujourd’hui directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde.

BIBLE, EVANGILE, EVANGILE SELON SAINT MARC, EVANGILES, MARC (saint ; évangéliste), MARC (saint), NOUVEAU TESTAMENT

Evangile selon saint Marc

L’EVANGILE SELON SAINT MARC

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Paysage de Galilée

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Vue sur le Jourdain

L’évangile de Marc est traversé par cette question : qui est Jésus ?

L’évangile de Marc commence avec la vie publique de Jésus et le baptême que lui donne Jean le Baptiste, c’est-à-dire quand il est âgé de 30 ans et qu’il va prêcher durant 3 ans. Avant cette période, Jésus a vécu de manière discrète à Nazareth parmi le peuple juif.

L’évangile de Marc ne comporte donc pas la naissance et l’enfance du Christ, comme l’évangile de Jean. En revanche, les Évangiles de Luc et Matthieu évoquent la naissance et l’enfance de Jésus.

 Introduction qui se déroule au Jourdain (Mc 1,1-13)
Dès le début de l’évangile, Marc annonce aux lecteurs que Jésus est le Fils de Dieu, ce que Jean le Baptiste, son cousin, confirme.

Certains ont du mal à reconnaitre Jésus Fils de Dieu (Mc 1,14 – 8,27)

En commençant sa vie publique en Galilée, Jésus annonce le règne de Dieu.
Il s’affronte rapidement aux scribes (ceux qui lisent, traduisent et expliquent la Bible) et aux pharisiens (parti religieux attaché au respect de la Loi juive) et doit se retirer face à leur opposition.
Il annonce alors la Bonne Nouvelle en prêchant des paraboles (histoire imagée permettant de mieux comprendre le sens d’un message) et en faisant des miracles.
Tout cela suscite l’interrogation des hommes et des femmes de son temps : qui est-il ?

L’apôtre Pierre reconnaît en Jésus le Fils de Dieu (Mc 8,27-30)

Pierre reconnaît en Jésus la personne du Christ, c’est-à-dire celui qui va sauver le monde à la fin des temps.
Mais Jésus lui recommande de ne rien dire à personne.

 La découverte progressive de la vraie nature de Jésus Christ (Mc 8,31 – 10,52)
Dans cette partie de l’Evangile, les disciples commencent progressivement à reconnaître en Jésus le Messie, c’est-à-dire le Fils de Dieu.
Cependant, ils ont du mal à comprendre qu’il ne sera pas un chef fort et puissant, mais qu’il sera simple, humble et confronté à la souffrance comme tous les êtres humains.

Montée à Jérusalem et célébration de la Pâque (11,1 – 14,42)

Quittant la Galilée, Jésus monte ensuite à Jérusalem où il conclut son action par un discours sur la fin des temps (chapitre 13) puis par la célébration de la Pâque (rappel pour les Juifs de la sortie d’Egypte).

 La Passion et la Résurrection du Christ (14,43 – 16,8)
La Passion du Christ (de la condamnation à la crucifixion) s’achève par une seconde confession – celle du centurion romain – et par la découverte du tombeau vide.

L’évangile de Marc ne comporte pas de récit détaillé de la Résurrection (Mc 16,9-20 n’est pas de sa main et a été rajouté après coup). Mais il appelle ses lecteurs à tout quitter pour suivre le Christ sur les routes du monde.

Sens de l’évangile de Marc

La question centrale de l’évangile de Marc est : qui est Jésus de Nazareth ?

En rédigeant son Évangile – qui est le premier chronologiquement – Marc a moins le souci de reconstituer les faits et gestes de Jésus-Christ que de porter son message aux chrétiens qui sont soumis aux persécutions de Néron, l’empereur romain de l’époque (n’oublions pas que les Romains occupaient alors Israël).

Son message est le suivant :
« Ne vous étonnez pas de vos difficultés. Si vous doutez, c’est que vous n’avez pas compris le sens du message du Christ : sa divinité ne se révèle pas dans la gloire mais dans la Passion. Gardez confiance car le Christ a le pouvoir de ressusciter les morts ! ».

Les personnages principaux de l’évangile de Marc

L’évangéliste présente différents acteurs dans son texte.

 Au centre de l’Evangile se situe Jésus Christ :

Bien qu’il le présente dès l’introduction comme le Fils de Dieu, Marc le montre tout au long de son Évangile comme un homme qui connait tous nos sentiments : étonnement, colère, tristesse et pitié. Un jour il est proche de la foule et le lendemain il s’en éloigne pour prier. Il paraît à la fois proche et lointain. Il déroute car tout à la fois il tente d’expliquer son dessein mais pose parfois des gestes et des paroles mal comprises de son auditoire,par exemple lorsqu’il déjeune avec les publicains qui sont considérés à l’époque comme des « collaborateurs », ou quand il refuse de juger une femme adultère, etc….

Qui donc est-il ? C’est la question qui traverse tout cet Évangile jusqu’au moment de la Passion qui va révéler la vraie nature de Jésus.
La reconnaissance de sa nature est affirmée par le centurion romain qui au pied de la Croix déclare « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15,39)

Marc invite ses lecteurs à ne pas rester les yeux levés vers le ciel à attendre le retour du Christ, mais à le suivre tous les jours dans leur vie quotidienne.

Quoi de plus missionnaire que cette invitation qui nous est lancée d’annoncer la bonne nouvelle du Christ : « le Royaume de Dieu est déjà parmi vous » !

L’évangile de Marc nous donne à contempler un Jésus très proche de chacun de nous.

 Les disciples

Les disciples sont tous ceux qui suivent Jésus de manière continue.
Ils reçoivent du Christ un enseignement particulier et sont disponibles pour sa parole. Cependant, ils n’en comprennent pas toute la portée.
Parmi les disciples, le Christ en a choisi 12 qui sont appelés à être tout particulièrement ses témoins : Simon Pierre et son frère André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le zélote, et Judas Iscarioth,celui qui le trahira. On les appelle les apôtres.
Pour autant, ils ne se montrent guère plus assurés dans leur foi. Dès que les difficultés réelles surgissent, ils abandonnent Jésus à son sort.
A l’exception de rares moments de discernement, comme par exemple lorsque Pierre reconnait en Jésus « le Christ » (Marc 8, 29), les apôtres ne comprennent guère plus que les disciples le sens du message.
Malgré leur bonne volonté, les apôtres sont conduits par leurs « ambitions humaines » et n’hésitent pas pour certains à revendiquer une place au Paradis aux côtés du Christ (Marc 9, 33-37). Le reniement de Pierre (Marc 14, 66-72) est l’aboutissement logique de la fragilité de ces hommes auxquels le Christ a confié la responsabilité d’annoncer son message.

Même après la Résurrection, ils auront du mal à croire.

 La foule juive

Au début, elle s’enthousiasme pour le message de Jésus.

Mais ses attentes ne sont pas nécessairement celles auxquelles le Christ lui propose de répondre.

Derrière l’annonce du Royaume de Dieu, elle ne voit que la restauration du Royaume d’Israël qui est alors occupé par les Romains.

Seuls quelques-uns vont parvenir, au prix d’une conversion intérieure, à s’ouvrir au message du Christ en entrant ainsi dans une relation personnelle avec lui : Jaïre ou encore Barthimée, l’aveugle de Jéricho.

 Les non juifs

Marc montre certains non juifs – les païens (à la traversée du lac de Génésaret ou lors de son voyage en Phénicie).

Ils se montrent ouverts et assoiffés d’authenticité.

Marc veut ainsi montrer que tous les hommes et les femmes, qu’ils soient juifs ou non juifs, sont appelés à être sauvés par l’Amour de Dieu.

 Les ennemis de Jésus

Sous différentes formes, ils représentent les puissants enfermés dans la richesse et le pouvoir.

Les HérodiensSadducéens, Pharisiens, scribes (voir lexique en bas de page) ou prêtres sont enfermés dans le système social, politique et religieux de l’époque. Ils se montrent ainsi incapables de recevoir le message de liberté et d’amour de Jésus et de reconnaitre en lui le Christ.

Ils s’opposent tout d’abord à lui puis décident ensuite de l’abattre. L’évangile montre la progression des oppositions qui s’achève par le complot et la Passion.

 Histoire de la rédaction de l’évangile de Marc

L’auteur et l’histoire de la rédaction du texte.

Qui est l’auteur de l’évangile de Marc ?

La tradition a identifié Marc comme étant Jean-Marc, originaire de Jérusalem (Actes 12,12), et cousin de Barnabé (Col 4,10).
Marc est un juif devenu chrétien, de la deuxième génération, connaissant le grec, ouvert à la mission universelle, écrivant pour des païens devenus chrétiens.

Tout d’abord compagnon de Paul et de Barnabé, il rejoint Pierre à Rome.

L’évangile selon saint Marc est écrit dans un grec pauvre, teinté de sémitismes.

 Histoire de la rédaction de l’évangile de Marc

De nombreux indices laissent à penser que l’évangile selon Saint Marc fut écrit à Rome entre 65 et 70.

Or, depuis 64, l’empereur romain Néron persécute les chrétiens.

Suite au grand incendie de Rome, Néron a calmé l’opinion publique en désignant ces derniers à la vengeance populaire. C’est à ce moment que Pierre et Paul furent martyrisés.
La jeune Église de Rome affronte là une épreuve redoutable. Comme les autres communautés chrétiennes, elle était née dans la joie et l’espérance levées par le message du Christ. Elle pensait probablement, comme les communautés primitives, que le triomphe définitif du Christ était proche et voilà que tout semble s’effondrer.

L’art et l’Evangile de Marc

Les peintures et sculptures représentant l’Evangile de Marc

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Le Baptême de Jésus (Mc 1, 9-11). Mosaïque du VIème siècle

Cette mosaïque se trouve dans le Baptistère (lieu où on baptisait les chrétiens) dit « des Ariens » qui se trouve à Ravenne en Italie.

Après l’édit de tolérance à l’égard des chrétiens avec la conversion de l’empereur Constantin au christianisme (313 après Jésus Christ), de nombreuses cathédrales vont être construites. A côté d’elles seront bâties des baptistères.

La scène se situe dans la coupole au-dessus de la piscine. Dans cette dernière étaient plongés ceux qui allaient être baptisés.

Si on observe la procession des apôtres on remarque que ces derniers tiennent dans leur main la couronne du martyre (symbole de la couronne d’épines). Cela suggère que par le baptême, celui qui va devenir chrétien accède à la vie éternelle.

 La Transfiguration et le démoniaque épilectique (Mc 9, 2-8 et Mc 9, 14-29)

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Dessin à l’encre brune de Rubens d’après le retable de la Transfiguration fait par Raphaël.

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Retable de Raphaël

Le dessin combine 2 actions :

  • En haut : la Transfiguration du Christ en compagnie de Moïse et d’Elie
    • En bas : les autres apôtres auxquels le père présente son enfant épileptique.

L’association des 2 épisodes permet d’évoquer les deux attitudes de la vie spirituelle : la contemplation et l’action.

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La Cène (Mc 14, 22-25). Matthieu le Nain, huile sur toile

Les trois frères le Nain furent considérés comme les maîtres du réalisme français du 18ème siècle.

La Cène est le dernier repas du Christ avec ses apôtres. C’est ce que les chrétiens orthodoxes ou catholiques commémorent chaque dimanche lors de l’Eucharistie et les protestants lors de la Cène.

La composition place le Christ sur le côté, bénissant le pain.
Au premier plan, la figure tourmentée qui détourne le regard pourrait être celle de Judas.
Il faut souligner également les deux enfants qui portent un verre et un plat, un peu comme des enfants de chœur.

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Le Golgotha (Mc 15, 33-41). Jean Léon Gerôme

Dans la plupart des peintures de l’art occidental, la crucifixion est le plus souvent représentée avec Jésus entourée des deux voleurs.
La perspective du tableau de Jean Léon Gerôme est très différente car elle se situe du point de vue des crucifiés, dont l’ombre des trois croix se dessine au premier plan.
L’action est achevée et les spectateurs quittent le lieu du drame avec les soldats romains qui ferment la file.
Au fond, on aperçoit Jérusalem et le Temple de Salomon.

Le cinema et l’Evangile de Marc

Les films faisant reference à l’Evangile de Marc :

Jésus de Montréal de Denys Arcand, 1969

L’Evangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, 1964

Le Roi des rois de Nicolas Ray, 1961

La plus grande histoire jamais contée de Georges Stevens, 1965.

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Gospel de David Greene, 1973 : la source Q et l’Evangile de Thomas

Il est plus facile pour un chameau de Valeria Bruni-Tedeschi, 2003. (Mc 10, 25).

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Église d’Orsanmichele de Florence : statue de saint Marc par Donatello (1411).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE DE MARC, LIVRE DE JONAS, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 24

Dimanche 24 janvier 2021 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaire

Dimanche 24 janvier 2021 :

3ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Jonas 3,1-5.10

1 La parole du SEIGNEUR fut adressée de nouveau à Jonas :
2 « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne,
proclame le message que je te donne sur elle. »
3 Jonas se leva et partit pour Ninive,
selon la parole du SEIGNEUR.
Or, Ninive était une ville extraordinairement grande :
il fallait trois jours pour la traverser.
4 Jonas la parcourut une journée à peine
en proclamant :
« Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! »
5 Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu.
Ils annoncèrent un jeûne ,
et tous, du plus grand au plus petit,
se vêtirent de toile à sac.
10 En voyant leur réaction,
et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise,
Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.

Le livre de Jonas est très court : il doit faire quatre pages, tout au plus. Il a été écrit très tard vers le quatrième ou troisième siècle av. J. C. Il prétend raconter une histoire qui serait arrivée à un prophète du nom de Jonas, cinq cents ans auparavant ; mais en réalité c’est une fable, un conte plein d’humour mais surtout de leçons pour ses contemporains et pour nous. Encore faut-il savoir lire entre les lignes.
Voici le conte : il était une fois, en Israël, un petit prophète plein de bon sens qui s’appelait Jonas. Dieu lui dit : Il ne suffit pas que tu cherches à convertir mon peuple dans ton pays minuscule. Je t’envoie en mission à Ninive (sur les cartes d’aujourd’hui, les ruines de Ninive sont tout près de Mossul au nord de l’Irak actuel). Jonas aurait bien voulu obéir à Dieu, mais le bon sens a parlé, plus fort que Dieu lui-même ; car Ninive à l’époque, (au huitième siècle), c’était l’ennemi juré, déjà, la capitale de l’empire le plus dangereux pour Israël, une grande ville très puissante et assoiffée de conquêtes. Un empire païen, bien sûr, et chez qui un petit prédicateur juif ne pouvait que risquer inutilement sa vie. Quand on voit comme il est dur, déjà, d’essayer de convertir Israël… non vraiment c’est trop demander… mission impossible… courir des risques, se fatiguer pour son propre peuple, passe encore… mais pour ces païens !… Et puis, Ninive était une très grande ville ! Il fallait trois jours pour la traverser sans s’arrêter. Que serait-ce s’il fallait s’arrêter pour prêcher à chaque coin de rue…
Jonas fait donc la sourde oreille et embarque sur la Méditerranée, à Jaffa (près de l’actuelle Tel Aviv), sur un bateau à destination de Tarsis (autant dire l’autre bout du monde, vers l’ouest… c’est-à-dire le plus loin possible de Ninive qui, elle, est plein Est, au bord du Tigre). Le voilà tranquille, mais pas pour longtemps. Pendant que Jonas dort à fond de cale dans le bateau, la tempête se lève… et comme il est un homme de son époque, il ne peut pas s’empêcher de penser que sa désobéissance y est pour quelque chose… et comme il est un honnête homme, quand même, il avoue à ses compagnons qu’il a mécontenté le ciel. Bien sûr, les matelots n’ont plus qu’une idée en tête : se débarrasser de Jonas pour apaiser les éléments et prier ce Dieu inconnu que Jonas a mis en colère… On jette le prophète à la mer.
Mais Dieu n’abandonne pas Jonas et dépêche un gros poisson qui l’avale pour le mettre à l’abri. Bien au chaud dans le ventre du poisson Jonas prie… et, bien sûr, cela le convertit. Si bien que quand le poisson le recrache sur la terre ferme, trois jours plus tard, Dieu n’a plus qu’un mot à dire… et Jonas part pour Ninive, cette fois sans discuter. Et le miracle se produit… La ville était immense, il fallait au moins trois jours pour la parcourir ; eh bien, en moins d’une journée, du plus petit jusqu’au plus grand, tous les Ninivites sont convertis. Même les animaux font pénitence !
Seulement voilà, il n’en restait plus qu’un à convertir (et c’est tout le sel de ce petit livre !)… c’était Jonas lui-même… Jonas n’était pas du tout content… à son idée, la justice aurait voulu que Dieu exerce sa colère contre ces païens, ces pécheurs. Et Jonas, écoeuré, va s’installer à l’écart de la ville. Mais on est en plein été, il étouffe au grand soleil. Alors Dieu, qui ne l’oublie décidément pas, fait pousser un arbuste (on dit que c’est un ricin) au-dessus de sa tête pour le protéger. Jonas va déjà mieux… pas pour longtemps. Le lendemain, Dieu s’en mêle encore et le ricin crève. Alors là, Jonas est vraiment en colère… Et Dieu l’attendait là. Il lui dit : « Quelle histoire pour un arbre qui crève à peine poussé !… Mais ces Ninivites qui allaient se perdre… tu ne crois pas que cela aurait été plus grave ? Ils sont mes enfants tout de même ! »
Ce conte apparemment léger est en fait plein de leçons : d’abord, et c’est la pointe du récit, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous est proposé ce dimanche, « Dieu aime tous les hommes » et il n’attend qu’un geste d’eux pour leur pardonner ; c’est le sens de la dernière phrase de la lecture liturgique : « En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés ». Il n’attendait que cela : les menaces du prophète « Encore quarante jours et Ninive sera détruite » étaient un cri d’alarme ; quand la fable de Jonas a été écrite, l’Ancien Testament savait déjà très bien qu’on n’est jamais définitivement condamné, que Dieu pardonne toujours ; encore faut-il que nos oreilles et nos cœurs  soient ouverts à sa parole de pardon.
Deuxième leçon : Dieu est le Dieu de l’univers ; on peut le prier partout, bien au-delà des frontières d’Israël, sur un bateau et même jusque dans le ventre d’un poisson. La présence de Dieu n’est pas limitée à un lieu, un pays, un parti, ou une religion…
Troisième leçon : ceux que nous considérons comme des païens ou des pécheurs sont souvent plus prêts que nous à écouter la Parole ;
Jésus dira bien « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume ». Sur ce thème, l’auteur du livre de Jonas, visiblement, se plaît à en rajouter, comme on dit : sur le bateau, déjà, on voit les matelots prier avec ferveur et offrir un sacrifice d’action de grâce. Quant aux Ninivites, leur conversion totale et instantanée est un défi à tout effort pastoral. « Jonas parcourut la ville une journée à peine… Aussitôt les gens de Ninive crurent en Dieu ». Quand Jésus parlait plus tard du « signe de Jonas », il rappelait le séjour de Jonas pendant trois jours dans le ventre du poisson, mais surtout il posait une question à ses contemporains : sauraient-ils voir dans le Fils de l’Homme le « signe » que les Ninivites ont su voir en Jonas ?
Quatrième leçon : cette fable a été inventée, après l’Exil à Babylone, à une époque où les prophètes voulaient rappeler que Dieu veut sauver l’humanité tout entière et pas seulement le peuple élu ; un peu comme dans une famille, il faut faire comprendre à l’aîné qu’il n’est pas fils unique. Nos prophètes à nous pourraient nous en dire autant.
Cinquième leçon : la petite histoire du ricin est une véritable pédagogie ; manière de faire comprendre à Jonas « tu n’es pas un bon prophète si tu n’aimes pas comme moi tous les hommes ».
Décidément, Dieu est plus grand que notre cœur  !
———————
Compléments
« Maintenant, Seigneur, prends ma vie car mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » Le cri de désespoir de Jonas (4,3) ressemble à celui d’Elie (1 R 19,4).
La conversion de Ninive contraste avec le refus de conversion des habitants de Jérusalem au temps de Jérémie : « Ni le roi, ni aucun de ses serviteurs, à entendre toutes ces paroles, ne furent effrayés et ne déchirèrent leurs vêtements » (Jr 36,24).

 

PSAUME – 24 (25),4-9

4 Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

6 Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

8 Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les Ninivites de l’histoire de Jonas étaient des gens très coupables : la ville était tellement pervertie que Dieu avait dit : « La méchanceté des habitants de Ninive est montée jusqu’à moi », ce qui était une formule habituelle dans la Bible pour ce qu’on pourrait appeler « les cas graves » ! Et pourtant Dieu leur avait accordé son pardon dès leur premier geste de conversion. Le livre de Jonas dit bien « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision… » Ce qui voulait dire : on peut toujours changer de conduite, « revenir de son mauvais chemin », on n’est jamais définitivement condamné. Il suffit de se retourner vers le Seigneur, de faire demi-tour ; d’ailleurs, c’est le sens même du verbe se « convertir » en hébreu.
Le psaume 24/25 est justement la prière d’un pécheur : un pécheur qui désire changer de chemin, se convertir ; un pécheur qui sait que c’est toujours possible parce qu’il est confiant dans la miséricorde de Dieu : « Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, Il enseigne aux humbles son chemin »… sous-entendu la seule chose qui nous est demandée, ce n’est pas la vertu, mais l’humilité. Le mot « humbles », ici traduit le mot hébreu « anawim » très fréquent dans la Bible: il s’agit de ceux qu’on appelle aussi les « pauvres de Dieu » (ce que nous appelons les « pauvres de cœur  »), c’est-à-dire tous ceux qui se reconnaissent démunis, pauvres, impuissants ; on dit aussi « les dos courbés ». Ce sont ceux dont la prière se réduit à dire « prends pitié de moi parce que je suis un pauvre homme pécheur » comme le publicain de l’évangile.
C’est à ceux-là que Dieu enseigne son chemin : non pas que Dieu les choisisse ou les préfère ; mais les autres n’écouteraient pas les explications puisqu’ils n’en éprouvent pas le besoin ! Prière et précarité, c’est la même racine, en latin !
Prenons un exemple : il nous est arrivé à tous, un jour ou l’autre, d’être un peu perdus dans une ville ou sur une route inconnue et d’être réduits à demander notre chemin à un passant… Que se passe-t-il si on n’a pas écouté ? Très vite on est de nouveau perdus. Tandis que ceux qui éprouvaient réellement le besoin des explications les ont écoutées ; ils trouvent le chemin.
Ce thème du chemin est très présent dans ce psaume 24/25 : ici , déjà, dans les quelques versets proposés pour ce troisième dimanche, il y a déjà les mots « voies », « route », « chemin », et le verbe « dirige-moi ». « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve… Le SEIGNEUR montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles le chemin ». C’est un thème typique des psaumes pénitentiels : parce que la Loi de Dieu (les commandements) est considérée comme le code de la route en quelque sorte ; Dieu a commencé par libérer son peuple, puis après, seulement après, il lui a dicté la loi qui est le mode d’emploi de cette liberté pour toute la vie religieuse, familiale et sociale, de A à Z, comme on dit.
On comprend dès lors pourquoi ce psaume 24/25 est ce qu’on appelle un « psaume alphabétique ». Il comprend vingt-deux versets dont chacun commence par une lettre de l’alphabet, dans l’ordre alphabétique ; nos Bibles le signalent parfois en inscrivant la première lettre de chaque verset en marge du psaume ; ce procédé littéraire bien connu s’appelle un acrostiche ; mais ici, nous ne sommes pas en littérature : il s’agit d’une véritable profession de foi. Le juif croyant sait que si Dieu a donné la Loi à l’homme, c’est pour son bonheur : la Loi est donc un véritable cadeau de Dieu. A vrai dire, le mot « Torah » en hébreu, ne vient pas d’une racine qui signifierait « prescrire » mais d’un verbe qui signifie « enseigner » : la loi est un maître de liberté ; elle enseigne la voie pour aller à Dieu : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve… »
Au passage, ce psaume nous offre une série de variations sur le thème du souvenir et de l’oubli. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse… Oublie les révoltes… Ne m’oublie pas ». Au fond, on prie Dieu d’avoir une mémoire sélective, une sorte de filtre : « Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse » et au contraire « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours ». C’est à la fois de l’audace et de l’humilité ! L’audace que permet l’Alliance : car le pécheur qui parle ici, on le sait bien, n’est pas un individu, mais le peuple élu tout entier ; le JE est un JE collectif. Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré ; et il s’est révélé à lui comme le Dieu de tendresse et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34,6). Plus que la prière personnelle d’un individu isolé, ce psaume a certainement été composé pour des célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem.
Face à cette Alliance indéfectible de Dieu, le peuple, lui, sait bien qu’il a multiplié les infidélités ; au milieu du psaume, au verset 11, il y a cette prière « pardonne ma faute, elle est grande ! » Mais puisque Dieu demeure celui qui aime et pardonne, on ose lui dire « Oublie mes révoltes »… et « Rappelle-toi ta tendresse »… C’est logique, d’ailleurs : quand on aime vraiment quelqu’un, c’est l’amour même qu’on lui porte qui permet de lui pardonner ! Et si on ne pardonne pas… c’est qu’on n’aime pas vraiment !
Enfin, ce psaume nous réserve encore une leçon : ni dans les versets que nous lisons ce dimanche, ni dans le reste du psaume, il n’y a ce qu’on pourrait appeler un examen de conscience ; le centre de cette prière de pénitence, ce n’est pas notre péché, c’est Dieu et son œuvre  de salut, de libération. Il n’est question que de lui : « tes voies, ta route, ta vérité, ta tendresse, ton amour… » Elle est là, déjà, la conversion : quand nous cessons de nous regarder nous-mêmes, pour nous tourner vers Dieu.

 

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 7,29-31

29 Frères,
je dois vous le dire : le temps est limité.
Dès lors,
que ceux qui ont une femme
soient comme s’ils n’avaient pas de femme,
30 ceux qui pleurent,
comme s’ils ne pleuraient pas,
ceux qui ont de la joie,
comme s’ils n’en avaient pas,
ceux qui font des achats,
comme s’ils ne possédaient rien,
31 ceux qui profitent de ce monde,
comme s’ils n’en profitaient pas vraiment.
Car il passe,
ce monde tel que nous le voyons.

Saint Paul vient de chanter la grandeur du corps de l’homme qui est devenu par son Baptême le temple de l’Esprit-Saint ; c’était notre lecture de dimanche dernier ; ce serait donc certainement un contresens de lire dans le passage d’aujourd’hui une dévalorisation du mariage : « Que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme »… Pour comprendre cette phrase, il faut donc résolument chercher une autre explication.
Le passage d’aujourd’hui est encadré par deux affirmations presque semblables : la première, « le temps est limité », la seconde qui en est la conséquence « Ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». « Le temps est limité » ; en fait, dans le texte grec, c’est un terme de navigation : « le temps a cargué ses voiles » ; l’image est suggestive : quand un bateau parvient en vue du port, au terme de son voyage, il cargue ses voiles, c’est-à-dire qu’il les replie pour entrer dans le port. Paul se représente l’humanité comme un bateau au terme de son voyage : l’arrivée au port est imminente, c’est-à-dire à la fois proche et certaine. On pourrait dire, comme nos commentateurs sportifs « Nous sommes sur la dernière ligne droite ». On comprend bien alors la dernière phrase qui en est la conséquence évidente : si l’humanité est parvenue au terme de sa course, « ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». Nous sommes au seuil d’un monde nouveau ; celui qu’Isaïe nous promettait : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle » (Is 65,17).
Et alors le centre de ce passage est une invitation à lever les yeux au-dessus de notre horizon quotidien, pour regarder, à l’horizon de Dieu, le monde nouveau en train de naître. Ce n’est pas d’abord une leçon de morale, mais une invitation à se réjouir : la Bonne Nouvelle de l’imminence du Royaume est la même pour tous, riches ou pauvres, mariés ou non. Ensuite, Paul cherche à rassurer ses lecteurs quant à leur manière de vivre : il ne s’agit pas de quitter sa femme, si on en a une, mais de vivre désormais toutes les réalités de notre vie quotidienne dans la perspective du monde nouveau. Une perspective à la fois proche et certaine. Qui dit perspective dit regard : c’est notre regard sur le monde qui change, et, du coup, toute notre manière de vivre. Le monde présent et le monde à venir ne se succèdent pas uniquement comme deux phases distinctes de l’histoire ; il s’agit plutôt de deux manières de vivre les mêmes réalités, la manière païenne et la manière chrétienne, la manière d’Adam et la manière du Christ.
C’est encore sous la plume de Paul un langage de liberté : manière de dire « que rien ne vous entrave, que rien ne vous retienne, ni votre état de vie, ni vos richesses, ni vos soucis, ni les événements heureux ou malheureux de votre vie… » Une seule chose compte : le monde nouveau. Et toutes les réalités de notre existence révèlent alors leur grandeur : elles sont la matière première du royaume.
Il semble bien que dans leur correspondance avec Paul, les responsables de l’Eglise de Corinthe l’avaient consulté sur des questions très pratiques et concrètes de la vie quotidienne, en particulier sur le mariage : la vie sexuelle est-elle compatible avec la sainteté ? Faut-il se marier ? Et si on est marié, comment vivre ensemble ?… Paul ne donne pas de directive précise, mais la clé du comportement chrétien : quel que soit notre état de vie, vivre en Chrétien, c’est vivre les yeux fixés sur le royaume, comme un coureur n’a de regard que sur le but, il ne regarde pas ses pieds !
Paul s’adresse à différentes catégories de chrétiens : mariés et non mariés ; heureux et malheureux ; riches et pauvres ; et il leur dit : « Les uns et les autres, n’ayez qu’un horizon, le Royaume. » Ceux qui ont une femme et ceux qui n’ont pas de femme, ceux qui pleurent et ceux qui ne pleurent pas, ceux qui sont heureux et ceux qui ne sont pas heureux, ceux qui font des achats et ceux qui ne possèdent rien, ceux qui tirent profit de ce monde et ceux qui n’en profitent pas… Tous, vivez dans le monde présent à la manière du Christ.
Aux Chrétiens d’origine juive (donc circoncis) et à ceux d’origine païenne (donc non circoncis), Paul donne le même conseil : « Que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé… L’un était-il circoncis lorsqu’il a été appelé ? Qu’il ne dissimule pas sa circoncision. L’autre était-il incirconcis ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien : le tout c’est d’observer les commandements de Dieu. » (1 Co 7,17-19).
Notre Baptême ne nous engage pas à changer notre état de vie, mariage ou célibat, par exemple, mais notre manière de le vivre :
« Le tout c’est d’observer les commandements de Dieu ». Et cela est possible dans tous les états de vie. Trois fois en quelques lignes, Paul insiste « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets à profit ta situation d’esclave. » (1 Co 7,19-21).
Comme disait Monseigneur Coffy : « Les Chrétiens ne vivent pas une autre vie que la vie ordinaire, ils vivent autrement la vie ordinaire. »
Tout cela est logique : puisque nous sommes le levain dans la pâte, il ne faut certainement pas quitter la pâte dans laquelle nous avons été enfouis. Au contraire, toute situation, même celle d’esclave, peut être un lieu de révélation du Royaume, pour nous et pour les autres. C’est au cœur  même de ce monde présent et des réalités quotidiennes, heureuses ou non, que « l’Esprit poursuit son œuvre  dans le monde et achève toute sanctification », comme le dit la quatrième prière eucharistique. Cette œuvre  de l’Esprit est une fécondation qui transfigure la réalité et lui fait porter ses fruits, des fruits que Paul décrit dans la lettre aux Galates : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, maîtrise de soi » (Ga 5,22-23).
Le plus beau commentaire de ce passage, Paul lui-même nous le donne un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens (1 Co 10,31) : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ».

EVANGILE – selon saint Marc 1,14-20

14 Après l’arrestation de Jean Baptiste,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait :
15 « Les temps sont accomplis,
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à l’Evangile»
16 Passant le long de la mer de Galilée,
Jésus vit Simon et André le frère de Simon,
en train de jeter les filets dans la mer,
car c’étaient des pêcheurs.
17 Il leur dit :
« Venez à ma suite.
Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. »
18 Aussitôt, laissant leurs filets,
ils le suivirent.
19 Jésus avança un peu
et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean,
qui étaient dans la barque
et réparaient les filets.
20 Aussitôt, Jésus les appela.
Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers,
ils partirent à sa suite.

Ceci se passe « Après que Jean eut été livré », nous dit Marc : l’arrestation brutale de Jean-Baptiste par la police d’Hérode vient de mettre fin à la mission du Précurseur. Marc emploie ici (dans le texte grec) le mot « livré » qu’il reprendra de nombreuses fois par la suite au sujet de Jésus (par exemple « le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes » – 9,31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues » – 13,9). Manière de nous dire déjà : le sort de Jean-Baptiste préfigure celui de Jésus puis celui des apôtres : c’est le lot commun des prophètes, exactement comme le décrivait Isaïe dans les chants du Serviteur (Is 50 et 52-53) ; ou le livre de la Sagesse : « Traquons le juste, il nous gêne, il s’oppose à nos actions » (Sg 2,13).
Comme les prophètes, Jean-Baptiste d’abord, Jésus ensuite, proclament la conversion : Marc emploie les mêmes mots pour l’un et pour l’autre : « proclamer, conversion » ; ce n’est certainement pas un hasard ; quelques lignes plus haut, Marc disait : « Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion… », et ici « Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait… Convertissez-vous ». Le contenu de la prédication est le même ; cependant le décor a changé : « Jésus partit pour la Galilée » : après le baptême au bord du Jourdain (Mc 1,9-11) et son passage au désert (1,12), Jésus retourne en Galilée et c’est là qu’il commence sa prédication : sous-entendu la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu vient de Galilée, ce pays suspect, dont on se demandait « que peut-il sortir de bon ? » Et Jésus commence à proclamer : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».
« Les temps sont accomplis ! » Le peuple d’Israël a une notion de l’histoire tout-à-fait particulière : pour lui, l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, elle a un SENS, c’est-à-dire à la fois une signification et une direction. Il y a un début et une fin de l’histoire et c’est dans le cadre de cette histoire humaine que Dieu déploie son projet d’Alliance avec l’humanité. Dire « Les temps sont accomplis », c’est dire que nous touchons au but. Comme dit Paul « le temps a cargué ses voiles », comme un bateau qui arrive au port. Ce but, c’est le Jour où « l’Esprit sera répandu sur toute chair », selon la promesse du prophète Joël (Jl 3,1). Or, justement, Jean-Baptiste a vu dans la venue de Jésus l’accomplissement de cette promesse : « Moi, je vous ai baptisés d’eau, mais lui vous baptisera d’Esprit-Saint», a-t-il dit au moment du Baptême de Jésus.
Voilà la Bonne Nouvelle : le Jour de Dieu vient, « le Règne de Dieu est tout proche » (littéralement, dans le texte grec, « le Règne de Dieu s’est approché »)1 ; ce qui veut dire deux choses : premièrement, c’est le Royaume qui s’approche de nous : nous n’avons qu’à l’accueillir ; nous ne croirons jamais assez à la gratuité du don de Dieu. Deuxièmement, c’est déjà une réalité ; l’expression est au passé : « Le Règne de Dieu s’est approché » ; au-dessus de Jésus sortant des eaux du Jourdain, les cieux se sont déchirés : le ciel communique de nouveau avec la terre.
La conversion à laquelle Jésus nous invite consiste peut-être tout simplement à croire que ce don de Dieu est actuel et qu’il est gratuit. Une gratuité que le prophète Isaïe annonçait déjà : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau » (Is 55). Cela nous permet de comprendre l’expression : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » : en français, ET veut dire « et en plus » ; en grec, le même mot peut signifier tantôt « en plus » comme en français, tantôt « c’est-à-dire » ; il faut donc comprendre : « Convertissez-vous, c’est-à-dire croyez à la Bonne Nouvelle » ; se convertir c’est croire à la Bonne Nouvelle, ou pour le dire autrement c’est croire que la Nouvelle est Bonne : Dieu est amour et pardon, et son amour est pour tous.
C’est sans doute pour cela que la première lecture qui nous est proposée ce dimanche est tirée du livre de Jonas ; il disait deux choses : d’une part, Dieu veut le salut de tous les hommes et non pas seulement de quelques privilégiés ; d’autre part, voyez l’exemple de Ninive : Dieu n’attend qu’un geste de vous. Il suffit de vous convertir pour entrer dans son pardon.
Dans le même ordre d’idées, Paul dit dans sa deuxième lettre aux Corinthiens : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu », ce qui veut dire « croyez que son dessein est bienveillant », cessez de faire comme Adam qui croit que Dieu est mal intentionné ! C’est bien le sens du mot « conversion » en hébreu, c’est-à-dire demi-tour ; « convertissez-vous » veut dire « retournez-vous ». Si on se retourne, on verra Dieu tel qu’il est, c’est-à-dire le Dieu d’amour et de pardon. C’est bien la découverte du fils prodigue.
Quelques mots, enfin, sur l’appel des premiers disciples, Simon et André, Jacques et Jean. Comme dans toute vocation, il y a deux phases, l’appel et la réponse. Jésus passe, les voit, les appelle : l’initiative est de son côté ; pour les disciples, c’est bien le royaume qui s’approche et les appelle ; quant à la réponse, « Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent », elle fait penser à celle d’Abraham dont le livre de la Genèse dit tout simplement : « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit » (Gn 12). Jésus leur dit « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Il ne leur fait pas miroiter quelque chose pour eux-mêmes, mais pour les autres ; il les associe à son entreprise. Par là même, il leur dit quelque chose de sa propre mission : repêcher les hommes ; comme il le dit lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 10,10) : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »
———————
Note
1 – A l’époque de Jésus, le mot « évangile » (qui signifie « bonne nouvelle ») était employé pour signaler la venue du roi (sa naissance ou bien sa venue dans une ville). C’est donc tout à fait équivalent de dire : « Le règne de Dieu est tout proche » et « croyez à la Bonne Nouvelle ». En Jésus, le Règne de Dieu s’est approché.

ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE, MEDITATIONS, POEME, POEMES, SOLITUDE

Solitude de Alphonse de Lamartine

Solitude

carus haute montagne

Heureux qui, s’écartant des sentiers d’ici-bas,
à l’ombre du désert allant cacher ses pas,
D’un monde dédaigné secouant la poussière,
Efface, encor vivant, ses traces sur la terre,
Et, dans la solitude enfin enseveli,
Se nourrit d’espérance et s’abreuve d’oubli !
Tel que ces esprits purs qui planent dans l’espace,
Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,
Des caprices du sort à jamais défendu,
Il suit de l’œil ce char dont il est descendu !…
Il voit les passions, sur une onde incertaine,
De leur souffle orageux enfler la voile humaine.
Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix ;
Il se repose en Dieu, qui ne change jamais ;
Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages,
Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,
Où dans leur masse auguste et leur solidité,
Ce Dieu grava sa force et son éternité.
A cette heure où, frappé d’un rayon de l’aurore,
Leur sommet enflammé que l’Orient colore,
Comme un phare céleste allumé dans la nuit,
Jaillit étincelant de l’ombre qui s’enfuit,
Il s’élance, il franchit ces riantes collines
Que le mont jette au loin sur ses larges racines,
Et, porté par degrés jusqu’à ses sombres flancs,
Sous ses pins immortels il s’enfonce à pas lents.
Là, des torrents séchés le lit seul est sa route ;
Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte,
Et tantôt, sur leurs bords tout à coup suspendu,
Il recule étonné : son regard éperdu
Jouit avec horreur de cet effroi sublime,
Et sous ses pieds, longtemps, voit tournoyer l’abîme.
II monte, et l’horizon grandit à chaque instant ;
Il monte, et devant lui l’immensité s’étend
Comme sous le regard d’une nouvelle aurore ;
Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore,
Jusqu’au sommet suprême où son œil enchanté
S’empare de l’espace, et plane en liberté.
Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée,
Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée,
Chaque coup de son aile, en l’élevant aux cieux,
élargit l’horizon qui s’étend sous ses yeux :
Des mondes sous son vol le mystère s’abaisse ;
En découvrant toujours, elle monte sans cesse,
Jusqu’aux saintes hauteurs d’où l’œil du séraphin
Sur l’espace infini plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets ! champs de neige et de glace !
Vous qui d’aucun mortel n’avez gardé la trace,
Vous que le regard même aborde avec effroi,
Et qui n’avez souffert que les aigles et moi !
Œuvres du premier jour, augustes pyramides
Que Dieu même affermit sur vos bases solides,
Confins de l’univers, qui, depuis ce grand jour,
N’avez jamais changé de forme et de contour !
Le nuage, en grondant, parcourt en vain vos cimes,
Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes,
La foudre frappe en vain votre front endurci :
Votre front solennel, un moment obscurci,
Sur nous, comme la nuit, versant son ombre obscure,
Et laissant pendre au loin sa noire chevelure,
Semble, toujours vainqueur du choc qui l’ébranla,
Au Dieu qui l’a fondé dire encor : « Me voilà ! »
Et moi, me voici seul sur ces confins du monde !
Loin d’ici, sous mes pieds la foudre vole et gronde ;
Les nuages battus par les ailes des vents
Entrechoquant comme eux leurs tourbillons mouvants,
Tels qu’un autre Océan soulevé par l’orage,
Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage,
Et devant ces sommets abaissant leur orgueil,
Brisent incessamment sur cet immense écueil.
Mais, tandis qu’à ses pieds ce noir chaos bouillonne,
D’éternelles splendeurs le soleil le couronne :
Depuis l’heure où son char s’élance dans les airs,
Jusqu’à l’heure où son disque incline vers les mers,
Cet astre, en décrivant son oblique carrière,
D’aucune ombre jamais n’y souille sa lumière,
Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux
Qu’à ces sommets encore il dit de longs adieux.

Là, tandis que je nage en des torrents de joie,
Ainsi que mon regard, mon âme se déploie,
Et croit, en respirant cet air de liberté,
Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.
Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie,
Le mépris des mortels, leur haine, ou leur envie,
N’accompagnent plus l’homme et ne surnagent pas
Comme un vil plomb, d’eux-mêmes, ils retombent en bas.
Ainsi, plus l’onde est pure, et moins l’homme y surnage,
A peine de ce monde il emporte une image :
Mais ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars,
En s’élevant vers toi grandit à nos regards !
Comme au prêtre habitant l’ombre du sanctuaire,
Chaque pas te révèle à l’âme solitaire
Le silence et la nuit, et l’ombre des forêts,
Lui murmurent tout bas de sublimes secrets ;
Et l’esprit, abîmé dans ces rares spectacles,
Par la voix des déserts écoute tes oracles.
J’ai vu de l’Océan les flots épouvantés,
Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,
Déroulant à ta voix leur humide crinière,
Franchir en bondissant leur bruyante barrière,
Puis soudain, refoulés sous ton frein tout-puissant,
Dans l’abîme étonné rentrer en mugissant.
J’ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,
Se glisser flots à flots, de bocage en bocage,
Et dans son lit voilé d’ombrage et de fraîcheur,
Bercer en murmurant la barque du pêcheur ;
J’ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde
Comme un serpent de feu se dérouler sur l’onde ;
Le zéphyr embaumé des doux parfums du miel,
Balayer doucement l’azur voilé du ciel ;
La colombe, essuyant son aile encore humide,
Sur les bords de son nid poser un pied timide,
Puis d’un vol cadencé fendant le flot des airs
S’abattre en soupirant sur la rive des mers.
J’ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes,
Cette neige où l’aurore aime à semer ses roses,
Ces trésors des hivers, d’où par mille détours
Dans nos champs desséchés multipliant leur cours,
Cent rochers de cristal, que tu fonds à mesure,
Viennent désaltérer la mourante verdure ;
Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,
Et ces torrents grondant dans les granits fendus,
Et ces pics où le temps a perdu sa victoire…
Et toute la nature est un hymne à ta gloire.

Cette méditation de mes meilleurs jours est un cri d’admiration longtemps contenu qui m’échappa en apercevant le bassin du lac Léman et l’amphithéâtre des Alpes, en y plongeant pour la centième fois mon regard du sommet du mont Jura.

J’étais seul ; je voyageais à pied dans ces montagnes. Je m’arrêtai dans un chalet, et j’y passai trois jours dans une famille de bergers : j’aurais voulu y passer trois ans. Plus je montais, plus je voyais Dieu. La nature est, surtout pour moi, un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et de solitude. L’homme offusque l’homme ; il se place entre notre œil et Dieu. Je comprends les solitaires. Ce sont des âmes qui ont l’oreille plus fine que les autres, qui entendent Dieu à travers ses œuvres, et qui ne veulent pas être interrompues dans leur entretien.

Aussi voyez ! tous les poètes se font une solitude dans leur âme, pour écouter Dieu.

Alphonse de Lamartine