ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), AUX CHRETIENS DANS LES TEMPS D'EPREUVES, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves : poème de Lamartine

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves

Grief

Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?
A quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,
Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,
Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,
Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,
               Au siècle est présenté ?

Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,
La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,
De ce monde attiédi retire ses rayons ;
L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,
Et laissent diverger, au vent de la parole,
               L’encens des nations.

Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,
Les chefs des nations, les rois du sacrifice,
N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?
Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;
Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-mêmes
               Des justices de Dieu.

Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;
Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?
Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?
Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre
               Sous cette ombre de foi ?

Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance ?
A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense ?
La foudre, l’ouragan, la mort, sont-ils à vous ?
Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre,
Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre
               Avec l’impie et vous ?

Quoi, nous a-t-il promis un éternel empire,
Nous disciples d’un Dieu qui sur la croix expire,
Nous à qui nostre Christ n’a légué que son nom,
Son nom et le mépris, son nom et les injures,
L’indigence et l’exil, la mort et les tortures,
               Et surtout le pardon ?

Serions-nous donc pareils au peuple déicide,
Qui, dans l’aveuglement de son orgueil stupide,
Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem ?
Prit l’empire du ciel pour l’empire du monde,
Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde,
               Ô roi de Bethléem !

Ah ! nous n’avons que trop affecté cet empire !
Depuis qu’humbles proscrits échappés du martyre
Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits,
Entouré de faisceaux les chefs de la prière,
Mis la main sur l’épée et jeté la poussière
               Sur la tête des rois.

Ah ! nous n’avons que trop, aux maîtres de la terre,
Emprunté, pour régner, leur puissance adultère ;
Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux,
Mêlé la voix divine avec la voix humaine,
Jusqu’à ce que Juda confondît dans sa haine
               La tyrannie et nous.

Voilà de tous nos maux la fatale origine ;
C’est de là qu’ont coulé la honte et la ruine,
La haine, le scandale et les dissensions ;
C’est de là que l’enfer a vomi l’hérésie,
Et que du corps divin tant de membres sans vie
               Jonchent les nations.

« Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l’injure ;
Faut-il l’abandonner au mépris du parjure ?
Aux langues du sceptique ou du blasphémateur ?
Faut-il, lâches enfants d’un père qu’on offense,
Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance ? »
            Et que fait le Seigneur ?

Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire,
Sa grâce les attend, sa bonté les tolère,
Ils ont part à ses dons qu’il nous daigne épancher,
Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre,
Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre
            Sans en rien retrancher.

Il prête sa parole à la voix qui le nie ;
Il compatit d’en haut à l’erreur qui le prie ;
A défaut de clartés, il nous compte un désir.
La voix qui crie Alla ! la voix qui dit mon Père,
Lui portent l’encens pur et l’encens adultère :
            A lui seul de choisir.

Ah ! pour la vérité n’affectons pas de craindre ;
Le souffle d’un enfant, là-haut, peut-il éteindre
L’astre dont l’Eternel a mesuré les pas ?
Elle était avant nous, elle survit aux âges,
Elle n’est point à l’homme, et ses propres nuages
              Ne l’obscurciront pas.

Elle est ! elle est à Dieu qui la dispense au monde,
Qui prodigue la grâce où la misère abonde ;
Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit !
Sans nous épouvanter de nos heures funèbres,
Sans nous enfler d’orgueil et sans crier ténèbres
            Aux enfants de la nuit.

Esprits dégénérés, ces jours sont une épreuve,
Non pour la vérité, toujours vivante et neuve,
Mais pour nous que la peine invite au repentir ;
Témoignons pour le Christ, mais surtout par nos vies ;
Notre moindre vertu confondra plus d’impies
            Que le sang d’un martyr.

Chrétiens, souvenons-nous que le chrétien suprême
N’a légué qu’un seul mot pour prix d’un long blasphème
A cette arche vivante où dorment ses leçons ;
Et que l’homme, outrageant ce que notre âme adore,
Dans notre cœur brisé ne doit trouver encore
           Que ce seul mot : Aimons !

 Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

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Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un poète, romancier, dramaturge et prosateur en même temps qu’un homme politique français. Il est l’orateur d’exception qui proclame et dirige la Deuxième République et l’une des plus grandes figures du romantisme en France.

Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et à la religion catholique à Mâcon : il passe son enfance en Bourgogne du sud, en particulier à Milly. Après un temps en collège à Lyon, il poursuit son éducation à Belley, où il rencontre Aymond de Virieu, avec lequel il fait plus tard un voyage en Italie, celui que Lamartine évoque dans le sensible roman de « Graziella ».

En octobre 1816, il rencontre Julie Charles à Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie meurt en décembre 1817. Il écrit alors les poèmes des « Méditations poétiques » (parmi lesquels le célèbre poème « Le Lac« ) dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succès.

Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d’ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d’autres poèmes comme, en 1823, les « Nouvelles Méditations poétiques » et « La Mort de Socrate« , ou, en juin 1830, les « Harmonies poétiques et religieuses » après avoir été élu à l’Académie française en 1829 au fauteuil 7.

En 1830, il entre en politique et se rallie à la Monarchie de juillet mais échoue à la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grèce, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu’en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais se retire de la politique après sa lourde défaite lors de l’élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des œuvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d’aujourd’hui) ou son « Cours familier de littérature » (1856-1869) à côté de textes plus réussis mais mineurs comme « Le Tailleur de pierre de Saint-Point » (1851). Son dernier grand poème « La Vigne et la Maison » est écrit en 1857.

Il repose dans le caveau familial à Saint-Point (Saône et Loire).

ATHENES (histoire d'), GUERRE DU PELOPONESE (431-404 av. J.-C.), LUCRECE (94 av. J.-C. ? - 54 av. J.-C.), PESTE D 'ATHENES (430-426 av. J.-C.), PESTE D'ATHENES (430-426 av. J.-C., THUCYDITE (vers 465 - 400/395 av. J.-C.)

La peste d’Athènes vue par deux historiens de l’Antiquité

« La peste d’Athènes » décrite par les historiens de l’Antiquité, Thucydide et Lucrèce

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Thucydide – Guerre du Péloponèse II

LUCRECE, De rerum natura

 

Face au tragique de la cité d’Athènes au Vè siècle av J-C. un roi, un devin, un prêtre, un messager tentent de comprendre pourquoi la peste ravage la cité, pourquoi les dieux ont envoyé ce fléau et pourquoi ils restent muets Aujourd’hui  au XXIè siècle le fléau s’étend non pas à une seule cité mais cette fois au monde entier. Si les prémices de la pandémie s’annonçaient sa violence n’a été n’a pas été prévue.. En 430 avant notre ère, la peste a frappé Athènes au début de la guerre du Péloponnèse, Périclès en est mort et ce fut le déclin de la suprématie d’Athènes au profit de la cité rivale Sparte.  Les pages de Thucydide sont, malgré les siècles qui nous séparent encore d’une brûlante actualité et c’en est le premier témoignage  premier témoignage historique. la peste, qui demeure un paradigme.

Nous sommes aussi impuissants que les Anciens : ils ignoraient la cause du mal et il y avait des morts ; nous connaissons la cause de ce mal et il y a des morts.

 

 

 Thucydide – Guerre du Péloponèse II

La peste d’Athènes est le nom qui désigne un vague d épidémies ayant touché la Grèce antique de 430 à 426 av. J.-C.  Elle nous est rapportée par Thucydite dans le Livre II de son Histoire de la guerre u Péloponèse, un texte qui n’a cessé de fasciner les historiens, les médecins ainsi que les philosophes.

Cette épidémie qui pourrait être une épidémie de typhus, a causé plusieurs milliers de morts dont celle de Périclès

Elle a causé plusieurs dizaines de milliers de morts, dont celle de Périclès, soit un quart à un tiers de la population, en marquant la fin d’une époque privilégiée. Sa nature exacte n’a pas été éclaircie, le typhus en est la cause la plus probable, parmi plus d’une quinzaine proposées à la discussion.

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Déclenchement de la Peste à Athènes (début juin -430)

XLVII. – Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit la première année de la guerre. Dès le début de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs troupes, comme la première fois, envahirent l’Attique, sous le commandement d’Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi de Lacédémone. Ils y campèrent et ravagèrent le pays. Ils n’étaient que depuis quelques jours en Attique, quand la maladie se déclara à Athènes ; elle s’était abattue, dit-on, auparavant en plusieurs endroits, notamment à Lemnos ; mais nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le fléau.

XLVIII. – Le mal, dit-on, fit son apparition en Ethiopie, au-dessus de l’Egypte : de là il descendit en Egypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du Roi. Il se déclara subitement à Athènes et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits ; car au Pirée il n’y avait pas encore de fontaines. Il atteignit ensuite la ville haute et c’est là que la mortalité fut de beaucoup la plus élevée. Que chacun, médecin ou non, se prononce selon ses capacités sur les origines probables de cette épidémie, sur les causes qui ont pu occasionner une pareille perturbation, je me contenterai d’en décrire les caractères et les symptômes capables de faire diagnostiquer le mal au cas où elle se reproduirait. Voilà ce que je me propose, en homme qui a été lui-même atteint et qui a vu souffrir d’autres personnes.

XLIX. – Cette année-là, de l’aveu général, la population avait été particulièrement indemne de toute maladie ; mais toutes celles qui sévissaient aboutissaient à ce mal. En général on était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé. On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue devenaient sanguinolents, la respiration irrégulière, l’haleine fétide. A ces symptômes succédaient l’éternuement et l’enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s’accompagnant d’une toux violente ; quand le mal s’attaquait à l’estomac, il y provoquait des troubles et y déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d’évacuation de bile auxquelles les médecins ont donné des noms.

En proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits

Presque tous les malades étaient pris de hoquets non suivis de vomissements, mais accompagnés de convulsions ; chez les uns ce hoquet cessait immédiatement, chez d’autres il durait fort longtemps. Au toucher, la peau n’était pas très chaude ; elle n’était pas livide non plus, mais rougeâtre avec une éruption de phlyctènes et d’ulcères ; mais à l’intérieur le corps était si brûlant qu’il ne supportait pas le contact des vêtements et des tissus les plus légers ; les malades demeuraient nus et étaient tentés de se jeter dans l’eau froide ; c’est ce qui arriva à beaucoup, faute de surveillance ; en proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits.
On n’était pas plus soulagé, qu’on bût beaucoup ou peu. L’on souffrait constamment du manque de repos et de sommeil. Le corps, tant que la maladie était dans toute sa force, ne se flétrissait pas et résistait contre toute attente à la souffrance. La plupart mouraient au bout de neuf ou de sept jours, consumés par le feu intérieur, sans avoir perdu toutes leurs forces.
Si l’on dépassait ce stade, le mal descendait dans l’intestin ; une violente ulcération s’y déclarait, accompagnée d’une diarrhée rebelle qui faisait périr de faiblesse beaucoup de malades. Le mal, qui commençait par la partie supérieure du corps et qui avait au début son siège dans la tête, gagnait ensuite le corps entier et ceux qui survivaient aux accidents les plus graves en gardaient aux extrémités les traces.
Il attaquait les parties sexuelles, l’extrémité des mains et des pieds et l’on n’échappait souvent qu’en perdant une de ces parties ; quelques-uns même perdirent la vue. D’autres, aussitôt guéris, n’avaient plus dès lors souvenir de rien, oubliaient leur personnalité et ne reconnaissaient plus leurs proches.
L. – La maladie, impossible à décrire, sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine. Voici qui montre combien elle différait des épidémies ordinaires : les oiseaux et les quadrupèdes carnassiers ne s’attaquaient pas aux cadavres pourtant nombreux, restés sans sépulture ou, s’ils y touchaient, ils périssaient. Ce qui le prouve, c’est leur disparition avérée ; on n’en voyait ni autour des cadavres, ni ailleurs. C’est ce que l’on pouvait constater sur les chiens accoutumés à vivre en compagnie de l’homme.
LI. – Sans parler de bien d’autres traits secondaires de la maladie, selon le tempérament de chaque malade, telles étaient en général ses caractéristiques. Pendant sa durée, aucune des affections ordinaires n’atteignait l’homme ; s’il en survenait quelqu’une, elle aboutissait à ce mal. On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins qu’on vous prodiguait. Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d’une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l’un, nuisait à l’autre. Aucun tempérament, qu’il fût robuste ou faible, ne résista au mal. Tous étaient indistinctement emportés, quel que fût le régime suivi. Ce qui était le plus terrible, c’était le découragement qui s’emparait de chacun aux premières attaques : immédiatement les malades perdaient tout espoir et, loin de résister, s’abandonnaient entièrement. Ils se contaminaient en se soignant réciproquement et mouraient comme des troupeaux. C’est ce qui fit le plus de victimes.
Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l’abandon : plusieurs maisons se vidèrent ainsi faute de secours. Ceux qui approchaient les malades périssaient également, surtout ceux qui se piquaient de courage : mus par le sentiment de l’honneur, ils négligeaient toute précaution, allaient soigner leurs amis ; car, à la fin, les gens de la maison eux-mêmes se lassaient, vaincus par l’excès du mal, d’entendre les gémissements des moribonds. C’étaient ceux qui avaient échappé à la maladie qui se montraient les plus compatissants pour les mourants et les malades, car connaissant déjà le mal, ils étaient en sécurité. En effet les rechutes n’étaient pas mortelles. Enviés par tes autres, dans l’excès de leur bonne fortune présente, ils se laissaient bercer par l’espoir d’échapper à l’avenir à toute maladie.
LII. — Ce qui aggrava le fléau, ce fut l’affluence des gens de la campagne dans la ville : ces réfugiés étaient particulièrement touchés. Comme ils n’avaient pas de maisons et qu’au fort de l’été ils vivaient dans des baraques où on étouffait, ils rendaient l’âme au milieu d’une affreuse confusion ; ils mouraient pêle-mêle et les cadavres s’entassaient les uns sur les autres ; on les voyait, moribonds, se rouler au milieu des rues et autour de toutes les fontaines pour s’y désaltérer. Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que t’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient (164).
Llll. – La maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. A la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s’enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères.
Nul ne montrait d’empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l’atteindre, voilà ce qu’on jugeait beau et utile. Nul n’était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l’impiété, depuis que l’on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c’était l’arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance.

LIV. – Tels furent les maux dont les Athéniens furent accablés : à l’intérieur les morts, au dehors la dévastation des campagnes. Dans le malheur, comme il est naturel, on se souvint de ce vers que les vieillards déclaraient avoir entendu autrefois :
« Viendra la guerre dorienne et avec elle la peste »

Mais une contestation s’éleva : les uns disaient que dans le vers ancien il n’était pas question de la peste (loimos, mais de la famine (limos) ; bien entendu, vu les circonstances présentes, l’opinion qui prévalut fut qu’il s’agissait de la peste. Car les gens faisaient concorder leurs souvenirs avec les maux qu’ils subissaient. A mon sens si jamais éclate une autre guerre dorienne et qu’il survienne une famine, vraisemblablement ils modifieront le vers en conséquence.
Ceux qui le connaissaient rappelaient également l’oracle rendu aux Lacédémoniens : au moment où ils consultaient le Dieu sur l’opportunité de la guerre, celui-ci leur avait répondu que, s’ils combattaient avec ardeur, ils seraient victorieux et qu’il combattrait à leurs côtés. Ils s’imaginaient que les événements confirmaient l’oracle ; car aussitôt après l’invasion des Péloponnésiens, la maladie avait commencé et elle n’avait pas sévi sur le Péloponnèse, du moins d’une manière qui vaille la peine qu’on en parle. C’est Athènes surtout qui avait été désolée, puis les parties les plus peuplées du territoire. Telles furent les particularités de la peste.

 

 

 LUCRECE, De rerum natura

De rerum natura (De la nature des choses), ou encore  appelé De natura rerum, est un grand poème en langue latine du poète philosophe latin Lucrèce, qui vécut au Ier siècle avant notre ère. Composé de six livres  il constitue une traduction de la doctrine d’Épicure.
Le poème se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s’inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l’homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d’entraves qui empêchent chacun d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme. « Il n’y a sans doute pas de plus beau poème scientifique que le De Natura Rerum1. »

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La peste à Athènes, fin du chant VI et du poème

Un fléau de ce genre, de mortelles vapeurs désolèrent jadis les campagnes où régna Cécrops : les chemins furent dépeuplés, et la ville épuisée d’habitants. (6, 1140) Car une peste née au loin, et venue des confins de l’Égypte, après avoir franchi de vastes cieux et la plaine flottante des mers, s’abattit enfin sur le peuple de Pandion ; et tous aussitôt devenaient en foule la proie de la maladie et de la mort.
D’abord un feu dévorant se portait à la tête, les deux yeux étincelaient d’ardentes rougeurs. La gorge elle-même, noire à l’intérieur, suait du sang ; des ulcères resserraient en l’obstruant le chemin de la voix, et le sang ruisselait aussi de la langue, cette interprète de l’âme, affaiblie de ses blessures, lourde, paresseuse, et rude au toucher.
(6, 1150) Puis, quand le torrent du mal, descendu par la gorge, inondait la poitrine et se répandait au cœur attristé des malades, alors toutes les barrières de la vie s’ébranlaient à la fois.
De la bouche roulaient, avec l’haleine, ces odeurs fétides qu’exhalent en se gâtant les cadavres abandonnés. L’âme entière dépouillée de sa force, et tout le corps, languissaient, touchant déjà au seuil de la mort. Ces insupportables douleurs avaient pour compagnes assidues les inquiétudes, les angoisses, les plaintes mêlées de gémissements ; et des sanglots redoublés nuit et jour, (6, 1160) obligeant les nerfs et les membres à se tordre sans cesse, brisaient enfin par de nouvelles fatigues leurs ressorts déjà fatigués.
Cependant tu n’aurais vu, à fleur de corps, aucune extrémité trop brûlante ; la main y rencontrait plutôt une impression de tiédeur, quoiqu’en même temps le corps entier fût rougi et marqué du feu des ulcères, pareil au feu sacré qui se répand sur nos membres. Mais la partie intérieure de l’homme s’embrasait jusqu’à la moelle des os ; et la flamme bouillonnait dans l’estomac, comme dans une fournaise. (6, 1170) Pas un des malades n’eût enduré l’usage de la plus mince, de la plus légère étoffe : tous abandonnaient leurs membres, brûlés par la fièvre du mal, au vent, au froid ; une partie même à l’onde glacée des fleuves, où ils précipitaient leurs corps nus. Beaucoup s’élancèrent jusqu’au fond des puits, et y vinrent tomber la bouche béante. Une soif dévorante, insatiable, les y plongeait ; et pour elle les torrents étaient comme des gouttes d’eau.

Le mal n’avait point de relâche : les corps gisaient épuisés de fatigue ; la médecine bégayait à peine dans une muette épouvante, tant elle voyait de malades (6, 1180) rouler un œil ardent, au sein de longues et pénibles insomnies ! Bien d’autres signes annonçaient la mort : l’âme bouleversée par la tristesse et l’effroi ; le sourcil dur et froncé ; l’air hagard et farouche ; les oreilles inquiètes et toujours pleines d’un sinistre tintement ; l’haleine tantôt précipitée, tantôt lente et forte ; une sueur qui ruisselait à flots brillants du cou ; une salive claire, appauvrie, teinte d’une couleur de safran, chargée de sel, et qu’une toux rauque chassait avec peine de la gorge. Les nerfs se contractaient aux mains, les membres tressaillaient ; (6, 1190) du bout des pieds, enfin, le froid étendait à pas lents et sûrs ses envahissements. A l’approche du moment suprême, ils avaient encore les narines serrées, la pointe du nez aiguë et mince, les yeux caves, les tempes creuses, la peau froide et rude, la bouche convulsivement ouverte, le front tendu et saillant. Bientôt après, la mort roidissait leurs membres immobiles ; et quand le soleil avait huit fois blanchi les cieux de sa lumière, ou neuf fois allumé son flambeau, ils rendaient l’âme.

Si quelques-uns, comme le fait arriva, échappaient à cette mort, parce que les plaies hideuses de leurs entrailles vomissaient un torrent de matières noires, (6, 1200) cependant le poison et le trépas les attendaient encore. Que de fois, au milieu de vives douleurs à la tête, un sang corrompu remplissant les narines jaillissait à grands flots ! et par cette voie s’écoulait toute la vigueur, toute la substance des hommes.
Évitaient-ils ce flux impétueux de sang empoisonné, la maladie se jetait alors sur les nerfs, les articulations, et jusque sur les organes générateurs du corps. Aussi les uns, craignant le terrible seuil de la mort, vivaient-ils en abandonnant au fer la dépouille de leur virilité. D’autres, sans pieds ni mains, tenaient encore (6, 1210) à la vie ; une foule se privaient de leurs yeux : tant était vive cette peur de mourir imprimée dans leur âme ! Quelques malheureux enfin se prirent à oublier toutes choses, au point de ne plus se reconnaître eux-mêmes.

On gisait immobile, n’envisageant plus que la mort, et l’on expirait sur la place

Quoique la terre fût jonchée de cadavres entassés sur cadavres et manquant de sépulture, la race des oiseaux et les bêtes sauvages s’en écartaient d’une fuite rapide, pour éviter d’infectes odeurs : ou bien elles goûtaient à peine ces restes, que déjà elles languissaient aux approches de la mort.
Et même, en ces tristes jours, on ne voyait guère d’oiseaux apparaître, ni d’animaux nuisibles (6, 1220) sortir des forêts : la plupart, frappés de la maladie, expiraient languissamment. Les chiens surtout, les chiens fidèles, étendus dans toutes les rues, y vomissaient avec effort leur âme, sous les assauts du mal qui arrachait la vie de leurs membres.
On menait à la hâte d’innombrables funérailles que nul n’accompagnait. Rien ne fournissait un remède général et sûr ; car ce qui avait permis à l’un d’aspirer encore le souffle vivifiant des airs, d’apercevoir encore la voûte des cieux, perdait l’autre et amenait sa ruine.
Mais de toutes ces calamités voici la plus affreuse, (6, 1230) la plus lamentable : à peine saisi du fléau, on se voyait déjà condamné à mourir ; et, dans le triste abattement d’une âme défaillante, on gisait immobile, n’envisageant plus que la mort, et l’on expirait sur la place.
Oui, car l’avide contagion du mal ne cessait point un seul instant de gagner les uns après les autres, comme des troupeaux chargés de laine ou des bœufs mugissants. Voilà surtout ce qui entassait funérailles sur funérailles. En effet, tous ceux qui fuyaient la couche des malades, trop attachés à la vie, trop effrayés de la mort, (6, 1240) étaient bientôt punis par une mort aussi triste que honteuse, délaissés eux-mêmes, manquant de secours, et à leur tour victimes de l’Abandon. Ceux au contraire qui assistaient les autres, succombaient et à la contagion, et à la fatigue que les obligeaient de subir une noble pudeur, et la prière caressante, la voix plaintive des mourants. Aussi étaient-ce les meilleurs des hommes qui essuyaient ce beau trépas.
Luttant d’efforts pour ensevelir sans relâche tout un peuple des siens, on revenait enfin brisé par les larmes et le deuil. Alors la plupart tombaient au lit sous le poids du chagrin ; et il était impossible de trouver un homme que ni la maladie, (6, 1250) ni la mort, ni le deuil, n’eût frappé à cette cruelle époque.
Le pâtre, le bouvier, et le guide robuste de la charrue, sentaient aussi de mortelles langueurs. Au fond des chaumières se pressaient des corps étendus, victimes du fléau et de la misère. Ici tu aurais vu des parents jetés sans vie sur les restes sans vie de leurs enfants ; là des fils expirant sur le cadavre de leur père et de leur mère !
Cette désolation fut en grande partie répandue des campagnes dans la ville, et apportée par une foule de laboureurs (6, 1260) qui, aux premières atteintes du mal, y affluèrent de tous côtés. Les maisons, les places disparaissaient toutes sous leurs flots épais, et la mort y amoncela facilement les cadavres.
Un grand nombre tombaient de soif au milieu des rues, et leurs corps, roulant au pied des fontaines jaillissantes, y demeuraient étendus, et suffoqués par une onde trop douce à leur gorge avide. Dans tous les endroits publics, sur tous les chemins, on voyait aussi des corps à demi éteints, aux membres languissants, horribles de saleté, couverts de lambeaux, aux chairs gâtées et en ruines, aux os revêtus à peine d’une peau livide, (6, 1270) que les plaies hideuses des entrailles et la corruption avaient déjà presque engloutie !
Enfin la mort, amoncelant ces dépouilles inanimées jusque dans le sanctuaire des immortels, chargeait incessamment de cadavres tous les édifices sacrés, que les gardiens des temples remplissaient de leurs hôtes. Car alors la religion et les divinités saintes étaient peu considérées : la douleur du moment avait plus de force.
On ne conservait plus, dans la ville, ces solennelles habitudes dont la pieuse cité accompagna toujours les funérailles. Le peuple courait çà et là tout bouleversé ; et chacun, (6, 1280) livré à ses propres ressources, ensevelissait tristement son ami.
Un mal si imprévu, et la dure misère, leur inspiraient même bien des violences. Ils plaçaient à grands cris leurs parents sur des bûchers construits pour d’autres, ils y mettaient le feu ; et souvent ils engageaient des luttes sanglantes, plutôt que d’abandonner leurs cadavres.

 

 

Qui était Thucydite ? 

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 « Journaliste », parce qu’il relate des faits auxquels il a lui-même pris part, et « sociologue », parce qu’il explique ces faits dans leur dimension profondément humaine, l’Historien Thucydide a eu conscience de faire une œuvre comme « un bien pour toujours », en cela qu’elle avait pour but de débusquer des vérités pouvant s’appliquer à d’autres temps.

Historien grec du Vème siècle avant notre ère (env. 460-395), Thucydide tient une place à part parmi les historiens : homme d’une seule œuvre, l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, retraçant le conflit qui opposa Athènes et Sparte entre 431 et 404 av. J.C., il passe pour avoir le premier jeté les bases du travail historique, séparant désormais nettement le plan du merveilleux mythique de celui de la réalité historique.

Témoin de son temps

La vie de Thucydide est toute entière vouée à la guerre qu’il relate puisque avant d’en être l’historien, il en fut lui même un acteur malheureux : né vers 460 av. J.C., dans une famille noble d’Athènes, il reçoit un commandement militaire en 424 mais ne peut empêcher la chute d’Amphipolis. Cet échec lui vaut d’être condamné à l’exil et commence alors pour lui sa carrière d’historien qui, elle, le couronnera par delà les siècles.
Chassé d’Athènes, il se réfugie d’abord en Thrace puis, pour les besoins de son projet, il commence à voyager, accumulant nombre documents et témoignages des combattants des deux camps. Il meurt vers 395 av. J.C., laissant un travail inachevé qu’il reviendra à Xénophon de terminer dans ses Helléniques.

Un projet : la quête du sens et de l’intelligibilité

Par delà le sujet de son récit – le déroulement chronologique de la guerre du Péloponnèse , Thucydide construit une œuvre fondamentale et novatrice par l’objectif même qu’il s’est fixé. Sévère avec ses prédécesseurs, récusant les poètes qui brodent et amplifient les faits, il ne veut s’attacher, lui, qu’à la stricte réalité historique pour « voir clair dans les faits passés ». Se démarquant ainsi de la libre curiosité d’Hérodote, il entend adopter une attitude plus critique et plus « scientifique » afin de dégager les causes profondes et immédiates de la guerre entre Athènes et Sparte.

Un rôle : faire comprendre les événements

Son rôle d’historien consiste à établir les faits et à les insérer dans des chaînes logiques de causalités. Ainsi, le récit est-il au service de l’intelligibilité de l’histoire et, bien au-delà de l’enchaînement superficiel des événements, Thucydide s’interroge sur les mécanismes cachés du mouvement historique.
Thucydide croit en la permanence de la nature humaine et l’essence même de son travail est de dégager des vérités immuables : il décrit la guerre du Péloponnèse et ses maux qui, selon lui, existeront toujours « tant que la nature humaine restera la même. »
Il déclare vouloir faire œuvre utile en permettant de comprendre non seulement les événements qu’il rapporte mais aussi « tous ceux qui à l’avenir, en vertu du caractère humain […] seront semblables ou analogues. »

Une méthode : doute critique et rigueur scientifique

Thucydide est le premier à vouloir s’affranchir véritablement de la dimension épique du récit historique pour ne s’en tenir qu’à la vérité stricte, promouvant ainsi une nouvelle méthode d’écriture. Dès l’introduction de son Histoire, il expose sa démarche d’historien qui trouve sa substance dans la remise en cause de ce qui est communément admis.
En effet, pour lui l’histoire commence par la suspicion : témoin privilégié des événements qu’il rapporte puisqu’il en fut lui même un acteur, il se méfie néanmoins et dit la difficulté de démêler le vrai du faux. Soucieux d’une observation rigoureuse, il ne cesse de prendre ses distances par rapport à son sujet et aux sources mêmes qu’il utilise, estimant qu’« il est difficile d’accorder créance aux documents dans leur ensemble ».

Ainsi, la pratique thucydienne de l’histoire commence- t’-elle d’abord par la critique systématique des sources. Rapportant des faits récents, il ne retient comme information véridique que ce qu’il a vu ou ce qui lui a été rapporté par des témoins directs, après confrontation minutieuse des différents témoignages, selon la règle qu’il s’est imposée de ne jamais se fier absolument à la mémoire de ceux qui ont participé aux événements : « les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu’ils font la plus importante ».

« Un bien pour toujours »

Pour Jacqueline de Romilly, historienne de la Grèce ancienne, « Thucydide ne semble avoir existé que pour s’intéresser avec passion à cette grande expérience contemporaine [la guerre du Péloponnèse] et pour chercher à en exprimer le sens ». De fait, Thucydide est bien le premier a avoir fait de la pratique historique une discipline orientée vers la recherche de l’intelligibilité des événements, il est le premier qui ait voulu discerner derrière le factuel et l’instantané « la cause la plus vraie ».

 

Guerre du Péloponnèse

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La guerre du Péloponnèse est la guerre qui, de 431 av. J.-C. à 404 av. J.-C., oppose les cités grecques entre elles.

La cité d’Athène, dirigeant la Ligue de Délos, , mène une politique provocatrice envers ses voisines (Corinthe et Magare). Les cités du Péloponèse, dont Sparte, déclarent la guerre à Athènes. L’Attique est ravagée, la cité d’Athènes mobilise et perd de très nombreux citoyens. Une trêve est conclue entre 421 av. J.-C. et 415 av. J.-C.. Puis à partir de 415 av. J.-C., la guerre se déplace en Sicile où les Athéniens subissent de graves défaites. La guerre passe ensuite en Ionie. Athènes perd la guerre. Sparte devient alors la première puissance de la Grèce.

Quelles ont été les causes de la guerre du Péloponnèse ?

Depuis la fin des guerres médiques, grâce à la direction de la Ligue de Délos, créée en 477 av. J.-C., Athènes domine la mer Egée. Elle impose sa volonté aux cités adhérentes à la Ligue. Athènes profite de sa supériorité pour puiser dans le trésor de la ligue afin de financer le coût de fonctionnement de son organisation démocratique et les travaux d’embellissement de la ville (reconstruction des temples de l’Acropole). Les cités de la Ligue qui protestent sont réduites militairement à l’obéissance et le contrôle de celles-ci est assuré par l’installation de colonies d’Athéniens (les clérouques) sur leur territoire.

Athènes gêne aussi d’autres cités grecques indépendantes. La réussite commerciale d’Athènes inquiète Corinthe, autre grande cité commerciale. En mer Ionienne, Corcyre en lutte contre Corinthe à propos d’une de leur colonie commune (à partir de 435 av. J.-C.), s’allie à Athènes. Cette dernière intervient mollement et se fait battre par Corinthe. De plus, Athènes indispose Corinthe en contraignant militairement la cité de Potidée, colonie de Corinthe située dans le nord de la mer Égée, à rester dans la Ligue de Délos dont elle voulait sortir (432-429 av. J.-C.).

Mégare, cité voisine d’Athènes à l’ouest, en devient l’ennemi, quand Athènes décide, en 432 av. J.-C., de lui interdire l’accès à tous les ports de la Ligue de Délos, décision qui asphyxie l’économie de la ville.

Corinthe et Mégare, deux cités membres de la Ligue du Péloponèse dirigée par Sparte, obtiennent de celle-ci une déclaration de guerre contre Athènes et la Ligue de Délos.

La guerre

La guerre du Péloponnèse s’est déroulée en trois phases.

Sparte dispose de l’armée terrestre la plus expérimentée de Grèce. Cependant, elle ne peut rester longtemps loin de ses bases arrières à cause des difficultés du ravitaillement. Sparte craint aussi une révolte de ses esclaves (les hilotes) qui cultivent les terres des combattants. Aussi organise-t-elle plutôt des raids de quelques semaines, en -430, -428, -427 et -425. Les Spartiates ravagent les campagnes de la cité d’Athènes : ils brûlent les récoltes ou saccagent les semis, arrachent les ceps de vigne et les oliviers. Les paysans athéniens fuient leurs villages pour se retirer derrière les Longs murs qui relient Athènes au port du Pirée. Malheureusement pour eux, le typhus fait des ravages à partir de -430 : Périclès en mourra en -429.

Athènes envoie des bateaux de guerre pour ravager les côtes du Péloponèse. Les Athéniens détruisent la flotte de Sparte et ses alliés à Naupacte en -430. Puis ils s’emparent de l’île de Sphactérie et de Pylos en -425. Les Spartiates envoyés contre eux sont écrasés et leurs pertes sont très lourdes.

Sparte affaiblie propose la paix qui est rejetée par Athènes sous l’influence du stratège Cléon. La guerre continue.

En -424/-423, le Spartiate Brasidias s’empare de plusieurs cités de Thrace qui sont des alliées d’Athènes. La route du bois nécessaire à la construction des trières athéniennes est coupée. Une contre-offensive athénienne échoue en -422.

Aussi épuisées l’une que l’autre, Athènes et Sparte font la paix (« paix de Nicias) ») en -421. On revient à la situation existante en -431 au début de la guerre.

L’expédition de Sicile (415-413 av. J.-C

Alcibiade

En -415, Athènes, champion des cités démocratiques, vient en aide aux démocrates de la cité de Ségeste en Sicile, attaqués par la cité de Sélinonte, elle-même alliée de la puissante cité de Syracuse (qui a été fondée par Corinthe).

Cette expédition militaire divise Athènes. Mais le jeune Alcibiade parvient à convaincre les citoyens que l’aide à Ségeste gênera le ravitaillement de Sparte qui se fournit en Sicile. La prise de la Sicile serait de plus la première étape de la constitution d’un empire colonial athénien dans la mer Méditerranée occidentale. L’expédition mobilise des moyens considérables : 90 trières et plus de 5000 hoplites sans compter, les archers, les frondeurs et les cavaliers, transportés par une quarantaine d’autres navires. Elle est commandée par Nicias, Lymachos et Alcibiade.

Malgré leurs désaccords sur la stratégie à employer, les Athéniens prennent Catane et en font une base pour leurs futures opérations. Mais Alcibiade, compromis dans un scandale politico-religieux, refuse de revenir à Athènes pour y être jugé. Il s’enfuit à Sparte et pousse les Spartiates à aider les Syracusains et à s’emparer de la forteresse de Décélie, dans le nord de l’Attique.

Au début de -414, les Athéniens parviennent à isoler Syracuse grâce à la construction d’un double mur. Le stratège Lymachos est tué pendant les combats. Mais l’arrivée des Spartiates en Sicile permet de piéger les Athéniens dans le port de Syracuse. Malgré les renforts considérables qui sont envoyés, les Athéniens sont battus sur le plateau des Épipoles qui domine Syracuse. Ils ne peuvent évacuer leurs troupes, car les Syracusains ont détruit une grande partie de la flotte athénienne. C’est un désastre. Les prisonniers sont enfermés dans les carrières des Latomies et, après deux mois, les survivants sont vendus comme esclaves.

La Ligue de Délos perd ainsi près de 200 navires et près de 50 000 hoplites (dont 12 000 Athéniens).

En -411, les citoyens athéniens les plus riches prennent le pouvoir et terrorisent leurs adversaires démocrates pendant quelques semaines. C’est le gouvernement des Quatre-Cents. Par contre, Syracuse, bien que victorieuse est ruinée. En -409, une révolution porte les démocrates syracusains au pouvoir. Surtout Carthage profite des difficultés des Grecs en Sicile pour s’implanter dans l’île.

La guerre dans la mer Égée (411-404 avJC)

Parallèlement à la guerre en Sicile, les Spartiates font le blocus terrestre d’Athènes à partir de la forteresse de Décélie. Mais Alcibiade, qui s’est brouillé avec Sparte, est rappelé à Athènes. La guerre va alors se dérouler dans la mer Egée. Grâce à la marine qui est reconstituée, Alcibiade bat les Spartiates à Cynossema et à Abydos en- 411, puis à Cyzique en -410. En -408, il reprend Byzance. Athènes refuse la proposition de paix de Sparte.

En -406, alors que les Spartiates battent Alcibiade à Notion, la flotte athénienne est victorieuse dans la bataille des îles Arginuses au sud de Lesbos. Une nouvelle fois Sparte propose la paix, qu’Athènes refuse de nouveau.

En -405, le Spartiate Lysandre, aidé par le Perse Cyrus, reprend l’Hellespont, qui commande la route de Byzance, et écrase les Athéniens à Aigos Potamos. Il vient alors assiéger Le Pirée. Encerclée par la terre et par la mer, Athènes capitule.

Les conditions de paix de -404 sont sévères (mais les Athéniens évitent la destruction de la ville et la vente des habitants comme est dissoute et Athènes doit adhérer à la Ligue du Péloponèse.  Les Athéniens doivent détruire les Long Murs. Les Spartiates interdisent le régime démocratique qui est remplacé par la tyrannie des Trente Avec leurs 3 000 partisans, ils pourchassent leurs adversaires démocrates. Cependant, dès -403, Thrasybule, grâce à l’appui des riches métèques, rétablit la démocratie athénienne.

À la fin de la guerre du Péloponnèse, Sparte prend la première place en Grèce.

 

Lucrèce (en latin Titus Lucretius Carus)

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Poète et philosophe latin (Rome ? vers 98-55 avant J.-C.).

Auteur de l’un des ouvrages les plus connus des latinistes, le poème didactique De natura rerum (« De la nature des choses » ou « De la nature »), Lucrèce fut à Rome le continuateur de l’épicurisme et de l’atomisme. Il aborda une diversité de sujets touchant notamment à la biologie, à la physique, à la cosmologie, à la psychologie, à l’histoire de l’homme et de la culture.

UNE VIE RESTÉE ÉNIGMATIQUE

Lucrèce, sans doute né à Rome, appartient à l’une des familles les plus anciennes et les plus illustres. Il a une connaissance de la poésie ainsi que de la philosophie grecque et latine qui trahit d’ailleurs une éducation soignée. D’après les additions de saint Jérôme à l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, c’est victime d’un philtre d’amour qu’il aurait composé le De natura rerum, pendant les intervalles de lucidité que lui auraient laissés ses crises de folie, puis il se serait suicidé. Au demeurant, sa vie est pratiquement inconnue. On ne sait pas davantage si Cicéron fut son réviseur et son éditeur.

Esprit scientifique de premier ordre, Lucrèce est en tout cas celui qui transmet et analyse les théories déjà énoncées par Démocrite, Empédocle et Epicure, par  et c’est grâce au De natura rerum que nous connaissons leur conception du système atomique. La rigueur de sa démonstration est telle que sa conception du plaisir – le bien suprême – découle tout naturellement de sa physique. Pourtant, il ne traite jamais directement de la morale épicurienne, se contentant de montrer que les passions et les craintes qu’éprouvent les hommes les écartent du bonheur.

Lucrèce se révèle aussi un grand poète sachant traduire les idées philosophiques en tableaux brillants, où alternent l’enthousiasme, la critique et l’interrogation. Son œuvre exercera une grande influence sur la poésie latine, fournissant à Virgile et Ovide un modèle de composition.

UNE ŒUVRE MAJEURE DE LA PENSÉE ANTIQUE

Dédié à Caius Memmius Gemellus, gouverneur de la province de Bithynie en 57 avant J.-C., le De natura rerum tente d’introduire dans le monde romain la pensée épicurienne en faisant de la physique le fondement d’une éthique libératrice pour l’esprit humain.

UN EXPOSE EN SIX LIVRES

Le livre I, qui s’ouvre par une fameuse invocation à Vénus, dénonce les méfaits de la religion – qui ont conduit au sacrifice d’Iphégénie – mais surtout enseigne que le monde est composé d’atomes indestructibles et indivisibles, et que rien ne se crée ni ne se perd. Le livre II traite du mouvement des atomes, entraînés dans le vide par une chute éternelle et amenés à se grouper pour former les corps sans intervention divine. Le livre III caractérise l’identité du principe vital (anima) et du principe pensant (animus), composés d’atomes plus subtils que le corps ; l’âme périt avec ce dernier, et une vie future n’est donc pas à redouter. Le livre IV explique le mécanisme de la connaissance par la théorie des sensations  : celles-ci ne nous trompent pas si nous les interprétons sans illusions ni passions. Le livre V relate l’histoire du monde et de l’homme : le monde est constitué par des éléments périssables qui résultent de la rencontre fortuite des atomes ; l’évolution de l’humanité est solidaire du progrès. Le livre VI a pour objet les phénomènes susceptibles d’effrayer l’homme : ceux-ci n’ont pas pour cause la colère des dieux, mais ils s’expliquent d’eux-mêmes – comme l’épidémie de peste d’Athènes.

UNE PEDAGOGIE POUR L’HUMANITE

Poignante interrogation sur le destin de l’homme et de l’Univers, le poème de Lucrèce tend à démontrer que celui qui comprend la physique (entendons la nature dans son ensemble) se conduit aussi selon la morale (entendons la voie vers la sagesse). Il contient certes d’admirables intuitions scientifiques qui se voudraient optimistes, mais il peut aussi se lire, à travers ses interrogations mêmes, comme un traité du désespoir. Qu’est l’être humain sinon un corps jeté malgré lui dans le monde, dénué de tout dès l’enfance et contraint à vivre une vie qu’il n’a pas réclamée ? Cette étrangeté de l’existence humaine suscite un sentiment d’insécurité : angoisse de l’infini, vertige métaphysique, mais aussi conscience de la contradiction fondamentale que présente la nature, tantôt apaisée et rayonnante (livres I et II), tantôt hostile ou indifférente à la souffrance humaine (livres I, II, V et VI).

Quelle issue avons-nous ? Vers quelle transcendance pouvons-nous nous tourner ? Si une puissance divine existe, force est de constater qu’elle se révèle « incapable de reculer les limites du destin, de lutter contre les lois de la nature » (livre V, 309-310), et donc d’infléchir notre humaine condition. En fin de compte, la mort qui nous attend n’est pas terrifiante mais salvatrice. Elle nous libère de notre angoisse existentielle. Avant cela, l’homme devenu sage est celui qui s’est défait aussi bien de la crainte des dieux que de celle de la mort. Celui qui connaît alors le plaisir.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 8 novembre 2020 : 32ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 8 novembre 2020 :

32ème dimanche du Temps Ordinaire

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http://www.byzantina.com/ _ Histoire de l’Etat byzantin, par Georges Ostrogorsky.  » Histoire  » Payot, 1996.

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

Ière Lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de la Sagesse 6,12-16

12 La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas.
Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment,
elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent.
13 Elle devance leurs désirs
en se faisant connaître la première.
14 Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas :
il la trouvera assise à sa porte.
15 Penser à elle est la perfection du discernement,
et celui qui veille à cause d’elle
sera bientôt délivré du souci.
16 Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ;
au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ;
dans chacune de leurs pensées,
elle vient à leur rencontre.

OR DONC, ROIS, LAISSEZ-VOUS INSTRUIRE
Avec Aragon, les amoureux chantent « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? » : les croyants le chantent encore plus ; la foi est bien l’histoire d’une rencontre. Dans ce texte du livre de la Sagesse, comme dans toute la Bible, il s’agit de la foi d’Israël, de l’Alliance entre Dieu et son peuple. Car l’auteur du livre de la Sagesse est un croyant ! Je dis « l’auteur » à défaut de pouvoir être plus précise ! On ne sait pas qui il est : une seule chose est sûre : ce livre intitulé « Livre de la sagesse de Salomon » n’est très certainement pas du grand roi Salomon, le fils de David, qui a régné vers 950 av. J.C. Ce Livre a été écrit en grec (et non en hébreu) par un Juif anonyme, à Alexandrie en Egypte, environ cinquante ans seulement, peut-être moins, avant la naissance de Jésus-Christ. Le passage que la liturgie   nous offre ici fait partie de tout un ensemble de recommandations aux rois ; évidemment, l’attribution du livre au roi dont la Sagesse était proverbiale donnait toute latitude à l’auteur pour donner des conseils.
Le chapitre 6 commence par : « Or donc, rois, écoutez et comprenez, laissez-vous instruire, vous dont la juridiction s’étend à toute la terre… C’est à vous, ô princes, que vont mes paroles, afin que vous appreniez la Sagesse et ne trébuchiez pas ». Son discours tient en trois points :
Premièrement, la Sagesse est la chose la plus précieuse du monde : et là, ce livre au titre trop sérieux recèle des envolées littéraires auxquelles on ne s’attendait pas : « La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas ». Ou encore : « Elle est un effluve de la puissance de Dieu, une pure irradiation de la gloire du Tout-Puissant… elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu et une image de sa bonté. » (Sg 4,25-26). Elle est tellement précieuse qu’on la compare à la plus désirable des femmes : « Elle est plus radieuse que le soleil et surpasse toute constellation. Comparée à la lumière, sa supériorité éclate : la nuit succède à la lumière, mais le mal ne prévaut pas sur la Sagesse. » (Sg 7,29-30). « C’est elle que j’ai aimée et recherchée dès ma jeunesse, j’ai cherché à en faire mon épouse et je suis devenu l’amant de sa beauté. » (Sg 8,2).
Deuxièmement, la Sagesse est à notre portée, ou, plus exactement, elle se met à notre portée : « Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment… elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. » Au passage, il faut admirer ce style très balancé que nous trouvons si souvent dans la Bible, en particulier chez les prophètes et dans les psaumes.. Mais surtout, il y a dans ces deux phrases parallèles une affirmation fondamentale : c’est qu’il n’y a pas de conditions pour rencontrer Dieu ; pas de conditions d’intelligence, de mérite ou de valeur personnelle… Jésus le redira sous une autre forme : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira… Quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, à qui frappe, on ouvrira. » (Mt 7,7-9).
QUI DEMANDE REÇOIT
Et l’auteur attribue au roi Salomon cette confidence : « J’ai prié et le discernement m’a été donné, j’ai imploré et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. » (Sg 7,7). Il nous suffit de la désirer : la seule condition, évidemment, la chercher, la désirer ardemment : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube » dit le psaume 62/63. « Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte » ; toujours cette affirmation qu’elle est tout près de nous, et qu’il nous suffit de la chercher… manière aussi de dire que nous sommes libres ; Dieu ne nous force jamais la main.
Troisièmement, non seulement, elle répond à notre attente, mais elle-même nous recherche, elle nous devance ! Et là, il faut quand même de l’audace… Pourtant, l’auteur le dit en toutes lettres : « Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première »… « Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle. » Dieu prend l’initiative de se révéler à l’homme ; car, on l’a deviné, la Sagesse n’est autre que Dieu lui-même inspirant notre conduite. Plus tard, Saint Paul dira de Jésus-Christ qu’il est la Sagesse de Dieu : « Il est Christ, Puissance de Dieu, Sagesse de Dieu » (1 Co 1,24-30). « Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle » : de nous-mêmes, nous ne pourrions pas atteindre Dieu. Et la dignité dont il est question ici, c’est seulement ce désir de Dieu : la seule dignité qui nous est demandée, c’est d’avoir un cœur  qui cherche Dieu. Serait-ce cela la « robe des noces » de la parabole ?
Et voilà pourquoi il peut y avoir rencontre, Alliance : on sait bien que, pour qu’il y ait vraiment rencontre intime entre deux êtres, il faut que les deux le désirent ; et c’est ce que nous dit le passage d’aujourd’hui : Dieu est à la recherche de l’homme ; il faut et il suffit que l’homme soit à la recherche de Dieu : « Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ; au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ; dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre ».
On peut se poser la question : sur quels critères peut-on juger qu’un roi (ou quiconque) aura été sage ou non ? Voici ce qu’en dit Jérémie : « Que le sage ne se vante pas de sa sagesse, que le vaillant ne se vante pas de sa vaillance, que le riche ne se vante pas de sa richesse ! Mais qui veut se vanter, qu’il se vante de ceci : avoir de l’intelligence et me connaître, car je suis le SEIGNEUR qui exerce la bonté, le droit et la justice sur la terre. Oui, c’est cela qui me complaît, oracle du SEIGNEUR ! » (Jr 9, 22-23). Voilà donc les critères de la vraie sagesse : celle qui se traduit par la bonté, le droit, la justice.
Notre auteur dit quelque chose d’équivalent : « C’est lui (le Très-Haut) qui examinera vos actes… Si vous, les ministres de sa royauté n’avez pas jugé selon le droit, ni respecté la loi, ni agi selon la volonté de Dieu… (sous-entendu « il vous jugera ») » (Sg 6,3-4). Décidément, où qu’on se tourne dans la Bible, cela revient toujours au même : la seule chose qui nous est demandée, c’est d’agir selon la volonté de Dieu : « Ce ne sont pas ceux qui disent ‘Seigneur, Seigneur’, mais ceux qui font la volonté de mon Père… » et le prophète  Michée précise : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu (d’autres traductions disent « la vigilance » dans la marche avec ton Dieu) (Mi 6,8). Toutes les autres lectures de ce trente-deuxième dimanche nous parleront de cette vigilance.

PSAUME – 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

5 Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
6 Comme par un festin je serai rassasié :
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

7 Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
8 Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.

JE CRIE DE JOIE À L’OMBRE DE TES AILES
« Je crie de joie à l’ombre de tes ailes » : c’est beau, mais c’est quand même étonnant ! En fait, il faut se transporter en pensée, à l’intérieur du Temple de Jérusalem (avant sa destruction, bien sûr, en 587 av. J.C. par Nabuchodonosor)… et supposer que nous sommes prêtres ou lévites. Là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l’Arche d’Alliance : attention, quand nous disons Arche aujourd’hui, nous risquons de penser à une œuvre  architecturale imposante : les Parisiens penseront peut-être à ce qu’ils appellent la Grande Arche de la Défense… Pour Israël, c’est tout autre chose ! Il s’agit de ce qu’ils avaient de plus sacré 1 : un petit coffret de bois précieux, recouvert d’or, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins.
Les « Chérubins » n’ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C’étaient des êtres célestes, à corps de lion, et face d’homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités… En Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu’ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l’Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu. Ici, un prêtre en prière dans le Temple, à l’ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l’aube jusqu’à la nuit.2
Les autres images de ce psaume sont toutes également empruntées au vocabulaire des lévites : « Je t’ai contemplé au sanctuaire » : ils étaient les seuls à pénétrer dans la partie sainte du Temple… « toute ma vie, je vais te bénir » : effectivement toute leur vie était consacrée à la louange de Dieu… « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées… « Comme par un festin je serai rassasié », c’est une allusion à certains sacrifices qui étaient suivis d’un repas de communion pour tous les assistants, et d’autre part, on sait que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices… « Dans la nuit, je me souviens de toi, je reste des heures à te parler » : lorsqu’ils étaient de service à Jérusalem, leur vie entière se déroulait dans l’enceinte du Temple.
En fait, ce psaume est une métaphore : ce lévite, c’est Israël tout entier qui, depuis l’aube de son histoire et jusqu’à la fin des temps, s’émerveille de l’intimité que Dieu lui propose : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi… » Et quand il dit « dès l’aube », il veut dire depuis l’aube des temps : depuis toujours le peuple d’Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n’attend que la pluie pour revivre, c’est une expérience habituelle, très suggestive.
DIEU, TU ES MON DIEU, JE TE CHERCHE DÈS L’AUBE
Depuis l’aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d’autant plus grande qu’il a expérimenté la présence, l’intimité proposée par Dieu. Et donc, à un deuxième niveau, c’est l’expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d’Egypte et à l’expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17). La plus belle prière est certainement celle qui jaillit de notre pauvreté spirituelle, comme la plainte du déshydraté : « J’ai soif ».
« Je t’ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l’Alliance. « J’ai vu ta force et ta gloire », dans la mémoire d’Israël, cela évoque les prodiges de l’Exode pour libérer son peuple de l’esclavage en Egypte. Tout autant que la formule « Tu es venu à mon secours » : on n’oubliera jamais, de mémoire d’homme, en Israël, cette phrase de Dieu à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer. » (Ex 3,7).
Quand on méditait sur cette libération apportée par Dieu, on comparait parfois celui-ci à un aigle apprenant à ses petits à voler : « Il est comme l’aigle qui encourage sa nichée : il plane au-dessus de ses petits, il déploie toute son envergure, il les prend et les porte sur ses ailes. » (Dt 32,11). En écho on lit dans le livre de l’Exode, au moment de la célébration de l’Alliance : « Tu diras ceci à la maison de Jacob… Vous avez vu vous-mêmes comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. » (Ex 19, 4). Si bien que les ailes des chérubins dans le Temple prenaient encore une autre signification. Elles sont les ailes protectrices de celui qui apprend à Israël le chemin de la liberté.
Toutes ces évocations d’une vie d’Alliance, d’intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! Où l’on a bien besoin de s’accrocher aux souvenirs du passé. Tout n’est pas si rose et les derniers versets (que la liturgie ne nous fait pas chanter), disent fortement, violemment même l’attente de la disparition du mal sur la terre, par exemple : « Ceux qui pourchassent mon âme, qu’ils descendent aux profondeurs de la terre »… Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle, et la délivrance de tout mal et de toute persécution.
L’expression « je te cherche dès l’aube… mon âme a soif » dit aussi que cette quête n’est pas encore comblée : Israël est le peuple de l’attente, de l’espérance: « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur n’attend l’aurore. » (Ps 129/130,6). Quand Jésus parle de veille, de vigilance dans la parabole des vierges sages et des vierges folles (qui sera notre évangile de ce trente-deuxième dimanche), c’est à cela qu’il pense : une recherche permanente de Dieu.
Aujourd’hui à la suite du peuple juif, le peuple chrétien reprend à son compte cette prière, cette soif, cette attente : le psaume 62/63 fait partie de la prière des Heures du dimanche matin de la première semaine. Car dans la liturgie chrétienne, le dimanche, jour de la Résurrection  du Christ, est le jour privilégié où nous célébrons la totalité du mystère de l’Alliance de Dieu avec son peuple, depuis l’aube de son histoire, dans l’attente de l’avènement définitif de son Royaume.
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Notes
1 – L’Arche d’Alliance est perdue depuis l’Exil à Babylone et personne ne sait ce qu’elle est devenue.
2 – En réalité, seul le grand-prêtre – avait accès au Saint des Saints, une fois par an, le jour du Yom Kippour (le Grand Pardon). Le prêtre en prière, s’imagine être sous l’ombre de l’Arche.

DEUXIEME LECTURE –

lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens 4, 13-18

13 Frères,
nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance
au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ;
il ne faut pas que vous soyez abattus
comme les autres, qui n’ont pas d’espérance.
14 Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ;
de même, nous le croyons aussi, ceux qui se sont endormis,
Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui.
15 Car, sur la parole du Seigneur, nous vous déclarons ceci :
nous les vivants,
nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur,
nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis.
16 Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine,
le Seigneur lui-même descendra du ciel,
et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord.
17 Ensuite, nous les vivants,
nous qui sommes encore là,
nous serons emportés sur les nuées du ciel,
en même temps qu’eux,
à la rencontre du Seigneur.
Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur.
18 Réconfortez-vous donc les uns les autres
avec ce que je viens de dire.

L’ESPERANCE DES CHRÉTIENS
On se demande souvent ce que les Chrétiens ont de plus que les autres ; Saint Paul vient de nous donner une réponse : nous avons reçu en cadeau l’espérance! D’après lui, c’est ce qui nous distingue : « Il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres qui n’ont pas d’espérance». Une espérance qui ne repose ni sur des raisonnements, ni sur des convictions, ni sur de quelconques prédictions… mais sur un événement qui est le socle de notre foi : à savoir la Résurrection de Jésus-Christ.
Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul va jusqu’à dire : « Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi. » (1 Co 15,14). De deux choses l’une : ou bien Christ est ressuscité ou bien il ne l’est pas. S’il n’est pas ressuscité, alors notre foi est un château de cartes qui ne peut que s’écrouler. « Si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire… Dès lors, même ceux qui sont morts en Christ sont perdus. Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. » (1 Co 15,17-19). Si c’est cela, nous avons été trompés et l’avenir est bouché.
Mais, bien sûr, Paul continue, toujours dans cette lettre aux Corinthiens : « Mais non : Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts. » (1 Co 15,20). « Prémices », c’est-à-dire premier-né de l’humanité vivante. Paul fait allusion, ici, à la coutume de l’offrande des prémices dans l’Ancien Testament : lorsqu’on offrait à Dieu la première gerbe de la récolte, ou l’animal premier-né du troupeau, ces offrandes (ces « prémices ») représentaient la totalité de la récolte, l’ensemble du troupeau. De la même manière, Jésus ressuscité est « prémices » de toute l’humanité.
Et alors nous pouvons contempler ce projet de Dieu : le Dieu vivant a conçu un peuple de vivants ; et c’est pour cela que nous sommes le peuple de l’espérance; rappelons-nous la discussion de Jésus avec les Sadducéens (Mt 22,23s) : à l’époque du Christ, la foi en la Résurrection était un progrès tout récent de la théologie juive ; les Pharisiens y croyaient, mais pas encore les Sadducéens : ils donnaient pour argument la complexité des rapports dans l’au-delà pour une femme qui aurait eu sur terre successivement sept maris : « A la résurrection, duquel des sept sera-t-elle la femme, puisque tous l’ont eue pour femme ? » Jésus leur répond, d’abord, qu’il ne faut pas envisager la Résurrection comme une copie de notre vie sur la terre, la perspective de la mort en moins ; mais surtout, il affirme la Résurrection : « Pour ce qui est de la Résurrection   des morts, n’avez-vous pas lu la parole que Dieu vous a dite : ‘Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob’ ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ».
LA CRÉATION TOUT ENTIÈRE GÉMIT DANS LES DOULEURS DE L’ENFANTEMENT
Cette parole-là lui a permis, à lui, Jésus, le premier, d’affronter la mort. Quand il annonce sa Passion à ses disciples, il annonce toujours en même temps sa Résurrection (Mt 16,16 par ex) ; cette parole-là doit nous permettre à notre tour d’affronter la vie sans angoisse excessive à la pensée de son terme inéluctable, et d’affronter la mort, le jour venu. Comme dit Paul encore : « J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la Création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu … elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet : la Création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. » (Rm 8,17-23).
Cet enfantement, c’est celui du dessein bienveillant de Dieu : s’il y a un moment où nous devons nous souvenir à tout prix que le dessein de Dieu est bienveillant, c’est quand nous envisageons notre mort ; et alors, il ne nous reste plus qu’à nous laisser faire puisque sa volonté est bonne pour nous : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. » (Ep 1,9-10).
RIEN NE POURRA NOUS SÉPARER DE LUI
Ce projet de Dieu, c’est donc un peuple de vivants qui ne font qu’un en Jésus-Christ, comme un seul homme. Au fond, ce qui nous est le plus difficile à imaginer, c’est ce projet d’union : « Réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ ». C’est certainement à cela que Paul pensait lorsqu’il écrivait : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ?… Oui, j’en ai l’assurance : ni la mort, ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rm 8,35-39).
Rien ne pourra nous séparer de lui, rien, pas même la mort biologique : c’est pour cela que Paul emploie l’image du sommeil ; quelqu’un qui dort est bien vivant ! Et donc ceux qui nous ont quittés ne seront pas séparés du Christ. Comme dit Paul dans notre texte d’aujourd’hui : « Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur ». Voilà qui devrait nous permettre de nous réconforter mutuellement. Paul lui-même en a eu peut-être parfois besoin puisqu’il dit dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « C’est pourquoi nous ne perdons pas courage et même si, en nous, l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car nos détresses d’un moment sont légères par rapport au poids extraordinaire de gloire éternelle qu’elles nous préparent. » (2 Co 4,16-17) ; et dans la lettre aux Philippiens : « Notre cité à nous est dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur, le Seigneur Jésus-Christ, qui transfigurera notre corps humilié pour le rendre semblable à son corps de gloire, avec la force qui le rend capable aussi de tout soumettre à son pouvoir. » (Phi 3,20-21).
Pour terminer, imaginons le dernier jour, celui que Jésus appelle « l’avènement du Fils de l’Homme » : le journaliste de service écrira « Ils se sont tous levés comme un seul homme » !

EVANGILE – selon saint Matthieu 25, 1-13

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples cette parabole :
1 « Le royaume des Cieux sera comparable
à dix jeunes filles invitées à des noces,
qui prirent leur lampe
pour sortir à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insouciantes,
et cinq étaient prévoyantes :
3 les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile,
4 tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes,
des flacons d’huile.
5 Comme l’époux tardait,
elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, il y eut un cri :
‘Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.’
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent
et se mirent à préparer leur lampe.
8 Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes :
‘Donnez-nous de votre huile,
car nos lampes s’éteignent.’
9 Les prévoyantes leur répondirent :
‘Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous,
allez plutôt chez les marchands vous en acheter.’
10 Pendant qu’elles allaient en acheter,
l’époux arriva.
Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces,
et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent :
‘Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !’
12 Il leur répondit :
‘Amen, je vous le dis :
je ne vous connais pas.’
13 Veillez donc,
car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »

LA PARABOLE DES DIX JEUNES FILLES
« Le Royaume des cieux est semblable à dix jeunes filles invitées à des noces … » Cette comparaison très positive avec des noces prouve bien que Jésus n’a pas imaginé cette parabole pour nous inquiéter ; il nous invite à nous transporter déjà au terme du voyage, quand le Royaume sera accompli et il nous dit « Ce sera comme un soir de noce » : d’entrée de jeu, on peut donc déjà déduire que même la dernière parole « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » ne doit pas nous faire peur, ce n’est jamais le but de Jésus. A nous de déchiffrer ce qu’elle veut dire.
C’est une parabole, c’est-à-dire que c’est la leçon finale qui compte. Ce n’est pas une allégorie, il n’y a donc pas à chercher des correspondances entre chaque détail de l’histoire et des situations ou des personnes concrètes. Enfin, ne nous scandalisons pas de ces prévoyantes qui refusent de partager, ce n’est pas une parabole sur le partage.
Toutes ces précautions prises, il reste à découvrir ce que peut vouloir dire cette fameuse dernière phrase « Veillez donc ». Pour commencer, reprenons les éléments de la parabole : des noces, une invitation ; dix jeunes filles, cinq d’entre elles sont insouciantes, cinq sont prévoyantes ; les prévoyantes ont de l’huile en réserve, les insouciantes ont pris leur lampe sans emporter d’huile… or il est vrai qu’une lampe à huile sans huile n’est plus une lampe à huile… C’est aussi insensé 1 que de mettre une lampe sous le boisseau : « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » (Mt 5,15).
L’époux tarde à venir et tout notre petit monde s’endort, les prévoyantes comme les autres : on peut noter au passage que ce sommeil ne leur est pas reproché, ce qui prouve que le mot de la fin « Veillez » n’interdit pas de dormir, ce qui est pour le moins paradoxal ! L’époux finit quand même par arriver et l’on connaît la suite : les prévoyantes entrent dans la salle de noces, les insouciantes se voient fermer la porte avec cette phrase dont on ne sait pas dire si elle est dure ou attristée « Je ne vous connais pas » leur dit l’époux. Et cette fameuse conclusion : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »
A LA RENCONTRE DE L’ÉPOUX CHAQUE JOUR
Chose curieuse, Jésus a déjà traité à peu près le même thème dans une autre parabole, celle des deux maisons : l’une est bâtie sur le roc, l’autre sur le sable. « La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé » : l’une des deux a résisté, l’autre s’est écroulée ; jusque-là rien de surprenant, on aurait pu s’en douter ; mais voici que Jésus s’explique : celui qui a bâti sur le roc, c’est « tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique… » ; que sont ces fameuses « paroles qu’il vient de dire » ? Nous sommes au chapitre 7 de Saint Matthieu ; quelques lignes auparavant, on a pu lire : « Ce n’est pas en me disant ‘Seigneur, Seigneur’, qu’on entrera dans le royaume des Cieux ; mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : ‘Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? en ton nom que nous avons expulsé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?’ Alors je leur déclarerai : ‘Je ne vous ai jamais connus. Ecartez-vous de moi, vous qui commettez le mal. » (Mt 7,21-27).
Et Jésus continue : « Ainsi, celui qui entend les paroles que je dis là et les met en pratique, est comparable à un homme prévoyant 2 qui a construit sa maison sur le roc… ». Dans la parabole des deux maisons, le lien est donc clair : « Je ne vous connais pas, car vous commettez le mal » ; en d’autres termes, « vous faites de très belles choses (prophéties, miracles…) mais vous n’aimez pas vos frères » ; ici, dans la parabole des dix vierges, cela revient au même : c’est « Je ne vous connais pas, vous n’êtes pas la lumière du monde… vous êtes appelées à l’être, mais il n’y a pas d’huile dans vos lampes ».
Les deux fois, Jésus emploie cette même formule « Je ne vous connais pas » : ce n’est pas un verdict sans appel, c’est un constat triste : « Je ne vous connais pas encore », « Vous n’êtes pas encore prêts pour le Royaume, vous n’êtes pas prêts pour les noces » ; il faut sans doute l’entendre au sens de « Je ne vous reconnais pas » : vous ne me ressemblez pas, vous n’êtes pas en communion avec moi.
Le rapprochement avec la parabole des deux maisons peut encore nous éclairer : celle-ci était la conclusion du discours sur la montagne dans lequel Jésus proclamait « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes…Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5,43-48).
« Veiller », c’est donc vivre au jour le jour cette ressemblance avec le Père pour laquelle nous sommes faits : c’est aimer comme lui ; chose impossible, sommes-nous tentés de dire… heureusement cette ressemblance d’amour est cadeau ; comme nous l’ont dit les autres lectures de ce dimanche, il nous suffit de la désirer ; de le chercher, comme dit le psaume « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube » ; d’aller à la rencontre de cette Sagesse dont nous parlait la première lecture, celle qui se traduit par la bonté, le droit, la justice. Veiller, en fin de compte, c’est être toujours prêt à le recevoir. Cette rencontre de l’époux se fait non pas au bout du temps, à la fin de l’histoire terrestre de chacun, mais à chaque jour du temps ; c’est à chaque jour du temps qu’il nous modèle à son image.
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Notes
1-« Insensé » : c’est affaire de cohérence.
2-Le mot grec qui a été traduit en français par « prévoyant » est bien le même dans les deux paraboles (Mt 7,24 // Mt 25,2).
Compléments
– Il y a plusieurs manières d’envisager le temps qui passe ; pour un Chrétien, elle ne peut être que positive : c’est le temps qui prépare la venue du Seigneur, « l’avènement du Fils de l’Homme ». Jean-Sébastien Bach a traité ce thème dans un choral intitulé « Le choral du veilleur » et qui est en fait une variation sur la parabole des jeunes filles prévoyantes et des jeunes filles insouciantes ; il commence par un pas de danse très gai sur un registre un peu haut : vous les avez reconnues, ce sont les jeunes filles insouciantes ; puis, plus bas, intervient gravement la musique du cantique « Adoro te devote » : ce sont les vierges prévoyantes en train de méditer ; enfin au pédalier, s’installe un rythme régulier, appuyé, qui symbolise le temps qui s’écoule.
– « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » : Personne ne peut remplir ma lampe à ma place. Il y va de ma liberté et de ma responsabilité.

CORONAVIRUS, COVID-19, DE L'EPIDEMIE DE LA PESTE EN 1720 A LA PANDEMIE DU COVID-19 EN 2020, EPIDEMIES, PANDEMIES, PESTE

De l’épidémie de peste de 1720 à la pandémie du Covid-19 en 2020

DE L’EPIDEMIE DE  PESTE DE 1720-1722

A LA PANDEMIE DU COCID-19 DANS LE MONDE EN 2020

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Vue du Cours pendant la Peste. Michel Serre. 1721

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Medical workers in protective suits attend to novel coronavirus patients at the intensive care unit (ICU) of a designated hospital in Wuhan, Hubei province, China February 6, 2020. Picture taken February 6, 2020. China Daily via REUTERS ATTENTION EDITORS – THIS IMAGE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY. CHINA OUT. – RC2UWE9N0S1O

Photo d’un hôpital en Chine 

Une brève chronologie des évènements de 1720 à 1722

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Maquette du Grand-Saint-Antoine

25 mai 1720 : arrivée du Grand-Saint-Antoine dans le port de Marseille

27 mai 1720 : décès d’un marin à bord du navire

29 mai : les marchandises sont débarquées aux Infirmeries de la ville tandis que le navire reste à l’Île de Jarre

20 juin 17200 : premiers dans la ville de Marseille

fin juin – début juillet 1720  : d’autres cas mais les médecins et les échevins se refusent à parler de peste

9 juillet 1720 : les médecins diagnostiquent pour la première fois la peste et on commence à prendre les mesures qui s’imposent

31 juillet 1720 : le Parlement d’Aix interdit aux marseillais de sortir de la ville et aux habitants des alentours de communiquer avec eux.

Fin  juillet 1720 – septembre  1720  :  la peste se répand dans les villes d’alentour : Aix, Cassis Apt, Digne, Toulon

Début août 1720 : Tout Marseille est contaminée et on compte plus de 100 morts par jour

25 août 1720 : fermeture de toutes les églises dans les villes touchées par l’épidémie (ce qui entraîne la suppression des messes, la célébration des baptêmes, des mariages, des enterrements et aussi toutes les processions)

Septembre 1720 : toutes les localités proches de Marseille sont touchées

14 septembre 1720 : un arrêt du Conseil du Roi ordonne la mise en quarantaine de toute le Provence.

Octobre 1720 : La Peste est à Arles, Saint-Rémy-de-Provence et a atteint Le Languedoc

1er novembre 1720 : Mgr de Belsunce consacre la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus lors d’une cérémonie sur le Cours

Hiver 1720 : Pause dan l’épidémie

Décembre 1720 : Tarascon

31 décembre 1720 : Mg de Belsunce organise une procession pour bénir les fosses communes situées hors des remparts de la ville.

Janvier 1721 : le foyer de Bandol s’étend jusqu’aux abords de Toulon et jusqu’au Gévaudan

Printemps 1721 : après une pause de 2 mois l’épidémie reprend et touche la Camargue entre Arles et Toulon

Eté 1721 : Avignon, Orange et tout le Comtat sont à leur tour touchés

Automne 1721 : dans Le Languedoc ce sont les villes de Mende, Uzès, Marjevols, Viviers

Printemps 1722 : une légère reprise à Marseille, Avignon et Orange

22 août 1722 : les églises sont autorisées à ouvrir et le culte peut reprendre normalement

2 octobre 1722 : la peste est déclarée terminée pour la Provence

25 décembre 1722 : La peste est terminée dans Le Langedoc

2020 : Tricentenaire de la Grande Peste de 1720 et pandémie du Covid-19

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Colère de Dieu, mémoire des hommes – La peste en Provence 1720-2020 

Gilbert Buti

Paris, Le Cerf, 2020.  309 pages

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À l’heure du coronavirus, quelles sont les leçons d’hier sur les pandémies qui peuvent valoir pour aujourd’hui ? En dressant l’histoire de la grande peste en Provence au XVIIIe siècle, ce sont nos peurs, nos confinements, nos détresses qu’éclaire, comme en un miroir, Gilbert Buti.

Rarement un livre d’histoire n’aura revêtu une telle actualité.
Car l’épidémie de peste, qui a touché une partie de la France en 1720-1722, a d’étonnantes résonances avec la pandémie de la Covid-19.qui se sévit dans le monde depuis le début de l’année 2020 avec comme conséquences : confinement, restrictions dans les déplacements, fermetures des lieux recevant du public et dont notamment les lieux de culte
Introduite à Marseille par un navire venant de Syrie, la peste a tué 120 000 des 400 000 habitants de la Provence, du Comtat et du Languedoc, soit près d’un sur trois. Pourquoi la contagion s’est-elle propagée, ravageant ou épargnant des localités parfois proches ? Malgré un ensemble de mesures de lutte, dont le confinement décrété par les pouvoirs locaux et soutenu par l’État royal, elle a menacé le reste de la France et effrayé l’Europe qui ont multiplié les barrières pour s’en prémunir. Face à l’impuissante médecine contre l’ennemi invisible, les hommes ont invoqué la colère de Dieu et la médecine du Ciel.
Privilégiant la parole des témoins malades, médecins, savants et religieux – et les apports des anthropologues, démographes et sociologues –, Gilbert Buti dresse un bilan de l’événement-catastrophe très tôt instrumentalisé. Et, trois siècles après, il en décrypte les traces laissées dans les mémoires et l’imaginaire collectif.
Assurément, cet ouvrage se veut une invitation à réfléchir au temps présent même si l’époque diffère par son mode de vie, son mode de pensée.

Biographie de l’auteur

Historien, professeur émérite à Aix-Marseille Université, Gilbert Buti est spécialiste de la Méditerranée aux Temps modernes, auteur de nombreux travaux sur les sociétés littorales et leurs représentations, les économies maritimes, la course et la piraterie.

Marseille ville morte : la peste de 1720

Charles Carrière, Marcel Courdurié,  Férréol Rebuffat

Marseille, Editions Laffitte,  2016. 352 pages.

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Bien que n’étant pas l’ouvrage le plus récent sur les évènements vécus par la ville de Marseille dans les années 1720-1722 cet ouvrage peut rester comme une reference : il se fonde sur les témoignage de l’apoque, sur les écrits de ceux qui ont vécu cette tragédie. Il s’accompagne de plus d’une abondante bibliographie.

Le samedi 25 mai 1720, après dix mois et trois jours d’absence, arrive au large de Marseille le Grand-Saint-Antoine. A son bord, des hommes, du textile et, la peste. En acceptant de laisser amarrer ce vaisseau, Marseille ne soupçonnait alors pas qu’elle causait sa perte, et qu’elle allait ainsi se délester de près de 50 000 de ses habitants. cette étude menée tambour battant par des historiens spécialisés dans l’histoire de la cité phocéenne, décrit minutieusement une catastrophe humaine, ses causes et ses conséquences dans la mémoire collective, et fait la part belle aux nombreuses idées reçues que les siècles ont traîné avec eux.
Ainsi apprend-on que toutes les couches sociales, sans distinction aucune, ont été touches (bien que les plus pauvres de la population marseillaise aient payés le plus lourd tribu), ou encore que la maladie n’a pas véritablement provoqué de famine, mais plutôt un manque de ressources humaines considérables dû à la fuite devant l’épidémie de nombreux notables ayant rendu difficiles les relations de commerce.

Ce tragique et apocalyptique épisode de l’histoire de la cité marseillaise fut tellement incroyable dans ses différents degrés d’horreur, que l’on a l’impression que Marseille ville morte plonge le lecteur d’aujourd’hui  dans une fiction digne des plus grands scénarios de films catastrophe.
Cet ouvrage nous rappelle également que l’homme doit faire preuve d’humilité face aux lois de la nature ; cela, nous le saisissons au quotidien : le tsunami survenu en Indonésie en 2004 est toujours présent dans les esprits, et plus récemment encore le tremblement de terre en Chine en 2008 ayant causé la mort de dizaines de milliers de personnes. Et aujourd’hui la pandémie du Covid-19 qui depuis le début de l’année 2020 a cause des millions de morts dans le monde entier.

Henri de Belsunce (1670-1755) – l Evêque de la Peste de Marseille 

Régis Bertrand

Marseille, Editions Gaussen, 2020. 480 pages.

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Henri de Belsunce de Castelmoron (1671-1755)  a laissé un grand souvenir dans la ville de Marseille. Une des principales artères du centre-ville porte son nom depuis 1852. Sa statue, immense, s’élève dans l’enclos de la cathédrale. Mgr de Belsunce a dû affronter la dernière grande peste marseillaise, celle de 1720-1722. C’est elle qui l’a fait entrer dès son vivant dans l’histoire, à la fois pour sa conduite très courageuse et même héroïque pendant l’épidémie. Nommé évêque de la ville en 1709, il refusera de quitter son diocèse pour devenir archevêque et il sera enterré en 1755 dans sa cathédrale. Son long épiscopat correspond à près d’un demi-siècle de l’histoire de Marseille et des villes voisines. Il a joué un rôle dans la fondation de l’Académie de Marseille, a encouragé celle de la société sacerdotale du Sacré-Coeur et a été le mécène de plusieurs artistes.

L’auteur

Régis Bertrand, né à Marseille en 1946, historien. Agrégé d’histoire, docteur d’État es-lettres, il a été d’abord professeur au Havre puis à Marseille il a fait l’essentiel de sa carrière à l’Université de Provence  où il y a assuré  le cours d’histoire de la Provence et a participé à la création de l’Unité Mixte de Recherches Telemme, dont il a été le responsable de 1998 à 2004. Il a été aussi président (1991-1997) de la Fédération Historique de Provence.

Belsunce et la peste de Marseille

Armand Praviel

Paris, Editions Spes, 1938. 254 pages.

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Armand Pradiel dans son ouvrage sur l’action de Mgr de Belsunce pendant  l’épidémie de peste de 1720 à 1722 relate les évènements depuis l’arrivée du navire Le Grand-Saint-Antoine  jusqu’à la fin de l’épidémie. Son livre se concentre principalement sur l’action de Mgr de Belsunce.  Quoique qu’il soit écrit dans un style hagiographique il a le mérite, en s’appuyant sur de nombreuses sources,  de nous faire vivre ce qui est connu dans l’histoire sous le nom de « Grande Peste de Marseille ».

Ainsi lorsque le Parlement d’Aix ordonna le 15 juillet 1720, Mgr de Belsunce commença à organiser des prières publiques pour conjurer le fléau. Puis dès le mois d’août les églises se fermèrent et il n’y eut plus aucun culte et les processions interdites par crainte de la contagion. C’est alors que l’évêque se donna sans compter avec l’aide de ses prêtres pour soulager la misère de la population et administrer les derniers sacrements aux malades.

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« La terreur est grande, mais j’ai confiance en la miséricorde de Dieu » écrivait-il à son confrère l’évêque d’Arles  ou encore : «Quant à moi, je suis déterminé à rester avec les malades, à les réconforter, à mourir, si nécessaire, de peste et de famine…»

Face aux dégâts causés par la peste et au manque absolu de ressources humaines pour enrayer le fléau, il consacra la ville au Sacré-Cœur de Jésus lors d’une cérémonie expiatoire organisée sur le cour qui porte actuellement son nom le 1er novembre 1720. Il fit imprimer et diffuser de petites images du Sacré-Cœur appelées garde-fous : de petits morceaux de tissu rouge, sur lesquels le Cœur était imprimé avec cette inscription Il avait l’inscription : « Cœur de Jésus, abîme d’amour et de miséricorde, je place toute ma confiance en vous et j’espère pour toute votre bonté. »

Cet appel à la confiance en la miséricorde divine était un message directement contraire aux doctrines jansénistes répandues dans la région. Sous son impulsion les magistrats, par résolution du 28 mai 1722, se sont empressés de faire la promesse suivante :

«Nous, magistrats de la ville de Marseille, convenons à l’unanimité de faire un vœu ferme, stable, irrévocable, entre les mains du Seigneur Évêque, pour lequel, dans cette qualité, nous nous engageons, nous et nos successeurs, pour toujours, à partir chaque année, le jour qui est prévu pour la fête du Sacré-Cœur de Jésus, écoutez la Sainte Messe dans l’église du premier monastère de la Visitation, dite des Grandes Maries, pour y communier et offrir, en réparation des crimes commis dans cette ville, une bougie ou une bougie de la cire blanche, pesant quatre livres, ornée de l’emblème de la ville, à brûler ce jour-là devant le Saint Sacrement; d’assister le soir même à une procession générale d’action de grâce que nous demandons et demandons que l’Evêque veut établir à perpétuité ».

Le 15 septembre 1722 Mgr de Belsunce put célébrer par un grand Te Deum la fin de la peste.

 Armand Praviel

 Armand Praviel, né à L’Isle-Jourdain (Gers) en 1875 et mort à Perpignan (Pyrénées-Orientales) en 1944. C’est un poète, journaliste, critique littéraire, romancier et comédien français

 Fils de Philippe Joseph Félix Praviel et de Noémie Vast-Tintelin, Armand Praviel est licencié en droit en 1895 et docteur en 1888 après avoir soutenu une thèse sur la criminalité de l’enfance.

À 24 ans, il adopte une cape noire doublée de velours rouge, qu’il ne quittera plus jamais. En 1895 il écrit ses premiers poèmes, qui sont publiés en octobre 1907. Alors qu’il joue une pièce de théâtre à Montauban, il rencontre Marguerite Duval, qu’il épouse à Reims
En 1897, il fonde à Toulouse la revue littéraire l’Âme Latine dont il sera directeur jusqu’en 1910, quand la revue fut reprise par la Revue des Pyrénées.

Pendant la Première Guerre mondiale, le lieutenant Armand Praviel est fait prisonnier par les Allemands. Il profite de cette inactivité et de son statut d’officier pour lire l’intégralité de l’œuvre de Balzac et pour écrire son premier roman, qui eut un succès considérable.

Sa femme, à la santé précaire, le quitte en 1929. Il meurt à Perpignan, chez son gendre, le 15 janvier 1944, et inhumé, comme son testament le stipulait, dans sa vieille cape noire. Ses cendres sont transférées dans le caveau familial du cimetière de l’Isle-Jourdain en octobre 1945.

 

Arles et la peste de 1720-1721 

Odile Caylux ; avec une préface de Régi Bertrand

Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2009. 280 pages.

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Située au bord du Rhône et à la limite du’Languedoc, Arles est, au XVIIIe siècle, la quatrième ville de Provence. Gagnée par l’épidémie de peste (1720-1721) six mois après Marseille, elle est atteinte et perd un tiers de sa population. Les autorités consulaires mettent en oeuvre les mesures habituelles en temps d’épidémie : interdiction de circuler, limitation des déplacements (mais le vaste terroir agricole arlésien est indispensable à la vie de la cité), ouverture d’infirmeries, soins aux pestiférés, aide alimentaire aux nécessiteux, le tout sur fond de crise financière aiguë. Le très important fonds d’archives conservé permet de suivre pas à pas cet épisode tragique, d’en connaître les acteurs, d’analyser les décisions prises, d’en voir les conséquences. Fait exceptionnel, quatre consuls et trente-cinq conseillers municipaux, dévoués à la population, meurent pestiférés après avoir affronté un soulèvement populaire d’une particulière ampleur.

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Tombeau aux Alypscamps des Consuls morts pendant la peste de 1720

  

Une importante bibliographie

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Reproduction du Grand-Saint-Antoine qui apporta la peste à Marseille

Livre de J.B. Bertrand de 1779..Relation historique de la peste de Marseille en 1720. Amsterdam et Marseille, Jean Mossy, 1723.

Dr Jean-Baptiste Bertrand. Relation historique de la peste de Marseille en 1720, Cologne, Pierre Marteau, 1721, Cologne, Pierre Marteau, 1721, 512 p. 

Régis Bertrand, Le Christ des Marseillais : histoire et patrimoine des chrétiens de Marseille, Marseille, La Thune, 2008, 248 p. 

Dr Jean-Noël Biraben, « La peste en 1720 à Marseille, à propos d’un livre récent », Revue historique, Presses universitaires de France, n° 502,  France,  avril-juin 1978, p. 407-426.

Charles Carrière, Marcel Coudurié et Ferréol Rebuffat, Marseille ville morte : la peste de 1720, Marseille, Jean-Michel Garçon, 1998, 356 p. Garçon, 

Chicoyeau, Verny et Soulier, Observations et réflexions touchant la nature, les évènements et le traitement de la peste à Marseille, Lyon, 1721, 338 p.

Olivier Dutour, Michel Signoli, Émmanuelle Georgeon et Jean Da Silva, Préhistoire anthropologie méditerranéennes, t. 3 : Le charnier de la grande peste (rue Leca), Aix-en-Provence, Université de Provence, 1994, p. 191-203.

Augustin Fabre, Histoire des hôpitaux et des institutions de bienfaisance de Marseille, Imprimerie Jules Barile, Marseille, 1854, 2 volumes.

Jean Figarella (préf. Pierre Guiral), Jacques Daviel : Maître chirurgien de Marseille, oculiste du Roi (1693-1762), Marseille, Impr. Robert, 1979, 278 p.

Paul Gaffarel et de Duranty, La peste de 1720 à Marseille & en France, Paris, Librairie académique Perrin, 1911.

Françoise Hildesheimer, Le Bureau de la santé de Marseille sous l’Ancien Régime : Le renfermement de la contagion, Marseille, Fédération historique de Provence, 1980.

Louis François Jauffret, Pièces historiques sur la peste de Marseille et d’une partie de la Provence en 1720, 1721 et 1722, Marseille, Imprimerie Corentin Carnaud, 1820, deux vol. de 420 et 416 p.

Philippe Joutard (dir.), Paul Amargier, Marie-Claire Amouretti, James W. Joyce, « La peste de Marseille de 1720-21 vue par les Anglais », dans Provence historique, 1955, tome 5, fascicule 20, p. 146-154 

Georges Serratrice, Vingt-six siècles de médecine à Marseille, Marseille, Jeanne Laffitte, 1996, 798 p. 

Michel Signoli, Isabelle Seguy, Jean-Noël Biraben, Olivier Dutour, « Paléodémographie et démographie historique en contexte épidémique. La peste en Provence au XVIIIè siècle », Population, Vol. 57, no 6, 2002, p. 821-847.

Félix Tavernier, Aspects de Marseille sous la royauté, Marseille, Centre régional de documentation pédagogique, 1976, 117 p.

Charles Mourre, « La peste de 1720 à Marseille et les intendants du bureau de santé », p. 135-159, dans Provence historique, tome 13, fascicule 52, 1963 

Christelle Omnès, « La peste de Marseille de 1720 dans la littérature du xxe siècle », p. 99-111, dans Provence historique, tome 53, fascicule 211, 2003 

René Bore, Le Velay en lutte contre la propagation de la peste (1721-1722) : in Cahiers de la Haute-Loire 2018, Le Puy-en-Velay, Cahiers de la Haute-Loire, 2018

Fleur Beauvieux, «  Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, no 471, mai 2020, p. 10-19.

Gilbert Butti, Colère de Dieu, mémoire des hommes. La peste en Provence, 1720-2020, Cerf, 2020.

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La Provence en 1720



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La peste à Marseille à partir de l’Hôtel de Ville. Michel Serre

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Tableau représentant le chevalier Nicolas Roze procédant à l’enlèvement des cadavres au quartier des Tourettes à Marseille. Michel Serre

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Mgr de Belsunce pendant la peste de Marseille. François Gérard (1770-1837). 1834.

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Le Mur de la Peste est un rempart édifié dans les Monts du Vaucluse pour protéger le Comtat Venaissin de la peste de Marseille. Il fut conçu par l’architecte de Carpentras Antoine d’Allemand.

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Reproduction d’un billet de santé permettant aux habitants de se déplacer 

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Les médecins de peste

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Vitrail de la Basilique du Sacré-Coeur à Marseille représentant les échevins de la ville en fonction à l’époque de la peste © Getty / Jean-Marc ZAORSKI

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES BERNANOS, GEORGES BERNANOS (1888-1948), NOS AMIS LES SAINTS, SAINTETE, SAINTS, SPIRITUALITE

Nos amis les saints de Georges Bernanos

Nos amis les saints de Georges Bernanos

(Tunis, 1947)

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Georges Bernanos, «Nos amis les saints» 1 1 Tunis, 1947.

Nos amis les saints Ces grandes destinées échappent, plus que toutes les autres, à n importe quel déterminisme : elles rayonnent, elles resplendissent d une éclatante liberté. Si le père de Foucauld en personne m avait demandé cette conférence, je me demande si je n aurais pas réussi à trouver quelque raison de lui refuser, que son indulgence eût probablement jugée valable. Mais il m a fait demander la chose par ses filles, et me voilà ici devant vous, nous voilà tous rassemblés ici pour bien prouver que les filles du père de Foucauld finissent toujours par faire ce qu elles veulent. Ce n est peut-être pas tout à fait un miracle mais ça y ressemble déjà pas mal. Admettons que ce soit un miracle préparatoire. Car ayant imprudemment décidé de vous parler ce soir d un pays où je n ai jamais mis les pieds, bien que je sois un vieux voyageur, dont je ne suis même nullement sûr d avoir jamais rencontré un seul habitant authentique, un seul autochtone, bref, puisque j ai décidé de vous parler des saints et de la sainteté, le miracle, le vrai miracle, le miracle incontestable serait que vous réussissiez à m écouter sans ennui… Enfin que voulez-vous que je vous dise? Tâchez d être le plus indulgent possible : c est mon premier sermon. Vous me direz que j aurais pu choisir un autre sujet. Ce n est pas sûr, le plus souvent, voyez-vous, ce n est pas nous qui choisissons le sujet, c est le sujet qui nous choisit. Les amateurs de littérature croient volontiers qu un écrivain fait ce qu il veut de son imagination. Hélas l autorité de l écrivain sur son imagination d écrivain est à peu près celle que le Code civil nous garantit vis-à-vis de nos charmantes et pacifiques compagnes, vous voyez d ici ce que je veux dire? Lorsque m est parvenue la lettre que sœur Simone du Cœur Eucharistique m avait fait l honneur de m écrire, mon premier mouvement – je crois l avoir déjà dit – a été de me dérober, dans le sens où on dit qu un cheval se dérobe. Si je ne refuse pas l obstacle du premier coup, j aime autant après le sauter à fond comme les vieux chevaux consciencieux qui le prennent toujours au centre à l endroit le plus haut… «Ah! c est donc comme ça, ai-je pensé. Tant pis pour eux! Je vais leur parler de la sainteté.» Mais, soyons francs, le sujet, le fameux sujet m avait déjà mis le grappin dessus, et je sentais très bien que le sort en était jeté, que je ne pourrais pas vous parler d autre chose. Et d abord qu est-ce que je me propose en parlant des saints? Oh! certainement pas de vous édifier! Si je vous édifie ce sera du moins sans le faire exprès, je vous assure. Nous allons essayer de parler des saints, tranquillement, comme les enfants parlent entre eux des grandes personnes, nous ne prétendons rien d autre qu échanger nos impressions sur ces hommes à la fois si éloignés et si proches de nous. Cela me rappelle un vers célèbre d Eluard dans son poème Guernica : «La Mort si difficile… et si facile…» On pourrait très bien en dire autant de la sainteté… Elle nous paraît terriblement difficile, peut-être simplement parce que nous ne savons pas, nous ne nous demandons même jamais sérieusement ce qu elle est. Il en est de même pour les enfants qui parlent des grandes personnes. Ils ne savent pas ce qu ils en pensent, ils n osent pas savoir ce qu ils en pensent, ils se contentent de jouer au monsieur et à la dame. Puis, peu à peu, à force de jouer ainsi aux grandes personnes, ils deviennent grands à leur tour. Peut-être la recette est-elle bonne? Peut-être, à force de jouer aux saints, finirions-nous par le devenir? En tout cas, il semble bien que la petite sœur Thérèse ne s y soit pas prise autrement, on pourrait dire qu elle est devenue sainte en jouant aux saints avec l Enfant Jésus, comme un petit garçon qui, à force de faire tourner un train mécanique devient, presque sans y penser,  ingénieur des chemins de fer, ou même plus simplement chef de gare… Permettez-moi de m en tenir un moment à cette comparaison de chemin de fer. Je ne la trouve pas si bête, après tout… On peut parfaitement imaginer l Eglise ainsi qu une vaste entreprise de transport, de transport au paradis, pourquoi pas? Eh bien, je le demande, que deviendrions-nous sans les saints qui organisent le trafic? Certes, depuis deux mille ans, la compagnie a dû compter pas mal de catastrophes, l arianisme, le nestorianisme, le pélagianisme, le grand schisme d Orient, Luther… pour ne parler que des déraillements et télescopages les plus célèbres. Mais, sans les saints, moi je vous le dis, la chrétienté ne serait qu un gigantesque amas de locomotives renversées, de wagons incendiés, de rails tordus et de ferrailles achevant de se rouiller sous la pluie. Aucun train ne circulerait plus depuis longtemps sur les voies envahies par l herbe. Oh! je sais bien que certains d entre vous se disent en ce moment que je fais la part trop belle aux saints, que je donne trop d importance à des gens tout de même un peu en marge, et que j ai tort de comparer à de paisibles fonctionnaires, d autant plus qu en dépit de toute tradition administrative, ils bénéficient de l avancement au mérite et non pas à l ancienneté, qu on les voit passer brusquement du modeste emploi d homme d équipe à celui d inspecteur général ou de directeur de la compagnie, alors même qu ils en ont été fichus brutalement à la porte, comme Jeanne d Arc, par exemple. Mais je crois qu il vaut mieux arrêter là mes comparaisons ferroviaires, ne serait-ce que pour épargner l amour-propre, toujours un peu scrupuleux, de MM. les ecclésiastiques, particulièrement, c est trop naturel, de ceux qui m ont fait l honneur de venir m entendre et qui doivent se demander avec inquiétude de quoi ils sont au juste chargés dans cette imaginaire compagnie de transport : la distribution des billets ou la police des gares?… Je voudrais que vous reteniez seulement de mon propos  cette idée que l Eglise est en effet un mouvement, une force en marche, alors que tant de dévots et de dévotes ont l air de croire, feignent de croire, qu elle est seulement un abri, un refuge, une espèce d auberge spirituelle à travers les carreaux de laquelle on peut se donner le plaisir de regarder les passants, les gens du dehors, ceux qui ne sont pas pensionnaires de la maison, marcher dans la crotte. Oh! il est certainement parmi vous de ces hommes du dehors que scandalise profondément la sécurité des chrétiens médiocres, sécurité qui ressemble à la légendaire sécurité des imbéciles – probablement parce que c est la même… Mon Dieu, croyez-moi, je ne me fais pas tellement d illusions sur la sincérité de certains incroyants, je n entre pas dans tous leurs griefs, je sais que beaucoup d entre eux s efforcent de justifier leur propre médiocrité par la nôtre, rien de plus. Mais je ne peux pas m empêcher de les aimer, je me sens terriblement solidaire de ces gens qui n ont pas encore trouvé ce que j ai reçu moi-même sans l avoir mérité, sans l avoir seulement demandé, dont je jouis dès le berceau, pour ainsi dire, et par une sorte de privilège dont la gratuité m épouvante. Car je ne suis pas un converti, j ai presque honte de l avouer, puisque depuis une vingtaine d années la mode est aux convertis, peut-être parce que les convertis parlent beaucoup, parlent énormément de leur conversion, un peu à la manière de ces malades guéris qui ne nous font grâce d aucun des détails de leur ancienne maladie, vous assomment d élixirs et de pilules. Faut-il ajouter que les cléricaux ont beaucoup de goût pour cette sorte de gens, et il est certain que leur témoignage a la même valeur publicitaire que celui de ces messieurs dont on voit la photographie à la quatrième page des journaux. L histoire religieuse – l histoire religieuse est sans doute un mot trop prétentieux – disons donc la chronique dévote de la première moitié du siècle est pleine de conversions littéraires. Une des plus célèbres fut celle de M. Paul Claudel qui nous a retracé toutes les circonstances de ce matin mémorable où, dissimulé derrière une colonne de Notre-Dame de Paris, il a senti tout à coup ce mystérieux mouvement intérieur, ce spasme 5 spirituel,  cette  espèce  d éternuement  de  l’âme  par  laquelle  a commencé  une  prestigieuse  carrière  de  poète  catholique  qui  vient de  recevoir  son  couronnement  à  l’Académie  française  comme  sa nomination  au  poste  envié  de  Washington  avait  mis  le  sceau suprême  à  la  carrière,  non  moins  prestigieuse,  du  fonctionnaire. Nous  avons  connu  d’autres  conversions  littéraires  presque  aussi retentissantes, bien que souvent moins solides, celle de M. Cocteau par  exemple,  signée  par  M.  Jacques  Maritain  (les  conversions littéraires peuvent être signées comme des toiles de maître) ou celle -portant  la  même  signature -de  ce  pauvre  Sachs  qui  alla,  lui, jusqu’au  séminaire  et  dont  la  première  soutane  avait  été  coupée chez  Paquin. N’importe ! Je  m’excuse  de  m’être laissé aller à ces plaisanteries sur les convertis, mais elles ne leur font pas grand mal, et  je  leur  reproche  de  ne  pas  comprendre  toujours  grand-chose  à ceux  dont ils ont  partagé auparavant  l’erreur,  ce  qui  est  d’ailleurs parfaitement naturel, car il est rare qu’un converti ne se soit pas un peu converti aux dépens de quelqu’un ou de quelque chose… Mais un chrétien tel que moi, ou que beaucoup d’ entre vous pour lesquels la  foi  catholique  est  un  élément  hors  duquel  ils ne  pourraient  pas  plus  vivre  qu ’un  poisson  hors  de  l’eau,  comment  voudriez – vous qu’ ils ne sentissent pas de l’angoisse, et comme une sorte de honte, en face de ceux de leurs frères, incompréhensiblement privés de ce qui ne leur a jamais manqué une seconde ? Si j’étais converti pour ma  part, j ’aurais beau  me  répéter  sans cesse  que  ce n’est  pas  moi qui ai trouvé Dieu, que c’est Lui qui m’a trouvé, c’est là un de ces raisonnements   dont   on   cherche   plutôt   à   se   rassurer   qu’à   se convaincre.  Au  lieu  que  je  ne  saurais  pas  plus  me  vanter  d’être chrétien   que   de   parler   correctement   ma   langue   maternelle. Comment  voudriez-vous  que  je  ne  me  sente  pas  gravement  et profondément engagé vis-à-vis de ceux qui doivent, pour apprendre ce  langage,  oublier  péniblement  le  leur,  celui dont  ils  se  sont toujours servis ? Que les chrétiens qui m’écoutent veuillent bien me pardonner. N’y eût-il parmi eux qu’un seul étranger à notre foi, c’est pour lui seul   que   je   parlerais   en   ce   moment.   Je   rougirais   trop   qu’il 7s’imaginât que je m’adresse à lui du plus profond, du plus creux de ma sécurité de croyant -comme d’un gîte sûr et tiède-, que je reste étranger à son risque. Ce n’est pas vrai, non ce n’est pas vrai que la foi  est  une  sécurité,  du  moins  au  sens  humain  du  mot.  Oh ! sans doute,  on  rencontre,  de  par  le  monde,  beaucoup  de  chrétiens médiocres qui ne demandent pas mieux que de se faire des illusions là-dessus, se croient sûrs de la grâce de Dieu, et mettent au compte de la religion l’espèce de contentement de soi qu’ils partagent avec tous les imbéciles, croyants ou non-croyants. La foi ne saurait être comparée en rien à ces évidences dont celle du « deux et deux font quatre » passe pour le type le plus ordinaire. Je comprends très bien l’agacement ou même l’indignation des incrédules en face de gens auxquels  ils  attribuent  faussement  des  certitudes  analogues  à celle-ci  en  tout  ce  qui  concerne  le  monde  invisible,  la  mort  et l’au-delà de la mort. Parfois la colère ou l’indignation font place à l’envie :«Vous avez bien de la chance de croire », disent-ils avec une  naïveté  déconcertante.  «  Moi,  je  ne  peux  pas.  »  Et  c’est  vrai qu’ils s’efforcent de croire, du moins ils s’efforcent de croire qu’ils croient,  et  s’étonnent  de  n’aboutir  à  rien,  comme  ces  insomnieux qui se répètent à eux-mêmes qu’ils vont dormir, et se tiennent ainsi éveillés, car le sommeil est toujours imprévu. Qui l’attend peut être sûr  de  ne  jamais  le  voir  venir,  car  on  ne  le  voit  pas  venir. Ils souhaitent  de  croire,  ils  s’efforcent  de  croire,  ils  s’efforcent  de croire qu’ils croient, et d’ailleurs ils ne savent pas très bien ce que nous    croyons    nous-mêmes,    ils    attachent    volontiers    autant d’importance à n’importe  laquelle  des  aventures  merveilleuses de la Bible qu’à la Sainte Incarnation du Verbe, ils se travaillent pour croire  que Jonas  a  été  quelques  jours  locataire  d’une  confortable baleine,  que  le  passage  de  la  mer  Rouge  fut  vraiment  tel  que le représente une enluminure célèbre où l’on voit les Hébreux passer entre   deux   hautes   murailles   liquides   à   travers   lesquelles   les poissons contemplent  le  spectacle,  comme  on  regarde,  de  sa fenêtre, passer  le  cortège  du  Mardi  gras…  Hélas ! il  y  a  trop  de dévots  et  de  dévotes  pour  égarer  sur  ce  point  la  bonne  foi  des mécréants, non seulement par ignorance ou par sottise, mais aussi8par  cette  sorte  de  vanité  imbécile  qui  porte  certains  croyants  à renchérir sur leur propre croyance. Les convertis littéraires dont je parlais tout à l’heure ont la spécialité de ces vantardises où l’orgueil a son compte

Il  est  clair  que l’incrédule  peut  rester indifférent lorsque  vous faites devant lui profession de croire aux grands mystères de la foi qu’il   entend   mal,   et   qui   ne   disent   pas   grand-chose   à   son imagination.  Si  vous  lui  affirmez  au  contraire,  sans  la  moindre hésitation,  que  la  loi  de  la  gravitation universelle  s’est  trouvée suspendue  afin  de  permettre  à  Josué  de  retarder  d’une  heure  sa montre, il vous traitera peut-être de  fou  en  se  frappant le front  de l’index  mais  il  n’en  commencera  pas  moins  à  vous  juger  un  type intéressant,  formidable,  un  phénomène.  Hé  oui,  que  voulez-vous, c’est  pourtant  vrai,: un  chrétien  n’’est  nullement  tenu  de  prendre comme  on  dit  «à  la  lettre»  l’histoire  de  Jonas  ou  de  Josué. Remarquez bien qu’en ce qui me concerne, j’y croirais volontiers, je ne demanderais qu’à y croire, les miracles ne m’intéressent pas en  ce  sens  que  les  miracles  n’ont  jamais  converti  grand  monde, c’est  Notre-Seigneur  qui  a  pris  la  peine  de  le  dire  lui-même  dans l’Evangile en se moquant de ceux qui lui demandaient des prodiges. Trop  souvent  les  miracles  frappent  l’esprit  mais  endurcissent  le cœur parce qu’ils  donnent  l’impression  d’une  espèce  de  mise  en demeure   brutale,   d’une   sorte   de   viol   du   jugement   et   de   la conscience par un fait qui est, en apparence du moins, une violation de l’ordre.

Je ne saurais m’étendre plus longtemps sur ce sujet, mais il ne me  faut  pas  seulement  penser  à  mes  incroyants  qui  se  disent peut-être  en  ce  moment  que  les  bonnes  dévotes  viennent  d’en prendre  un  sacré  petit  coup,  et  qui  n’en  sont  pas  tellement mécontents.  Après  tout,  ces bonnes  âmes  ont  bien  le  droit  d’être rassurées si mes plaisanteries leur paraissent sentir le fagot. Je leur conseille  fortement  de  relire  l’Histoire Sainte de  Daniel-Rops, parue ces dernières années avec le Nihil Obstat et l’Imprimatur de l’archevêché  de  Paris.  Elles  y  verront,  par  exemple,  qu’on  a  des raisons de supposer que les sonneries de trompettes étaient le signalconvenu pour prévenir les sapeurs d’avoir à sortir des galeries, en mettant le feu à la boiserie, afin de faire écrouler les murailles car telle était la technique des sapeurs à ce moment-là, faute de poudre.

A propos de la traversée du Jourdain à pied sec par l’armée de Josué, à la hauteur de la ville d’Adom, elles liraient encore ceci :la ville  d’Adom  est  probablement  El  Damieh,  à  25  kilomètres  en amont de Jéricho. Là, le fleuve coule entre deux talus d’argile hauts de 15 mètres qui glissent aisément. En 1927, à la suite d’un léger séisme, ils s’écroulèrent et barrèrent le lit à tel point que le flot fut interrompu  vingt  et  une  heures,  reproduisant  ainsi  exactement  les circonstances rapportées par la Bible, qui parle elle aussi de séisme dans  son  langage  oriental :les  montagnes  sautèrent  comme  des béliers,  les  collines comme  des agneaux.  Je  répète  que  le  livre de Daniel-Rops est revêtu de l’Imprimatur.

Je  répète  que  ces  questions  ne me  passionnent  nullement. J’admettrais volontiers que les juifs ont traversé sans se mouiller les pieds,  non  seulement  la  mer  Rouge,  mais l’océan  Atlantique,  que m’importe ?

Je dis seulement qu’il  m’est affreusement  pénible de penser que des hommes de bonne foi puissent être tenus éloignés du Christ par des scrupules sans fondement et sans objet véritables. Si Dieu  avait  voulu  nous  gagner  par  des  miracles,  il  ne  s’en  serait certainement pas tenu à celui de Cana, ou même à la résurrection de Lazare.  Il  ne  lui  en  eût  rien  coûté  de  s’imposer  par  des  prodiges beaucoup  plus  extraordinaires, cosmiques. Au  lieu  que  ce  que  les Saints Evangiles nous rapportent des phénomènes qui ont marqué la mort du Sauveur, le soleil qui s’obscurcit, le voile du temple qui se  déchire,  la  terre  qui  tremble,  sont  bien  peu  de  chose  comparés aux  effets  de  la  bombe  de Hiroshima.  Mais  allons  plus  loin, réfléchissons  encore  un  peu.  Pourquoi  nous  regagner  en  forçant notre  volonté  par  des  miracles ? Contrainte  pour  contrainte,  il  eût été tellement plus facile de ne jamais nous perdre en accordant une fois pour toutes la volonté humaine à la volonté divine, comme une planète  qui  tourne  autour  de  son  soleil.  C’est  que  Dieu  n’a pas voulu  nous  faire  irresponsables,  je  veux  dire  incapables  d’amour,car il n’y a pas de responsabilité sans liberté et l’amour est un choix libre, ou il n’est rien.

Je parais peut-être m’écarter de mon sujet. Vous auriez pourtant tort  de  le  croire.  Une  théorie  matérialiste  du  monde  ne  saurait expliquer l’homme moral. Mais il ne suffit pas non plus de placer par l’imagination au principe et à la tête du monde un être suprême, une    intelligence    suprême,    un    dieu-géomètre    pour    justifier l’existence  des  saints.  Plus  je  vois  l’univers,  disait  à  peu  près Voltaire, et moins je puis songer que cette horloge marche et n’ait pas   d’horloger,   vers   idiots   qui   ont   néanmoins   rempli   d’aise d’innombrables générations de chanoines tout fiers de penser que le bon Dieu existait désormais avec l’autorisation de M. de Voltaire, tout  joyeux  et  contents  de  l’excellent  tour  que  le  bon  Dieu  avait joué à son ennemi personnel -«Ecrasons l’infâme !» en profitant d’un moment d’inattention de M. de Voltaire pour lui faire signer un petit papier de reconnaissance… Hélas ! en écrivant ces vers de mirliton, M. de Voltaire ne se souciait nullement des saints, et les chanoines qui le citaient avec honneur aux distributions de prix ne s’en préoccupaient peut-être pas beaucoup davantage… Que diable -c’est le cas de le dire ! -un horloger pourrait-il faire des saints, je me  le  demande ? Il  n’y  a  rien  de  moins  libre  qu’une  horloge, puisque  tous  les  engrenages  s’y  trouvent  dans  la plus  étroite dépendance  les  uns  des  autres.  Vous  me  répondrez  probablement que l’univers  physique  offre  assez  l’exemple d’une mécanique de précision ? Mais êtes-vous certains de ne pas prendre le signe pour la  chose,  comme  un  être  d’une intelligence absolument  différente de  la  nôtre,  ignorant  tout  du  langage  et  de  l’écriture,  s’extasierait sur  le  rythme  des  voix,  la  symétrie  d’une  page  d’imprimerie, s’efforcerait de dégager  les  lois  de  l’une  et  de  l’autre,  sans  rien savoir de l’essentiel -de cela qui seul importe -, la pensée, la pensée toujours vivante et libre sous la contrainte apparente des caractères ou  des  sons  qui  l’expriment.  Si  la  vie  était  la  pensée  libre  de  ce monde en apparence déterminé ? La vie, c’est-à-dire cette énergie mystérieuse,  immatérielle,  à  quoi  la  physique  moderne  réduit  la matière elle-même.

L’univers   matérialiste   n’a   que   faire   de   l’homme   moral. L’univers des déistes, à la manière de l’auteur de la Henriade, n’a pas  de  place  pour  les  saints -le  saint  serait  aussi  déplacé  dans  ce monde  qu’un  poète  lyrique  à  l’école  des  Ponts  et  Chaussées… Comment  pourrais-je  continuer  à  vous  parler  des  saints  et  de  la sainteté  sans  vous  rappeler -ou  vous  apprendre -que  pour  nous chrétiens, Dieu est Amour, la Création est un acte d’amour. Je ne parle  pas  ainsi  dans  l’intention  de  vous  convaincre,  je  vous je  vous demande seulement d’entrer avec moi, un moment, dans une telle hypothèse, autrement nous nous parlerions en vain. Oh! je sais, je sais,   vous   pensez   aussitôt   à   ce   gémissement   de   la   douleur universelle qui ne se tait ni jour ni nuit. Vous vous rappelez les vers de Baudelaire :

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité Mais réfléchissons bien que c’est au nom de la Raison et de la Justice  que  vous  dénoncez  la  cruauté  de  ce  monde,  et  dans  cette voie, une longue expérience prouve que vous ne pouvez aller qu’à la révolte, au désespoir ou à la négation absolue. Il est vrai que nous avons  été  créés  à  l’image  et  à  la  ressemblance  de  Dieu.  Nous  lui ressemblons même beaucoup plus que nous n’osons le penser, que les philosophes nous permettent de le penser. « Créé à l’image et à la  ressemblance  de  Dieu  » -comme  une telle  expression  est mystérieuse  et  redoutable,  mais comme  elle  a  perdu  peu  à  peu  sa signification par l’usage, ainsi qu’une pièce de monnaie son effigie, pour  avoir  passé  dans  trop  de  mains ! Je  voudrais  cependant  que vous vous y arrêtiez une minute. Combien d’entre nous, chrétiens, avons vraiment conscience d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Qui   se   préoccupe   du   sens   réel   de   ces   paroles   si surprenantes ? S’il  est  vrai  que  nous  sommes  créés  à  l’image  de Dieu, comment mépriserions-nous une des plus hautes facultés de l’homme ? Vous me répondrez que sans la mépriser, je viens de la déclarer  impuissante. Non  pas.  Non  pas  impuissante.  Non  pas impuissante à tirer parti de la création, mais incapable d’en pénétrer le sens, de la comprendre, au sens exact du mot. Si la création était l’œuvre de la seule intelligence, l’intelligence  humaine  pourrait faire  mieux  que  de  découvrir  quelques-unes  de  ses lois,  afin d’exploiter cette connaissance, ainsi qu’on se sert d’une mécanique. Elle  ne  serait  pas  toujours  prête  à  la  condamner  au  nom  de  la logique  ou  de  la  justice.  C’est  que  la  création  est  une  œuvre d’amour.  L’intelligence,  réduite  à  ses  propres  forces,  ne  croit trouver  dans  la  nature  qu’indifférence  et  cruauté,  mais  c’est  sa propre cruauté qu’elle y découvre. A proprement dire ce n’est pas la souffrance qu’elle condamne, c’est ce qui lui paraît une anomalie, un gaspillage,   une   mauvaise   organisation   de   la   souffrance. L’intelligence est plus cruelle que la nature. Nous commençons, par exemple,  à  comprendre  qu’une  société  organisée  par  elle -ou  du moins  par  cette  forme  dégradée  de  l’intelligence  qui  s’appelle  la technique -sera sans pitié non seulement pour les éléments suspects de produire moins qu’ils ne consomment, mais encore pour tout ce qui  ne  pensera  pas  d’accord  avec  la  monstrueuse  conscience collective… Oui, à ne parler que des mal fichus, la nature en laisse subsister des millions qui n’échapperont sûrement pas demain aux techniciens  chargés  de  maintenir  et  d’augmenter  sans  cesse  le rendement    de    la    colossale    usine    universelle.    En    réalité l’intelligence  ne  s’indigne  pas  contre  la  souffrance,  elle  la  refuse, comme elle refuse un syllogisme mal construit, quitte à s’en servir elle-même,  selon  ses  méthodes,  après  avoir  remis  le  syllogisme d’aplomb.  Qui  parle  de  la  Douleur  comme  d’une  intolérable violation de l’âme, ou même d’une absurdité toute pure, est certain de  l’approbation  des  imbéciles.  Mais  pour  un  petit  nombre  de révoltés sincères, combien d’autres qui ne cherchent dans la révolte contre la souffrance qu’une justification plus ou moins sournoise de leur   indifférence   et   de   leur   égoïsme   vis-à-vis   de   ceux   qui souffrent ? Sinon,  par  quel  miracle  les  hommes  qui  acceptent  le plus humblement, sans le comprendre, ce scandale permanent de la souffrance  et  de  la  misère,  sont-ils  presque  toujours  ceux  qui  se dévouent le plus tendrement aux souffrants et aux misérables : saint François d’Assise ou saint Vincent de Paul ?

Le scandale de l’univers n’est pas la souffrance, c’est la liberté. Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les  autres  scandales  procèdent de  lui.  Oh ! je sais  bien,  nous paraissons être ici en pleine métaphysique. Que voulez -vous que j’y fasse ? Si je me fais mal comprendre de quelques-uns d’entre vous, c’est que je me serai mal expliqué, voilà tout. Expliquer, d’ailleurs, à quoi bon ? Il y a en ce moment, dans le monde, au fond de quelque église perdue, ou même dans une maison quelconque, ou encore au tournant d’un chemin désert, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu’il dit, ou sans rien dire,  remercie  le  bon  Dieu  de  l’avoir  fait  libre,  de  l’avoir  fait capable  d’aimer.  Il  y  a  quelque  part  ailleurs,  je  ne  sais  où,  une maman  qui  cache  pour la  dernière  fois  son visage  au  creux  d’une petite poitrine qui ne battra plus, une mère près de son enfant mort qui  offre  à  Dieu  le  gémissement  d’une  résignation  exténuée, comme si la Voix qui a jeté les soleils dans l’étendue ainsi qu’une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui  murmurer  doucement  à  l’oreille «Pardonne-moi.  Un  jour,  tu sauras, tu comprendras,  tu  me  rendras grâce.  Mais maintenant, ce que  j’attends  de  toi,  c est  ton  pardon,  pardonne.» Ceux-là,  cette femme  harassée,  ce  pauvre  homme,  se  trouvent  au  cœur  du mystère, au cœur de la création universelle et dans le secret même de   Dieu.   Que vous en   dire ? Le   langage  est   au   service   de l ’intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l’ont compris par  une  lucidité  supérieure  à  l’intelligence,  bien  qu’elle  ne  soit nullement en contradiction avec elle -ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l’âme qui engageait toutes les facultés à la fois ;qui engageait à fond toute leur nature… Oui, au moment où cet homme,   cette   femme   acceptaient   leur   destin,   s’acceptaient eux-mêmes,    humblement -le    mystère    de    la    Création s’accomplissait en eux, tandis qu’ils couraient ainsi sans le savoir tout  le  risque  de  leur  conduite  humaine,  se  réalisaient  pleinement dans la charité du Christ, devenant eux-mêmes, selon la parole de saint Paul, d’autres Christ. Bref, ils étaient des saints.

S’engager tout  entier…  Vous  le  savez,  la  plupart  d’entre  nous n’engagent dans la vie qu’une faible part, une petite part, une part ridiculement  petite  de  leur  être,  comme  ces  avares  opulents  qui passaient,  jadis, pour  ne  dépenser  que  le revenu de  leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses  revenus,  il  vit  sur  son  capital,  il  engage  totalement  son  âme. C’est d’ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d’un escargot, sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme!

Non ce n’est pas là simple image littéraire. Il ne faudrait même  pas  la  pousser  très  loin  pour  lui  donner  une  signification sinistre.  Dans  son  récent  livre,  lesProblèmes  de  la  vie ,  l’illustre professeur  à  l’Université  de  Genève,M.  Guyénot,  reprend  la distinction  entre  le  corps,  l’esprit  et  l’âme.  Si  l’on  admet  cette hypothèse,  que  saint  Thomas  ne  repousse  pas,  on  se  dit  avec épouvante   que   des   hommes   sans   nombre   naissent,   vivent   et meurent  sans  s’être  une  seule  fois  servi  de  leur âme,  réellement servi de leur âme, fût-ce pour offenser le bon Dieu. Qui permet de distinguer ces malheureux ? En quelle mesure n’appartenons-nous pas nous-mêmes à cette espèce ? La Damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument  inutilisée,  encore  soigneusement  pliée  en  quatre,  et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d’usage ? Quiconque se  sert  de  son  âme,  si  maladroitement  qu’on  le  suppose,  participe aussitôt à la Vie universelle, s’accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la  Paix,  cette  sainte Eglise  invisible  dont  nous  savons  qu’elle compte  des  païens,  des  hérétiques,  des  schismatiques  ou  des incroyants, dont Dieu seul sait les noms. La communion des saints… Lequel d’entre nous est sûr de lui appartenir ? Et s’il a ce bonheur, quel rôle y joue-t-il ? Quels sont 16les riches et les pauvres de cette étonnante communauté ? Ceux qui donnent  et  ceux  qui  reçoivent ? Que  de  surprises ! Tel  vénérable chanoine pieusement  décédé,  dont  le Bulletin  diocésain aura  fait l’éloge  pompeux,  dans  le  style  particulier  à  ces  publications,  ne risque-t-il pas d’apprendre, par exemple, qu’il a dû sa vocation et son  salut  à  quelque  incrédule  notoire,  secrètement  harcelé  par l’angoisse  religieuse,  et  auquel  Dieu  avait  incompréhensiblement refusé les consolations mais non pas les mérites de la foi ?

(Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé.) Oh ! rien ne paraît mieux réglé, plus strictement ordonné, hiérarchisé, équilibré que la vie  extérieure  de  l’Eglise.  Mais  sa  vie  intérieure  déborde  des prodigieuses   libertés,   on   voudrait   presque   dire   des   divines extravagances de l’Esprit -l’Esprit qui souffle où il veut. Lorsqu’on songe à la stricte discipline qui maintient presque implacablement à sa place assignée chaque membre de ce grand corps ecclésiastique depuis le modeste vicaire jusqu’au Saint-Père avec ses privilèges, ses  titres,  on  voudrait  presque  dire  son  vocabulaire  particulier n’est-ce  pas  en  effet  comme  une  extravagance,  ces  promotions soudaines,  parfois  très  soudaines,  de  religieuses  obscures,  de simples laïques, ou même de mendiants faits brusquement patrons, protecteurs et parfois docteurs de l’Eglise universelle ?

Oh ! il  ne  s’agit  pas  d’opposer  l’Eglise  visible  à  l’Eglise invisible Eglise visible, que voulez-vous, ce n’est pas seulement la  hiérarchie  ecclésiastique,  c’est  vous,  c’est  moi,  elle  n’est  donc pas toujours agréable et elle a même été parfois très désagréable à regarder de près, au XV esiècle par exemple, au temps du Concile de  Bâle,  et  dans  ces  cas-là  on  est  naturellement  tenté  de  regretter que ce ne soit pas elle, l’invisible -oui, on regrette qu’un cardinal soit reconnaissable de si loin à sa belle cape écarlate tandis qu’un saint, de son vivant, ne se distingue par aucun détail vestimentaire… Oh ! je  sais  bien  que  ce  qui  paraît  ici  une  plaisanterie  est  pour beaucoup d’âmes une idée parfois torturante. On a tort de raisonner comme si l’Eglise visible et l’Eglise invisible étaient en réalité deux Eglises, alors que l’Eglise visible est ce que nous pouvons voir de l’Eglise  invisible,  et  cette  part  visible  de  l’Eglise  invisible  varie avec chacun de nous

Car nous connaissons d’autant mieux ce qu’il y a en elle d’humain que nous sommes moins dignes de connaître ce  qu’elle  a  de  divin.  Sinon,  comment  expliqueriez-vous  cette bizarrerie que les plus qualifiés pour se scandaliser des défauts, des déformations ou même des difformités de l’Eglise visible -je veux dire  les  saints -soient  précisément  ceux  qui  ne  s’en  plaignent jamais ? Oui, l’Eglise visible est ce que chacun de nous peut voir de l’Eglise invisible, selon ses mérites et la grâce de Dieu. C’est bien joli  de  dire:«  J’aimerais  mieux  voir  autre  chose  que  ce  que  je vois.» Oh ! bien  sûr,  si  le  monde  était  le  chef -d’œuvre  d’un architecte  soucieux  de  symétrie,  ou  d’un  professeur  de  logique, d’un  Dieu  déiste,  en  un  mot,  l’Eglise  offrirait  le  spectacle  de  la perfection,  de  l’ordre,  la  sainteté  y  serait  le  premier  privilège  du commandement,  chaque  grade  dans  la  hiérarchie  correspondant  à un  grade  supérieur  de  sainteté,  jusqu’au  plus  saint  de  tous,  Notre Saint-Père  le  pape,  bien  entendu.  Allons !vous  voudriez  d’une Eglise   telle   que   celle-ci ? Vous   vous   y   sentiriez   à   l’aise ? Laissez-moi  rire,  loin  de  vous  y  sentir  à  l’aise,  vous  resteriez  au seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge. L’Eglise   est   une   maison   de   famille,   une   maison paternelle,  et  il  y  a  toujours  du  désordre  dans  ces  maisons-là,  les chaises  ont  parfois  un  pied  de  moins,  les  tables  sont  tachées d’encre,  et  les  pots  de  confitures  se  vident  tout seuls  dans  les armoires, je connais ça, j’ai l’expérience..

La  maison  de  Dieu  est  une  maison  d’hommes  et  non  de surhommes.  Les  chrétiens  ne  sont  pas  des  surhommes.  Les  saints pas  davantage,  ou  moins  encore,  puisqu’ils  sont  les  plus  humains des humains.

Les saints ne sont pas sublimes, ils n’ont pas besoin du  sublime,  c’est  le  sublime  qui  aurait  plutôt  besoin  d’eux.  Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros  nous  donne  l’illusion  de  dépasser  l’humanité,  le  saint  ne  la dépasse pas, il l’assume, il s’efforce de la réaliser le mieux possible, comprenez-vous la différence ? Il s’efforce d’approcher le plus près possible de son modèle Jésus-Christ, c’est-à-dire de Celui qui a été 18parfaitement   homme,   avec   une   simplicité   parfaite,   au   point, précisément, de déconcerter les héros en rassurant les autres, car le Christ  n’est  pas  mort  seulement  pour  les  héros,  il  est  mort  aussi pour les lâches. Lorsque ses amis l’oublient, ses ennemis, eux, ne l’oublient pas. Vous savez que les nazis n’ont cessé d’opposer à la Très Sainte Agonie du Christ au jardin des Oliviers la mort joyeuse de  tant  de  jeunes  héros  hitlériens.  C’est  que  le  Christ  veut  bien ouvrir à ses martyrs la voie glorieuse d’un trépas sans peur, mais il veut aussi précéder chacun de nous dans les ténèbres de l’angoisse mortelle.  La  main  ferme,  impavide,  peut  au  dernier  pas  chercher appui  sur  son  épaule,  mais  la  main  qui  tremble  est  sûre  de rencontrer la sienne… Oh! …  je  voudrais  que  nous  finissions  sur  une  pensée  qui  n’a cessé de m’accompagner tout au long de cette causerie ainsi que le fil du tisserand qui court sous la trame. Ceux qui ont tant de mal à comprendre notre foi sont ceux qui se font une idée trop imparfaite de l’éminente dignité de l’homme dans la création, qui ne le mettent pas à sa place dans la création, à la place où Dieu l’a élevé afin de pouvoir  y  descendre.  Nous  sommes  créés  à  l’image  et  à  la ressemblance  de  Dieu,  parce  que  nous  sommes  capables  d’aimer. Les saints ont le génie de l’amour. Oh ! remarquez-le, il n’en est pas de ce génie-là comme de celui de l’artiste, par exemple, qui est le privilège d’un très petit nombre. Il serait plus exact de dire que le saint   est   l’homme   qui   sait   trouver   en   lui,   faire   jaillir   des profondeurs de   son   être,   l’eau   dont   le   Christ   parlait   à   la Samaritaine : « Ceux qui en boivent n’ont jamais soif… » Elle est là en  chacun  de  nous,  la  citerne  profonde  ouverte  sous  le  ciel.  Sans doute, la surface en est encombrée de débris, de branches brisées, de  feuilles  mortes,  d’où  monte  une  odeur  de  mort.  Sur  elle  brille une  sorte  de  lumière  froide  et  dure,  qui  est  celle  de  l’intelligence raisonneuse.  Mais  au-dessous  de  cette  couche  malsaine,  l’eau  est tout de suite si limpide et si pure ! Encore un peu plus profond, et l’âme se retrouve dans son élément natal, infiniment plus pur que l’eau la plus pure, cette lumière incréée qui baigne la création tout entière -en Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes -in ipso vita erat et vita erat lux hominum

.La  foi  que  quelques-uns  d’entre  vous  se  plaignent  de  ne  pas connaître,  elle  est  en  eux,  elle  remplit  leur  vie  intérieure,  elle  est cette  vie  intérieure  même  par  quoi  tout  homme,  riche  ou  pauvre, ignorant ou savant, peut prendre contact avec le divin, c’est-à-dire avec  l’amour  universel,  dont  la  création  tout  entière  n’est  que  le jaillissement   inépuisable.   Cette   vie   intérieure   contre   laquelle conspire  notre  civilisation  inhumaine  avec  son  activité  délirante, son  furieux  besoin  de  distraction  et  cette  abominable  dissipation d’énergies  spirituelles  dégradées,  par  quoi  s’écoule  la  substance même de l’humanité.

Au commencement je vous disais que le scandale de la création n était pas la souffrance mais la liberté. J aurais pu aussi bien dire l Amour. Si les mots avaient gardé leur sens, je dirais que la Création est un drame de l Amour. Les moralistes considèrent volontiers la sainteté comme un luxe. Elle est une nécessité. Aussi longtemps que la charité ne s est pas trop refroidie dans le monde, aussi longtemps que le monde a eu son compte de saints, certaines vérités ont pu être oubliées. Elles reparaissent aujourd hui comme le roc à marée basse. C est la sainteté, ce sont les saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l humanité se dégradera jusqu à périr. C est dans sa propre vie intérieure en effet que l homme trouve les ressources nécessaires pour échapper à la barbarie ou à un danger pire que la barbarie, la servitude bestiale de la fourmilière totalitaire. Oh! sans doute, on pourrait croire que ce n est plus l heure des saints, que l heure des saints est passée. Mais comme je l écrivais jadis, l heure des saints vient toujours.


Georges Bernanos (1888-1948)

 

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Georges Bernanos est un écrivain français.

Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez « Les Camelots du roi » ligue d’extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d’en diriger un à Rouen.

Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige « Sous le soleil de Satan » dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature.

Il obtient le Prix Femina en 1929 pour « La Joie » puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son séjour à Majorque entre 1934 et 1937.

Bernanos s’installe aux Baléares en 1934, en partie pour des raisons financières. Il y écrit « Le Journal d’un curé de campagne ». Publié en 1936, il est couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française.

Surpris par la guerre d’Espagne, il revient en France puis s’embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 « Monsieur Ouine ».

Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l’un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française.

Le général de Gaulle, qui l’a invité à revenir en France (« Votre place est parmi nous », lui a-t-il fait savoir dans un câble daté du 16 février 1945), veut lui donner une place au gouvernement. En dépit d’une profonde admiration pour le dirigeant, le romancier décline l’offre. De Gaulle confiera plus tard, à propos de Bernanos : « Celui-là, je ne suis jamais parvenu à l’attacher à mon char ».

En juin 1945, il vient poursuivre ce combat dans la France libérée, et écrit pour la presse de la Libération. Il passe ses dernières années en Tunisie où il compose l’un de ses chefs-d’œuvre « Dialogues de Carmélites », qui depuis sont joués sur toutes les scènes du monde.

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Dimanche 1er novembre 2020 : Fête de la Toussaint : Lectures et commentaires

Dimanche 1er novembre 2020 : Fête de la Toussaint

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE –

LIVRE DE L’APOCALYPSE DE SAINT JEAN 7, 2 – 4. 9 – 14

 

Moi, Jean,
2 j’ai vu un ange
qui montait du côté où le soleil se lève
avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ;
d’une voix forte, il cria aux quatre anges
qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer :
3 « Ne faites pas de mal à la terre,
ni à la mer, ni aux arbres,
avant que nous ayons marqué du sceau
le front des serviteurs de notre Dieu. »
4 Et j’entendis le nombre
de ceux qui étaient marqués du sceau :
ils étaient cent quarante-quatre mille,
de toutes les tribus des fils d’Israël.

9 Après cela, j’ai vu :
et voici une foule immense,
que nul ne pouvait dénombrer,
une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues.
Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau,
vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main.
10 Et ils s’écriaient d’une voix forte :
« Le salut appartient à notre Dieu,
qui siège sur le Trône,
et à l’Agneau ! »
11 Tous les anges se tenaient debout autour du Trône,
autour des Anciens et des quatre Vivants ;
se jetant devant le Trône, face contre terre,
ils se prosternèrent devant Dieu.
12 Et ils disaient :
« Amen !
Louange, gloire, sagesse et action de grâce,
honneur, puissance et force
à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! »
13 L’un des Anciens prit alors la parole et me dit :
« Ces gens vêtus de robes blanches,
qui sont-ils ? et d’où viennent-ils ? »
14 Je lui répondis :
« Mon seigneur, toi, tu le sais. »
Il me dit :
« Ceux-là viennent de la grande épreuve ;
ils ont lavé leurs robes,
ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »

LA FOULE DES BAPTISES
« Moi, Jean, j’ai vu » il s’agit donc d’une vision : « Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève », et un peu plus loin : « Après cela, j’ai vu une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer ». Nous sommes prévenus : la description qui va suivre, et qui, ici, est superbe, grandiose, est d’ordre mystique : il n’est pas question de la prendre au pied de la lettre ; pour la comprendre, il faut nous laisser prendre, elle nous emporte dans un autre monde.
Lorsque l’apôtre Jean raconte la vision qu’il a eue à Patmos, ses auditeurs comprennent fort bien ce qu’il veut leur dire ; pour nous c’est moins clair ; je vais donc reprendre les éléments les uns après les autres.
Jean nous décrit une immense procession composée de deux foules distinctes : la première est composée de cent quarante-quatre mille personnes, (bien sûr, c’est un chiffre symbolique) qu’il appelle les serviteurs de Dieu. Ils sont marqués du « sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ». C’est le Baptême *. Voici donc le peuple des baptisés : c’est à eux que Jean adresse son Apocalypse.
Il décrit ensuite une autre foule : c’est une foule immense, innombrable, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Vous notez au passage qu’il y a quatre termes dans cette énumération : le chiffre quatre dans ce genre de textes évoque le monde créé, le cosmos et donc aussi l’humanité (peut-être en référence aux quatre points cardinaux). Cette foule de « toutes nations, tribus, peuples et langues » représente donc l’humanité. Ils sont en vêtements blancs, ce qui veut dire qu’ils ont revêtu la robe des noces ; ensuite, ils se tiennent debout devant le Trône et devant l’Agneau, avec des palmes à la main. La position debout (qui est la posture du ressuscité), la robe nuptiale, les palmes de la victoire, tout nous dit qu’ils sont sauvés.
Et d’ailleurs, ils le proclament : « Le salut appartient (sous-entendu est donné par) à notre Dieu qui siège sur le Trône, et à l’Agneau ! »
Et pourtant les membres de cette deuxième foule ne sont pas marqués du sceau du Baptême. Qui les a introduits dans le salut ? La foule des cent quarante-quatre mille justement. Les cent quarante-quatre mille, je vous ai dit que ce sont les baptisés, les contemporains de Saint Jean. Or ils sont à ce moment précis affrontés à une terrible persécution, celle de l’empereur Domitien à la fin du premier siècle.
ET LA FOULE INNOMBRABLE DES HOMMES SAUVES
Je crois que le message de l’Apocalypse aux chrétiens persécutés est le suivant : tenez bon ; votre témoignage portera ses fruits. Dans votre épreuve se trouve le salut de tous les hommes. Grâce à vous, grâce à vos souffrances endurées dans « la grande épreuve » (v. 14) de la persécution, la foule innombrable des nations sera sauvée.
Evidemment, on peut se poser deux questions : tout d’abord, pourquoi la souffrance des uns entraîne-t-elle le salut des autres ? D’autre part, pourquoi Jean parle-t-il ainsi dans un langage tellement codé que nous avons du mal à le déchiffrer. Pourquoi ne parle-t-il pas en clair ?
A propos de la souffrance des uns qui entraîne le salut des autres, c’est le grand mystère dont le prophète Isaïe parlait dans les chants du serviteur souffrant : il disait que le cœur du bourreau ne peut être touché que par la prise de conscience de la douleur de ses victimes. « Reconnu juste, mon serviteur dispensera la justice », disait Isaïe (Is 53). Zacharie reprenait la même méditation lorsqu’il disait : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » (Za 12,10) et ce jour-là leur cœur sera enfin changé. Et l’évangéliste Jean lui-même a précisément repris cette phrase dans le récit de la Mort du Christ. Ici, Jean dit la même chose à ses frères persécutés : dans vos souffrances, se trouve le salut de vos frères.
Pourquoi saint Jean ne parle-t-il pas en clair ? C’est tout le problème du style de son discours, il s’agit de ce que l’on appelle une « Apocalypse » ; c’est-à-dire que c’est un écrit clandestin qui circule sous le manteau, à la barbe des autorités ; ici, il s’agit des autorités romaines, à la fin du premier siècle après Jésus-Christ. Ce livre s’adresse donc à des croyants qui vivent sous la menace perpétuelle de la persécution ; et donc, il se présente comme tous les messages de réseaux de résistance, avec un langage codé, compréhensible par les seuls initiés. C’est la première caractéristique de ce genre littéraire : tous les écrits apocalyptiques rapportent des visions et emploient des images et des nombres symboliques.
La deuxième caractéristique des Apocalypses, c’est leur thème. Dans toutes les périodes sombres de l’histoire d’Israël, Dieu a suscité des prophètes dont la mission était de réveiller l’espérance ; en période de persécution, le discours tenu pour réveiller les énergies consiste à dire : apparemment vous êtes vaincus, on vous écrase, on vous persécute, on vous élimine ; et vos persécuteurs sont florissants : mais ne perdez pas courage. Les forces du mal ne peuvent rien contre vous ; elles sont déjà vaincues. Les vrais vainqueurs en définitive, c’est vous, les croyants, à l’image du Christ lui-même ; il est l’Agneau apparemment vaincu, égorgé, mais en réalité, il a vaincu le monde, il a vaincu la mort. **
Alors, on comprend le titre de ce livre « Apocalypse » qui signifie « lever le voile » ; une « apocalypse » est toujours une « révélation », un « dévoilement » au sens de « retirer un voile ». Cet écrit lève le voile de l’apparence (à savoir la domination triomphante de Rome) et il annonce, il révèle la victoire de Dieu et de son Christ sur toutes les forces du mal, si terrifiantes soient-elles.
Nous retrouvons ces deux caractéristiques dans le texte d’aujourd’hui.
——————-
Complément
– C’était l’usage dans l’armée romaine de marquer les recrues d’un signe sur le front ; de la même manière, le baptisé était devenu soldat du roi des cieux. Le sceau protecteur était également un thème connu de l’Ancien Testament (Ex 12,7 ; Ez 9,4).
– Apocalypse : Jean voit la victoire des pauvres et des petits, non pas comme une revanche mais comme le dévoilement de la victoire de Dieu sur les forces du mal

 

PSAUME – 23 (24)

1 Au SEIGNEUR, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
2 C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

3 Qui peut gravir la montagne du SEIGNEUR
et se tenir dans le lieu saint ?
4 L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

5 Il obtient, du SEIGNEUR, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
6 Voici le peuple de ceux qui le cherchent
qui recherchent la face de Dieu !

QUI PEUT GRAVIR LA MONTAGNE DU SEIGNEUR ?
Comme dans tout psaume, Nous sommes au Temple de Jérusalem : une gigantesque procession s’approche ; à l’arrivée aux portes du Temple, deux chorales alternées entament un chant dialogué : « Qui gravira la montagne du SEIGNEUR ? » (Vous vous souvenez que le Temple est bâti sur la hauteur) ; « Qui pourra tenir sur le lieu de sa sainteté? » Déjà Isaïe comparait le Dieu trois fois saint à un feu dévorant : au chapitre 33, il posait la même question : « Qui de nous tiendra devant ce feu dévorant ? Qui tiendra devant ces flammes éternelles ? » sous-entendu « par nous-mêmes, nous ne pourrions pas soutenir sa vue, le flamboiement de son rayonnement ».
C’est le cri de triomphe du peuple élu : admis sans mérite de sa part dans la compagnie du Dieu saint ; telle est la grande découverte du peuple d’Israël : Dieu est le Saint, le tout-Autre ; « Saint, Saint, Saint le SEIGNEUR, Dieu de l’univers » proclament les séraphins pendant l’extase de la vocation d’Isaïe… (Is 6,3) et en même temps ce Dieu tout-Autre se fait le tout-proche de l’homme et lui permet de « tenir », comme dit Isaïe, en sa compagnie. Vous voyez combien ce psaume consonne avec la fête de tous les saints. Ils ont « gravi la montagne du SEIGNEUR », ils sont admis en présence du Dieu saint et ils chantent désormais le chant d’Isaïe, celui auquel nous unissons nos voix chaque dimanche, comme le dit la Préface de la Toussaint l : juste avant de chanter ce que nous appelons le Sanctus, le prêtre dit « C’est pourquoi avec cette foule immense que nul ne peut dénombrer, avec tous les anges du ciel, nous voulons te chanter… »
Le psaume continue : « l’homme au cœur  pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles » : voilà la réponse, voilà l’homme qui peut « tenir » devant Dieu. Il ne s’agit pas ici, d’abord, d’un comportement moral : le peuple se sait admis devant Dieu, sans mérite de sa part ; il s’agit d’abord ici de l’adhésion de la foi au Dieu unique, c’est-à-dire du refus des idoles. La seule condition exigée du peuple élu pour pouvoir « tenir » devant Dieu c’est de rester fidèle au Dieu unique. C’est de « ne pas livrer son âme aux idoles », pour reprendre les termes de notre psaume. D’ailleurs, si on y regarde de plus près, la traduction littérale serait : « l’homme qui n’a pas élevé son âme vers des dieux vides » : or l’expression « lever son âme » signifie « invoquer » ; nous retrouvons là une expression que nous connaissons bien : « Je lève les yeux vers toi, mon Seigneur » ; même chose dans la fameuse phrase du prophète Zacharie reprise par Saint Jean « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » : « lever les yeux vers quelqu’un » en langage biblique, cela veut dire le prier, le supplier, le reconnaître comme Dieu. L’homme qui peut tenir devant le Dieu d’Israël, c’est celui qui ne lève pas les yeux vers les idoles, comme le font les autres peuples.
UN CŒUR PUR, ENTIEREMENT TOURNE VERS DIEU
« L’homme au cœur  pur » cela veut dire la même chose : le mot « pur » dans la Bible a le même sens qu’en chimie : on dit qu’un corps chimique est pur quand il est sans mélange ; le cœur  pur, c’est celui qui se détourne résolument des idoles pour se tourner vers Dieu seul.
« L’homme aux mains innocentes », c’est encore dans le même sens ; les mains innocentes, ce sont celles qui n’ont pas offert de sacrifices aux idoles, ce sont celles aussi qui ne se sont pas levées pour la prière aux faux dieux.
Il faut entendre le parallélisme entre les deux lignes (on dit les deux « stiques ») de ce verset : « L’homme au cœur pur, aux mains innocentes… qui ne livre pas son âme aux idoles. » Le deuxième membre de phrase est synonyme du premier. « L’homme au cœur  pur, aux mains innocentes, (c’est celui) qui ne livre pas son âme aux idoles. »
Nous touchons là à la lutte incessante que les prophètes ont dû mener tout au long de l’histoire d’Israël pour que le peuple élu abandonne définitivement toute pratique idolâtrique ; depuis la sortie d’Egypte (vous vous rappelez l’épisode du veau d’or), et jusqu’à l’Exil à Babylone et même au-delà ; il faut dire qu’à toutes les époques, Israël a été en contact avec une civilisation polythéiste ; ce psaume chanté au retour de l’Exil réaffirme encore avec force cette condition première de l’Alliance. Israël est le peuple qui, de toutes ses forces, « recherche la face de Dieu », comme dit le dernier verset. Au passage, il faut noter que l’expression « rechercher la face » était employée pour les courtisans qui voulaient être admis en présence du roi : manière de nous rappeler que, pour Israël, le seul véritable roi, c’est Dieu lui-même.
Effectivement, c’est la seule condition pour être en mesure d’accueillir la bénédiction promise aux patriarches, pour entrer dans le salut promis ; bien sûr, à un deuxième niveau, cette fidélité au Dieu unique entraînera des conséquences concrètes dans la vie sociale : l’homme au cœur  pur deviendra peu à peu un homme au coeur de chair qui ne connaît plus la haine ; l’homme aux mains innocentes ne fera plus le mal ; le verset suivant « il obtient de Dieu son Sauveur la justice » dit bien ces deux niveaux : la justice, dans un premier sens, c’est la conformité au projet de Dieu ; l’homme juste c’est celui qui remplit fidèlement sa vocation ; ensuite, la justice nous engage concrètement à conformer toute notre vie sociale au projet de Dieu qui est le bonheur de ses enfants.
En redisant ce psaume, on entend se profiler les Béatitudes : « Heureux les affamés et assoiffés de justice, ils seront rassasiés… Heureux les coeurs purs, ils verront Dieu ». La dernière phrase « Voici le peuple de ceux qui le cherchent, qui recherchent la face de Dieu ! » est peut-être une bonne définition de la pauvreté de cœur  dont parle Jésus dans les Béatitudes : « Heureux les pauvres de coeur : le Royaume des cieux est à eux ! »

 

DEUXIEME LECTURE – PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN 3, 1 – 3

Bien-aimés,
1 voyez quel grand amour nous a donné le Père
pour que nous soyons appelés enfants de Dieu
– et nous le sommes.
Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas :
C’est qu’il n’a pas connu Dieu.
2 Bien-aimés,
dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu,
mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté.
Nous le savons : quand cela sera manifesté,
nous lui serons semblables
car nous le verrons tel qu’il est.
3 Et quiconque met en lui une telle espérance
se rend pur comme lui-même est pur.

L’URGENCE D’OUVRIR LES YEUX
« Mes bien-aimés, voyez… » : Jean nous invite à la contemplation ; parce que c’est la clé de notre vie de foi : savoir regarder ; toute l’histoire humaine est celle d’une éducation du regard de l’homme ; « ils ont des yeux pour voir et ne voient pas », disaient les prophètes : voilà le drame de l’homme. Et que faut-il voir au juste ? L’amour de Dieu pour l’humanité, son dessein bienveillant, comme dirait Saint Paul ; Saint Jean ne parle que de cela dans ce que nous venons d’entendre.
Je reprends ces deux points : la thématique du regard, et le projet de Dieu contemplé par Jean. Sur le premier point, le regard, ce thème est développé dans toute la Bible; et toujours dans le même sens : savoir regarder, ouvrir les yeux, c’est découvrir le vrai visage du Dieu d’amour ; à l’inverse, le regard peut être faussé ; je ne vous citerai qu’un texte.
Je veux parler de la fameuse histoire d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden : c’est bien une affaire de regard ; le texte est admirablement construit : il commence par planter le décor : un jardin avec des quantités d’arbres ; « Le SEIGNEUR Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux. » (Gn 2,9). Puis Dieu permet de manger des fruits de tous les arbres du jardin, (y compris donc de l’arbre de vie) et il interdit un seul fruit, celui de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux. C’est alors que le serpent intervient pour poser une question apparemment innocente, de simple curiosité, à la femme. « Vraiment, vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ? » Vous l’avez peut-être remarqué, le seul fait d’avoir prêté l’oreille à la voix du serpent, a déjà un peu faussé le regard de la femme. Puisque désormais c’est l’arbre litigieux qu’elle voit au milieu du jardin et non plus l’arbre de la vie, ce qui est juste le contraire de la vérité. Cela a l’air anodin, mais l’auteur le note exprès, évidemment : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas… » Alors le serpent, pour séduire Eve, lui promet « non, vous ne mourrez pas (sous-entendu si vous mangez le fruit interdit), mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, possédant la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux. » Et le texte continue, toujours sur cette thématique du regard : « Alors la femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. » Vous avez remarqué, en une seule phrase, l’accumulation des mots du vocabulaire du regard. Vous connaissez la suite : la femme prend un fruit, le donne à l’homme et ils en mangent tous les deux ; alors le texte note : « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent… » mais pour voir quoi ? « et ils virent qu’ils étaient nus » ; non, ils ne sont pas devenus comme des dieux, comme le Menteur le leur avait prédit, ils ont seulement commencé à vivre douloureusement leur nudité, c’est-à-dire leur pauvreté fondamentale.
Vous vous demandez quel lien je vois entre ce premier texte de la Bible et celui de Saint Jean que nous lisons aujourd’hui ? Tout simplement le récit sur Adam et Eve a toujours été considéré comme donnant la clé du malheur de l’humanité : et Jean, au contraire, nous dit « voyez », c’est-à-dire « sachez voir, apprenez à regarder ». Non, Dieu en donnant un interdit à l’homme n’était pas jaloux de l’homme, il n’y a que des langues de vipère pour insinuer une telle monstruosité. C’est bien le thème majeur de Saint Jean : « Dieu est amour » et la vraie vie, pour l’homme, c’est de ne jamais en douter. « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent » dit Jésus, dans l’évangile de Jean. (Jn 17,3).
UNE MULTITUDE DE FILS
Dans notre texte d’aujourd’hui, Jean nous dit à sa manière cette réalité que nous devons apprendre à regarder : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu » ; Saint Paul, dans la lettre aux Ephésiens, dit : « Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par JésusChrist, ainsi l’a voulu sa bienveillance. » (Ep 1,5). C’est ce qu’il appelle le « dessein bienveillant de Dieu » qui consiste à réunir toute l’humanité en un seul être, dont la tête est Jésus-Christ et dont nous sommes les membres. Jean ne dit pas autre chose : Jésus est le Fils par excellence et nous qui sommes ses membres, nous sommes appelés, c’est logique, enfants de Dieu. Et il continue : « et nous le sommes » ; c’est déjà devenu une réalité par notre Baptême qui nous a greffés sur Jésus-Christ, qui a fait de nous ses membres. Paul dit exactement la même chose « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27).
Comme dit encore Jean dans le Prologue de son évangile : « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12 ). Ceux-là, dès maintenant, sont conduits par l’Esprit de Dieu et cet Esprit leur apprend à traiter Dieu comme leur Père : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’esprit de son Fils qui crie Abba, Père ! » (Ga 4,4). C’est cela le sens de l’expression « connaître le Père » chez Saint Jean ; c’est le reconnaître comme notre Père, plein de tendresse et de miséricorde, comme disait déjà l’Ancien Testament.
En attendant, il y a ceux qui ont cru en Jésus-Christ et ceux qui, encore, s’y refusent. Car tout ceci apparaît lumineux pour les croyants ; mais c’est totalement incompréhensible et, pire, incroyable ou dérisoire, voire même scandaleux pour c’est un thème habituel chez Jean : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » au sens de « reconnu ». les non-croyants ; Comme dit Jean : « Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître : puisqu’il n’a pas découvert Dieu. » Traduisez : parce qu’il n’a pas encore eu le bonheur d’ouvrir les yeux. A ceux qui ne le connaissent pas encore, c’est-à-dire qui ne voient pas encore en lui leur Père, il nous appartient de le révéler par notre parole et par nos actes. Alors, quand le Fils de Dieu paraîtra, l’humanité tout entière sera transformée à son image. On comprend pourquoi Jésus disait à la Samaritaine « Si tu savais le don de Dieu ! »

 

EVANGILE– selon saint Matthieu 5, 1-12a

En ce temps-là,
1 voyant les foules,
Jésus gravit la montagne.
Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.
Il disait :
3 « Heureux les pauvres de cœur,
car le royaume des Cieux est à eux.
4 Heureux ceux qui pleurent :
car ils seront consolés.
5 Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
car ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux,
car ils obtiendront miséricorde.
8 Heureux les cœurs  purs,
car ils verront Dieu.
9 Heureux les artisans de paix,
car ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des Cieux est à eux !
11 Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous,
à cause de moi.
12 Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre récompense est grande dans les cieux ! » »

LE DON DES LARMES
Commençons par ce qui risque de nous choquer : « Heureux ceux qui pleurent ». Qui d’entre nous oserait dire une chose pareille devant quelqu’un qui pleure ? Et souvenons-nous que Jésus a passé une grande partie de son temps à consoler, guérir, encourager les hommes et les femmes qu’il rencontrait. Si Jésus a consacré du temps à guérir ses contemporains, cela veut dire que toute souffrance et en particulier la maladie et l’infirmité sont à combattre. Il ne faut donc certainement pas lire « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » comme si c’était une chance de pleurer ! Ceux qui, aujourd’hui pleurent de douleur ou de chagrin ne peuvent pas considérer cela comme un bonheur !
Tout d’abord, il faut s’entendre sur le mot « heureux » : les auditeurs de Jésus le connaissaient bien car il était très habituel dans l’Ancien Testament. Contrairement à ce que nous imaginons, ce n’est pas un constat de bonheur du genre « tu en as de la chance ! », c’est un encouragement à tenir bon. André Chouraqui le traduisait « En marche » : sous-entendu, « Tu es bien parti. Tu es bien en marche vers le royaume. » On peut l’entendre aussi comme « Tiens bon, garde le cap ». Adressée à des gens qui pleurent, cela voudrait dire : « Ne vous laissez pas décourager, ne changez pas de ligne de vie pour autant ».
Ensuite, sans parler des larmes de bonheur, évidemment, il y a des larmes qui sont bénéfiques : celles du repentir de saint Pierre, par exemple, dont parle le Pape Benoît XVI dans son livre sur Jésus. C’est là que l’on fait l’expérience de la miséricorde  de Dieu. Il y a également celles que nous versons lorsque nous nous laissons toucher par la souffrance ou le chagrin des autres. Dans ces cas-là, nous sommes sur le bon chemin, nos cœurs de pierre sont en train de devenir des cœurs  de chair, pour reprendre l’expression du prophète Ezéchiel. On pourrait dire la même chose lorsque nous pleurons devant la cruauté de certains, devant ce que j’appellerais la dureté du monde.1
Enfin, il y a là très certainement, de la part de Jésus l’annonce que le temps du Messie est venu, le temps où s’instaurera le bonheur promis à l’humanité.
Je reviens à la première béatitude : « Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux ». Il me semble que cette béatitude-là contient toutes les autres, qu’elle est le secret de toutes les autres. Evidemment, ce n’est pas une idéalisation de la pauvreté matérielle : la Bible   présente toujours la pauvreté comme un mal à combattre ; mais d’abord, il faut bien dire que ce n’étaient pas les gens socialement influents, importants qui formaient le gros des foules qui suivaient Jésus ! On lui a assez reproché de frayer avec n’importe qui !
Deuxièmement, le mot « pauvres » dans l’Ancien Testament n’a pas toujours un rapport avec le compte en banque : les « pauvres » au sens biblique (les « anavim ») ce sont ceux qui n’ont pas le coeur fier ou le regard hautain, comme dit un psaume ; on les appelle « les dos courbés » : ce sont les petits, les humbles du pays, dans le langage prophétique. Ils ne sont pas repus, satisfaits, contents d’eux, il leur manque quelque chose. Alors Dieu pourra les combler. Nous retrouvons ici sous la plume de Matthieu un écho de la parabole la  du pharisien et du publicain : le pharisien pourtant extrêmement vertueux ne pouvait plus accueillir le salut de Dieu parce que son cœur  était plein de lui-même ; le publicain, notoirement pécheur, se tournait vers Dieu et attendait de lui son salut, alors il était comblé.
HEUREUX LES PAUVRES, LES RICHESSES DE DIEU SONT A VOUS
La qualité dont il s’agit ici, c’est « l’esprit de pauvreté », c’est-à-dire la qualité de « celui qui a pour refuge le nom du SEIGNEUR », comme le dit Sophonie, celui qui a besoin de Dieu, celui qui reçoit tout de Dieu comme un cadeau : celui qui prie humblement « Kyrie eleison », Seigneur prends pitié. Et qui attend de Dieu et de lui seul tout ce dont il est question dans les autres Béatitudes : être capable de miséricorde  c’est-à-dire de pardon et de compassion, être artisan de paix, être doux, ou non-violent, être affamé et assoiffé de justice ; car tout cela est cadeau ; et nous ne pouvons mettre véritablement ces talents au service du Royaume que quand nous les recevons dans cet esprit. Au fond, la première Béatitude, c’est celle qui nous permet de recevoir toutes les autres. Heureux, les pauvres : mettez votre confiance en Dieu : Il vous comblera de ses richesses … SES richesses… « Heureux » … cela veut dire « bientôt on vous enviera » !
Tous ceux qui attendent tout de Dieu, comme le publicain, sont assurés que leur recherche sera exaucée parce que Dieu ne se dérobe pas à celui qui cherche : « Qui cherche trouve, à qui frappe, on ouvrira », dira Jésus un peu plus loin dans ce même discours sur la montagne. Ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, ce sont ceux-là que les prophètes appellent également les « purs » au sens d’un cœur sans mélange, qui ne cherche que Dieu.
Alors, effectivement, ces béatitudes sont, comme leur nom l’indique, des bonnes nouvelles ; quelques lignes avant cet évangile des Béatitudes, Matthieu disait : « Jésus proclamait la bonne nouvelle du royaume ». La bonne nouvelle c’est que le regard de Dieu n’est pas celui des hommes (cela encore c’est une prédication habituelle des prophètes). Les hommes recherchent le bonheur dans l’avoir, le pouvoir, le savoir. Mais ceux qui cherchent Dieu savent que ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher. Dieu se révèle aux doux, aux miséricordieux, aux pacifiques. « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups » disait Jésus à ses disciples.
De cette manière, Jésus nous apprend à poser sur les autres et sur nous-mêmes un autre regard. Il nous fait regarder toutes choses avec les yeux de Dieu lui-même et il nous apprend à nous émerveiller : il nous dit la présence du Royaume là ou nous ne l’attendions pas : la pauvreté du cœur , la douceur, les larmes, la faim et la soif de justice, la persécution… Cette découverte humainement si paradoxale doit nous conduire à une immense action de grâces : notre faiblesse devient la matière première du Règne de Dieu.
Autre bonne nouvelle : de cela nous sommes tous capables !
———————
Note
1 – D’après Ezéchiel, seront marqués d’un signe spécial au Jour du Jugement, ceux qui auront pleuré devant les douleurs et les méfaits du monde (Ez 9,4).

ANTOINE GODEAU (1605-1672), BEATITUDES, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES, VOUS QUE L'ON CROIT L'OBJET DE LA FUREUR CELESTE

Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste par Antoine Godeau

« Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste » –

Antoine Godeau

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BIENHEUREUX CEUX QUI SONT PERSECUTES POUR LA JUSTICE CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST A EUX

 Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste,
Dont les jours sont ourdis de continus malheurs,
Qu’on fuit comme frappés d’une maligne peste,
Qui donnez votre bien, et qu’on traite en voleurs ;

Vous qui servez chacun, et que chacun déteste,
Dont on fait vanité d’accroître les douleurs,
A qui tout est contraire, à qui tout est funeste,
Et qu’on peint lâchement de si noires couleurs ;

Vous enfin qui souffrez, défendant la Justice,
Bienheureux êtes-vous dans ce cruel supplice,
Par qui de votre Dieu vous soutenez les lois ;

L’Eternel vous prépare, après votre victoire,
Dans l’empire du Ciel, où vous serez tous Rois,
Pour un moment de peine une éternelle Gloire.

 

 

Antoine Godeau

Antoine Godeau, né à Dreux le 24 septembre 1605 et mort à Vence le 21 avril 1672 est un homme de lettres et évêque français.

Biographie

Cousin et ami de Conrart, il fréquente le salon de Mme de Scudéry et l’hôtel de Rambouillet, où il est affublé du sobriquet « le Nain de Julie ». Petit et laid, il doit son succès à son esprit inventif et joyeux. Participant dans sa jeunesse au cénacle des Illustres Bergers, il devient l’un des premiers membres de l’Académie française en 1634.

Ordonné prêtre à Paris le 7 mai 1636, Richelieu   lui octroie le 21 juin l’évêché de Grasse ; il est consacré le 14 décembre par Léonore d’Estampes de Valençay, évêque de Chartres et il s’installe le 28 septembre 1637.   Il devient membre de la Compagnie du Saint-Sacrement en 1639 et crée à Grasse en 1640 un mont-de-piété pour venir en aide aux plus démunis. Il obtient le brevet d’union des diocèses de Grasse et de Vence en décembre 1639. En 1653, il est forcé de choisir entre les deux évêchés ; il choisira le diocèse de Vence.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, LIVRE DE L 'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 17

Dimanche 25 octobre 2020 : 30ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 25 octobre 2020 :

30ème dimanche du Temps Ordinaire

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 Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de l’Exode 22, 20-26

Ainsi parle le SEIGNEUR :
20 « Tu n’exploiteras pas l’immigré,
tu ne l’opprimeras pas,
car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Egypte.
21 Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin.
22 Si tu les accables et qu’ils crient vers moi,
j’écouterai leur cri.
23 Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée :
vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
24 Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple,
à un pauvre parmi tes frères,
tu n’agiras pas envers lui comme un usurier :
tu ne lui imposeras pas d’intérêts.
25 Si tu prends en gage le manteau de ton prochain,
tu le lui rendras avant le coucher du soleil.
26 C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ;
c’est le manteau dont il s’enveloppe,
la seule couverture qu’il ait pour dormir.
S’il crie vers moi, je l’écouterai,
car moi, je suis compatissant ! »

LES LOIS DITES DE MOÏSE
Le livre de l’Exode contient plusieurs textes de lois qui sont tous attribués à Moïse : en réalité, Moïse en personne n’a promulgué qu’un premier ensemble de lois ; puis au long de la vie du peuple d’Israël, de nouvelles lois adaptées aux nouvelles conditions sociales ont vu le jour et ont été insérées dans le livre de l’Exode, à la suite des premières. Tout comme notre Code civil ou pénal est régulièrement modifié, complété et pourtant c’est le même livre et il continue à porter le même nom. Mais les lois nouvelles reflètent le contexte nouveau dans lequel elles ont été votées ; elles répondent à de nouvelles questions, de nouvelles formes de délits : toute loi est toujours de circonstance !
En fait, toutes les lois données par Moïse et par ses successeurs, à des époques différentes, dans des conditions de vie différentes, ont été rassemblées là à la suite du Décalogue (ou des Dix Paroles du Sinaï), parce qu’elles en étaient la suite logique, au long des siècles et de l’évolution historique d’Israël.
QUOI DE NEUF EN ISRAËL ?
Israël n’est ni le premier ni le seul peuple à avoir promulgué des lois ; on a retrouvé au Proche-Orient des codes de lois beaucoup plus anciens : à Ur par exemple, (la patrie d’Abraham), on connaît un code qui date de 2050 av. J.C. ; et le fameux code d’Hammourabi (qui se trouve au Musée du Louvre) remonte à environ 1750, toujours av.J.C. Ces codes ont des quantités de points communs1 : dans toutes les civilisations, la loi est faite pour protéger les faibles : rien d’étonnant donc à ce que la Loi d’Israël, comme les autres, défende les intérêts de la veuve, de l’orphelin, de l’immigré, de l’emprunteur. Mais ce qui est nouveau ici c’est le fondement de la Loi.
AU NOM DU DIEU LIBÉRATEUR
Le fondement de la Loi d’Israël, c’est la libération d’Egypte : ou, plus exactement, c’est la double expérience de l’esclavage en Egypte et de la libération par Dieu. Et parce que Dieu s’est révélé comme celui qui entend la plainte des humiliés, qui leur rend leur liberté et leur dignité, très logiquement, il continue à travers la Loi à prendre la défense des humiliés. Si bien que toutes les lois bibliques sont émaillées de rappels : rappel de la souffrance endurée quand on était esclaves, humiliés… rappels de l’œuvre  de Dieu libérant son peuple. Par exemple, les premiers mots du Décalogue ne sont pas encore un commandement mais un rappel : « Je suis le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage » (Ex 20,2) ; ou encore « Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Egypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi » (Ex 19,4).
Et si Dieu a libéré son peuple c’est parce qu’il a entendu le cri des malheureux : « Du fond de leur esclavage, les fils d’Israël gémirent et crièrent. Du fond de leur esclavage, leur appel monta vers Dieu. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob… » (Ex 2,23-24). De même dans l’épisode du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit : J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer » (Exode 3,7).
Voilà le fondement de toute Loi en Israël : le Dieu qui entend le cri des malheureux, qui connaît leurs souffrances et donc prend leur défense. « Car moi, je suis compatissant » dit la dernière phrase de notre texte.2
Pour ce peuple qui a fait l’expérience de l’humiliation, il n’est pas difficile de se mettre à la place des humiliés : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Egypte. »3 Traduisez : parce que vous savez ce que c’est qu’être humilié, vous n’humilierez personne. Ce n’est pas affaire de raisonnement, de beaux sentiments, c’est affaire d’expérience, quelque chose comme « vous savez ce que c’est, alors mettez-vous à leur place ».
Petite précision au passage : l’immigré dont il s’agit ici, c’est l’étranger qui réside durablement dans le pays, qui s’y installe ; il ne s’agit pas de l’étranger de passage, du touriste, qui bénéficiait de l’hospitalité proverbiale en Orient.
LA RÈGLE D’OR : SE METTRE À LA PLACE
Les quelques commandements du texte d’aujourd’hui relèvent tous de la même logique : mettez-vous à la place du pauvre, de l’emprunteur, de la veuve, de l’orphelin ; ne les maltraitez pas, car Dieu entend leur cri ; nous sommes encore au tout début de la Révélation biblique (même si ces textes sont postérieurs à Moïse) mais déjà on sait que Dieu est concerné par la souffrance humaine, et qu’il vient au secours des pauvres et des humiliés.
Malheureusement, pour l’instant, il faut encore menacer pour que la loi soit respectée : « Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée ». Un jour viendra, nous le savons, où l’homme éduqué peu à peu par Dieu et par la Loi n’aura plus besoin de menaces, car il aura appris à voir en tout homme un frère.
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Notes
1 – Parmi les points communs les plus frappants, on remarque la formulation de type qu’on appelle « casuistique » : par exemple « Si tu prêtes de l’argent … » ou « Si tu prends en gage le manteau de quelqu’un… ». Mais ce qui est intéressant pour nous, ce sont les nouveautés que la Loi d’Israël apporte par rapport aux peuples voisins.
2 – Verset 26 : le mot « compatissant » n’est pas à entendre ici au sens latin (« compatir », en latin, signifie « souffrir avec »). En hébreu, le mot employé dans ce texte signifie « bienveillant », « ayant pitié ».
3 – Un peu plus loin, le même thème est repris : « Tu n’opprimeras pas l’émigré : vous connaissez vous-mêmes la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Egypte » (Ex 23,9).
Compléments
– Les lois nouvelles reflètent le contexte nouveau dans lequel elles ont été votées.
Prenons un exemple : supposons que vous soyez dans une galerie de tableaux et que vos yeux s’arrêtent sur une Annonciation ; si la Vierge est représentée en costume Renaissance, vous saurez que le peintre ne vivait certainement pas au temps de Jésus, au premier siècle en Israël… de la même manière, des textes juridiques rédigés après l’installation en Canaan reflètent la société de leur temps et non plus le contexte sociologique de l’Exode. Par exemple, dans ce même chapitre 22, il y a un l’article qui prévoit le cas d’un « voleur surpris à percer le mur d’une maison » (Ex 22,1) ; il ne date certainement pas des campements sous tente dans le désert du Sinaï ! C’est également le cas dans le texte de ce dimanche : si on s’intéresse au sort des émigrés, c’est que le peuple est installé en Israël, qu’il peut désormais considérer ce pays comme sa terre et que des étrangers viennent à leur tour s’y installer. Toutes conditions, évidemment, non réunies dans le Sinaï pendant l’Exode. Autre chose est un peuple de pasteurs nomades, autre chose un peuple installé, sédentarisé.

PSAUME – 17 (18) 2-3, 4. 20, 47. 51ab

2 Je t’aime, SEIGNEUR, ma force :
3 SEIGNEUR, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

4 Louange à Dieu ! Quand je fais appel au SEIGNEUR,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
20 Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

47 Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire.
51 Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie   pour toujours.

QUAND JE FAIS APPEL AU SEIGNEUR, JE SUIS SAUVÉ
Pour comprendre ce psaume, il faut connaître l’histoire de David : on sait qu’à plusieurs reprises, celui-ci a été poursuivi par le roi Saül. Et le Seigneur l’a secouru. Je vous rappelle son histoire. Cela se passe un peu avant l’an mille avant J.C. A l’époque le roi légitime d’Israël, choisi par Dieu et consacré par l’onction d’huile du prophète Samuel, ce n’était pas David (pas encore), mais Saül, le premier roi d’Israël.
Mais celui-ci ne remplissait plus sa mission ; son règne, bien commencé, se terminait mal. Au lieu d’écouter le prophète, il avait sciemment transgressé ses ordres, et le prophète Samuel l’avait désavoué. C’est alors qu’il avait choisi David encore très jeune pour qu’il soit formé à la cour et qu’il succède plus tard à Saül. Saül est donc resté le roi en titre jusqu’à sa mort, mais il a dû supporter de voir grandir à la cour David, son rival de plus en plus populaire et à qui tout réussissait. Si bien qu’une haine farouche remplit peu à peu le cœur  de Saül et qu’il essaya, à plusieurs reprises, mais vainement, de se débarrasser de David. Une fois entre autres, Saül poursuivait David et c’est dans une caverne que David a trouvé refuge. D’où l’expression : « Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… » Choisi, à sa grande surprise, pour être le futur roi, David savait qu’il pouvait compter sur la protection de Dieu : « Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé de tous mes ennemis. » Ou encore : « Dieu, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! »
Le deuxième livre de Samuel dit que David a chanté ce psaume pour remercier Dieu de l’avoir délivré de tous ses ennemis, à commencer par Saül ; et si vous avez la curiosité de consulter ce deuxième livre de Samuel au chapitre 22, vous y retrouverez le texte de ce psaume 17/18 presque à l’identique. Cela ne prouve pas que, historiquement, David a dit textuellement ces paroles-là, mais que le rédacteur final du livre de Samuel a pensé que ce psaume s’appliquait particulièrement bien à David.
Mais, bien sûr, le vrai sujet du psaume, comme toujours, n’est pas un personnage particulier, pas même le roi David : c’est le peuple tout entier. Et quand il veut rendre grâce à Dieu pour son soutien et sa sollicitude au long des siècles, il se compare au roi David poursuivi par Saül.
LE ROCHER D’ISRAËL
Le peuple d’Israël tout entier, lui aussi, peut dire ces versets en toute vérité : « SEIGNEUR, mon roc… Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime. Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! … » Tout d’abord, bien avant David, on avait expérimenté qu’une caverne dans un rocher peut être un lieu d’asile ; le livre des Juges en donne des exemples ; dire que Dieu est notre Rocher, c’est donc d’abord dire qu’il est notre secours, notre appui le plus sûr. Par exemple, on trouve dans le Deutéronome le fameux cantique de Moïse au Rocher d’Israël : « C’est le nom du SEIGNEUR que j’invoque ; à notre Dieu, reportez la grandeur. Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32,3-4). A une époque où on pense que chaque peuple a son dieu protecteur, on admet bien que les autres peuples puissent avoir leur rocher, mais il ne vaut quand même pas celui d’Israël ; on trouve dans le même cantique cette phrase superbe : « Le Rocher de nos ennemis n’est pas comme notre Rocher » (Dt 32,31).
LE ROCHER DE MASSA ET MERIBA
Moïse, quand il parle de rocher, lui donne certainement encore un autre sens ; on a là évidemment un écho de la libération d’Egypte (« Le SEIGNEUR m’a libéré car il m’aime ») et aussi de l’Exode, la longue marche au Sinaï ; tout au long de ce périple éprouvant, dans la chaleur, la faim, la soif, parmi les scorpions et les serpents brûlants, la présence de Dieu, sa sollicitude ont été le secours du peuple ; une sollicitude qui est allée jusqu’à faire couler l’eau du Rocher : c’est le célèbre passage de Massa et Meriba ; là où on a eu tellement soif qu’on a eu peur d’en mourir et qu’on a accusé Moïse de vouloir la mort du peuple… L’histoire de cette révolte hante la mémoire d’Israël car elle est typique des doutes qui assaillent le croyant ; mais ici, ce n’est pas la révolte qui est évoquée, c’est la bonté de Dieu qui répond à la révolte par un don plus grand encore :
« Là, le peuple souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le SEIGNEUR : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Et Dieu répondit « Tu frapperas le Rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira » (Ex 17,3-6).
Quand le peuple d’Israël chante ce psaume, il rappelle donc cette présence fidèle depuis toujours à ses côtés de Celui dont le Nom même est « Je suis avec vous » ; mais ce rappel est aussi la source de son espérance ; car tout comme David, ce peuple attend la réalisation des promesses du Dieu fidèle, la venue du Messie qui libèrera définitivement l’humanité. « Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires, il se montre fidèle à son Messie pour toujours ».
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Complément
David et Goliath
Vous vous rappelez également la lutte entre David et Goliath : David armé d’une simple fronde affrontait le géant équipé de pied en cap et armé jusqu’aux dents ; vexé de l’accoutrement excessivement simple de son rival, Goliath lui avait dit : « Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons ?…Viens ici que je donne ta chair aux oiseaux et aux bêtes des champs ». Et David lui avait répondu : « Toi, tu viens à moi armé d’une épée, d’une lance et d’un javelot ; moi, je viens à toi, armé du nom du SEIGNEUR le Tout-Puissant, le Dieu des armées d’Israël que tu as défié. Aujourd’hui même le SEIGNEUR te remettra entre mes mains… et toute la terre saura qu’il y a un Dieu pour Israël. Et toute cette assemblée le saura : ce n’est ni par l’épée, ni par la lance que le SEIGNEUR donne la victoire, mais le SEIGNEUR est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains » (1 S 17,43-47).

DEUXIEME LECTURE –

lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens 1, 5c-10

Frères,
5 vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous
pour votre bien.
6 Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur,
en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves,
avec la joie de l’Esprit-Saint.
7 Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants
de Macédoine et de Grèce.
8 Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce
qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti,
mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout
que nous n’avons pas besoin d’en parler.
9 En effet, les gens racontent, à notre sujet,
l’accueil que nous avons reçu chez vous ;
ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu
en vous détournant des idoles,
afin de servir le Dieu vivant et véritable,
10 et afin d’attendre des cieux son Fils
qu’il a ressuscité d’entre les morts,
Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

DANS UN MONDE HOSTILE
Partout où il passe, Paul entend parler du rayonnement de la jeune communauté de Thessalonique ; il en déduit que sa prédication a porté son fruit. La Parole accueillie par les Thessaloniciens dans la joie les a transformés en profondeur et, du coup, ils sont devenus un modèle pour les autres… comme une traînée de poudre.
Pourtant les conditions de leur conversion n’étaient pas faciles : puisque Paul précise qu’ils ont accueilli la Parole « au milieu de bien des épreuves ». Paul fait allusion ici à l’hostilité de certains Juifs à la prédication chrétienne ; Paul, lui-même, Silvain et Timothée ont essuyé les premiers ce refus de l’Evangile par ceux à qui il était destiné en priorité ; maintenant, c’est la nouvelle communauté chrétienne de Thessalonique qui relève le flambeau et qui rencontre à son tour la persécution ; mais elle tient bon comme l’ont fait avant elle le Christ lui-même puis ses apôtres ; c’est le sens de la phrase « Vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves avec la joie de l’Esprit-Saint ». Apparemment, la joie est un élément important de l’accueil de la Parole !… cette joie intérieure qui est la signature de l’Esprit-Saint.
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles » ; évidemment, on se demande de quelles « idoles » il s’agit… cela peut vouloir dire soit divinité païenne, soit (pour des Juifs) une fausse image de Dieu. Or la communauté chrétienne naissante de Thessalonique était très mélangée : d’après les Actes des Apôtres « certains des Juifs se laissèrent convaincre et furent gagnés par Paul et Silas, ainsi qu’une multitude de Grecs adorateurs de Dieu et bon nombre de femmes de la haute société. » (Ac 17,4).
TOURNÉS VERS DIEU COMME LE CHRIST
Avant leur adhésion au Christianisme, ces divers groupes ne pratiquaient pas la même religion ; on n’a aucune précision sur la pratique religieuse des femmes dont Paul parle ici, et il y avait peut-être parmi elles et parmi les Grecs, des gens qui pratiquaient le culte des divinités païennes ; (on sait qu’au moins vingt divinités païennes différentes étaient vénérées à Thessalonique : on en a retrouvé des traces sur des colonnes) ; mais les Juifs et les Grecs réputés « adorateurs de Dieu » ne vénéraient certainement pas des idoles au sens strict : au contraire ils vénéraient le même Dieu que Paul, le Dieu vivant d’Israël. Seulement, on pouvait adorer le Dieu d’Israël et avoir quand même besoin de se convertir : Paul en savait quelque chose ! Lui aussi était adorateur du vrai Dieu, Juif convaincu et c’est au nom même de ses convictions et de l’idée qu’il se faisait de Dieu qu’il avait commencé par persécuter les Chrétiens ; maintenant, il était passé de l’autre côté de la barrière, si on peut dire, et donc il comprenait très bien ce qui se passait. Face à la prédication chrétienne, certains adoptaient l’attitude de Paul, avant sa conversion, d’autres suivaient le Paul du chemin de Damas. La distance entre les deux, c’est l’abandon de ses idées toutes faites sur Dieu, ses idoles, et la découverte du vrai Dieu tel qu’il s’est manifesté en Jésus-Christ.
Ici, Paul emploie une expression superbe : « Vous vous êtes convertis à Dieu », littéralement « vous vous êtes tournés vers Dieu » ; en grec ce sont les mots mêmes que Saint Jean emploie pour parler de la relation de dialogue sans ombre, de communion, qui unit le Père et le Fils : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu » (Jn 1,1). Parce qu’ils ont accepté d’ouvrir leur cœur  à la Parole de l’apôtre, les Thessaloniciens ont reçu la grâce de la conversion, du retournement. Désormais, eux aussi, comme le Christ, ils sont tournés vers Dieu et cela leur a donné tous les courages pour tenir bon malgré la persécution. Comme dit Saint Jean, encore, dans le Prologue, « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12).
Désormais, ils sont à l’abri de « la colère qui vient », dit saint Paul. La « colère de Dieu », c’est une expression classique pour évoquer la fin des temps. Pour les croyants, ce n’est plus une inquiétude, au contraire. Ce sera le jour de la délivrance, où Dieu supprimera tout ce qui fait du mal à l’homme.
L’IMPATIENCE DES CROYANTS
Désormais, en Jésus-Christ, on ne craint plus le jugement de Dieu, au contraire on est impatient de voir s’accomplir pleinement le projet de Dieu ; il y a là, c’est très net dans tout le Nouveau Testament, et en particulier chez Saint Paul, un élément très important de la foi chrétienne, l’attente, une attente fervente, ardente, passionnée ; celle qui nous fait dire chaque jour avec impatience « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »… et cette volonté, nous le savons bien, c’est que la Bonne Nouvelle de l’amour soit proclamée et vécue partout et par tous.
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Compléments
– Dès l’Ancien Testament, on avait compris que la colère de Dieu ne vise pas l’homme lui-même ; elle vise le mal qui abîme l’homme. Mais Jésus-Christ est celui qui instaure définitivement le règne de l’amour sur la terre ; celui qui croit en Jésus-Christ vit dans l’amour et triomphe du mal et de la mort à son tour. Encore une phrase de l’évangile de Jean : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en Celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. » (Jn 5,24).

EVANGILE– selon saint Matthieu 22, 34-40

En ce temps-là,
34 les pharisiens,
apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens,
se réunirent,
35 et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus
pour le mettre à l’épreuve :
36 « Maître, dans la Loi,
quel est le grand commandement ? »
37 Jésus lui répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout ton esprit.
38 Voilà le grand, le premier commandement.
39 Et le second lui est semblable :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
40 De ces deux commandements
dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

« MAÎTRE, DANS LA LOI, QUEL EST LE GRAND COMMANDEMENT ? »
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Les Pharisiens posent à Jésus une question qui pour eux était classique. On sait que la loi comporte six cent treize commandements ; et ils avaient l’habitude de discuter à longueur de temps pour savoir quel commandement était le plus important ; quand un conflit de devoirs se présentait, il fallait bien hiérarchiser les divers commandements. La réponse de Jésus va les surpendre en les emmenant bien au-delà du terrain juridique.
Le contexte, ici, est important : nous sommes, chez Saint Matthieu, dans la dernière étape de la vie terrestre de Jésus, entre son entrée triomphale à Jérusalem et sa Passion. Les discussions se succèdent entre celui que la foule a reconnu comme le Messie et les autorités religieuses, qui, croient-elles, ont, seules, autorité pour reconnaître le véritable Messie. Jésus a raconté trois paraboles (celle des deux fils, celle des vignerons homicides et enfin celle du banquet nuptial et de la robe de noces). C’est le tour des autorités religieuses, maintenant, de lui poser trois questions, dans l’intention de le prendre au piège : celle sur l’impôt à payer à César, celle sur la résurrection des morts et enfin, celle d’aujourd’hui : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
NON PAS UN COMMANDEMENT MAIS DEUX !
On interroge Jésus sur la Loi, il puise sa réponse dans la Loi ; mais il refuse d’établir une hiérarchie entre les six cent-treize commandements de la Loi : il cite deux commandements tous deux inscrits dans la Loi d’Israël et il les place au même niveau : Tu aimeras le Seigneur, tu aimeras ton prochain.
« Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme et de tout ton esprit » : c’est dans le Livre du Deutéronome au chapitre 6, cela fait partie de la profession de foi juive, le Shema Israël ; « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est dans le livre du Lévitique (Lv 19,18). Et il dit « ces deux-là donnent sens à tous les autres » : « De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Il est vrai que la Loi, mais aussi les Prophètes liaient déjà très fort ces deux commandements ; pour la Loi, il suffit de relire le Décalogue, ce que nous appelons les dix commandements : les commandements concernant la conduite envers Dieu sont immédiatement suivis des commandements concernant la conduite envers les autres. Et l’ensemble de la Loi, nous l’avons revu avec le texte du livre de l’Exode qui nous est proposé en première lecture, quand elle dictait la conduite envers les autres, spécialement envers les pauvres, les veuves, les orphelins, les immigrés, le faisait au nom du Dieu de l’Alliance, ce Dieu que l’on devait aimer de tout son coeur et de toute son âme…
Quant aux Prophètes, ils n’avaient fait que rappeler ce lien entre les deux commandements : Isaïe, par exemple : « Le jeûne  qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? (Is 58,6). Ou encore Michée : « Homme, répond le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
En résumé, dans la Loi comme chez les Prophètes, la grande leçon c’était « si vous voulez être les fils du Dieu qui vous a libérés, soyez des libérateurs à votre tour ». Ce qui veut dire que l’expression « tu aimeras » engage une conduite concrète, beaucoup plus qu’un sentiment.
SORTIR DU LÉGALISME
Ce faisant, Jésus invite ses interlocuteurs à sortir de l’esprit légaliste : il les appelle à une conversion radicale : avec Dieu on n’est pas dans le domaine du calcul, de ce qu’il faut faire pour être en règle ; on est sous la seule loi de l’amour. Saint Paul, l’ancien Pharisien scrupuleux, qui a fait l’expérience de cette conversion, dira dans la lettre aux Romains « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Rm 6,14). Et si l’on entre dans la logique de l’amour, ces deux commandements sont semblables, dit Jésus, ils sont de même nature ; bien sûr, car il n’y a pas deux sortes d’amour ! Celui dont on aimerait Dieu et celui dont on aimerait nos frères ; le second est la vérification du premier ; comme dit Saint Jean : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4,20).
Ici, donc, Jésus met en garde les Pharisiens : il y a des manières d’appliquer la loi qui la trahissent ; elle a été donnée par Dieu pour être un chemin de liberté et de vie, mais on peut très bien en faire un esclavage et même parfois un chemin de mort : par exemple quand le commandement du repos sabbatique vous conduit à laisser à l’abandon un malade ou un mourant, la loi qui dicte le service du frère est trahie.
Donc, ce que Jésus cherche à faire comprendre aux Pharisiens, c’est qu’ils risquent, au nom même de la Loi, d’oublier le commandement de l’amour.
Il est certain que c’est un thème cher à Saint Matthieu : lui, le seul des évangélistes à citer deux fois la phrase du prophète  Osée « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Osée 6,6)1 ; lui aussi, le seul à rapporter la parabole du jugement dernier « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
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Note
1 – Matthieu cite cette phrase du prophète Osée une première fois dans le récit de sa vocation (Mt 9,13) ; la deuxième fois, c’est précisément à l’occasion d’une controverse de Jésus avec les Pharisiens sur une question similaire à celle de ce dimanche. Il s’agit de l’épisode des épis arrachés dans un champ de blé par les disciples un jour de sabbat. Les Pharisiens reprochent à Jésus ce manquement : « Vois tes disciples qui font ce qu’il n’est pas permis de faire le jour du sabbat. » Jésus leur répond : « Si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné ces hommes. » (Mt 12,1-8).

COUVRE-FEU, EMEUTES, GUERRES, INCENDIES, MALADIES

Une brève histoire du couvre-feu

Couvre-feu

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Une patrouille du couvre-feu arrête des noctambules dans une ville occupée, à onze heures le soir, durant la guerre franco-prussienne.

Un couvre-feu est une interdiction à la population de circuler dans la rue durant une certaine période de la journée, qui est généralement la nuit et tôt le matin. Elle est ordonnée par le gouvernement ou tout responsable d’un pays, d’une région ou d’une ville. Cette mesure est souvent décrétée lors de la déclaration de la loi martiale ou de l’état de siège, mais peut aussi être appliquée en temps de paix. Le couvre-feu peut se limiter aux mineurs (États-Unis, Anti-Social Behaviour Act de 2003 en Grande-Bretagne, etc.).

Son but est de permettre aux forces de l’ordre, civiles ou militaires, de mieux assurer la sécurité de la zone sous couvre-feu ou de limiter la libre circulation d’une certaine catégorie de personnes, comme les femmes ou les mineurs.

Par période

 Moyen Âge

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Cloche de couvre-feu à Moreton-in-Marsh  (Angleterre).

L’historiographie anglaise suggère que le couvre-feu fut une mesure répressive imposée par Guillaume le Conquérant aux Anglo-Saxons en 1068, probablement dans le but d’empêcher une rébellion et les fréquents incendies des habitations en bois à la suite de feux laissés imprudemment allumés. Cette mesure obligeait ainsi les habitants à couvrir le feu jusqu’à extinction, de 8 heures du soir à 6 heures du matin. Pour le chercheur Lionel Cresswell, l’origine anglo-normande du couvre-feu relève du mythe1 car cette coutume existait depuis longtemps sur tout le territoire français, britannique, espagnol et italien. Le roi des Anglo-Saxons Alfred le Grand  aurait ainsi mis en place une cloche de couvre-feu à Oxford dès le IXè siècle.  

 Le couvre-feu se développe dans les villes européennes au XIIIè siècle: une cloche le signale à la tombée de la nuit pour indiquer qu’il est temps de recouvrir les feux d’un couvercle de fonte pour éviter tout incendie.

 

Seconde Guerre mondiale

Le couvre-feu est généralisé par la Wehrmacht dans les territoires occupés.

Entré en vigueur dès le début de l’occupation de Paris dés le 14 juin 1940, le couvre-feu instauré de 20 heures à 6 heures n’a pas été imposé de façon linéaire jusqu’à la libération de Paris, le 25 août 1944. Le premier, mis en place lors de l’entrée des troupes allemandes, n’a duré que 48 heures.

En France

Le couvre-feu est une des mesures préconisées par la doctrine de la « guerre contre-insurrectionnelle». Pendant la bataille d’Alger.   Il a ainsi permis à l’armée française d’arrêter à domicile, la nuit, les personnes soupçonnées de soutenir le FLN. Il deviendra par la suite un élément clé de ce type de guerre.

Le couvre-feu a été utilisé en métropole : c’est ainsi lors d’une manifestation pacifique contre le couvre-feu pour tous les « Français musulmans d’Algérie » qu’a eu lieu le massacre du 17 octobre 1961 à Paris.

Des couvre-feux ont été mis en place localement pour les mineurs. Ceux-ci concernaient certaines communes qui, en été, rencontraient des incivilités commises par des mineurs. Les maires   de ces communes ont pris des arrêtés municipaux de couvre-feu pour les moins de 13 ans, entre 23 heures et 6 heures, et dans certains quartiers de la ville.

La tradition de la cloche de couvre-feu subsiste dans quelques rares villes en France, notamment à Strasbourg avec la Zehnerglock située dans le beffroi de la cathédrale qui sonne tous les soirs à 22h06.

Lors des émeuteq de 2005 dans les banlieues françaises et en vertu du décret de l’état d’urgence, quelques villes ont mis en place un couvre-feu, notamment Le Raincy en Seine-Saint-Denis, et également Marmande.

Lors du mouvement des Gilets jaunes   débuté en novembre 2018 à La Réunion, l’activité économique est paralysée, les routes bloquées, les établissements scolaires et structures de l’État fermées. Des renforts policiers sont envoyés depuis la métropole. Un couvre-feu est instauré du 20 au 24, de 21 h à 6 h, dans 14 villes de l’île.

Durant la pandémie de Covid-19, de nombreuses villes imposent un couvre-feu par arrêté municipal dans le but de rendre plus efficace le confinement national.

Le 14 octobre 2020, Emmanuel Macron annonce la mise en place d’un couvre-feu pour les agglomérations de Paris, l’Île-de-France, Rouen ; Lyon, Grenoble, Marseille, Toulouse, Montpellier, Lille et Saint-Etienne de 21 h à 6 h pour quatre semaines au moins à partir du samedi 17 octobre à minuit.

Aviation

Par analogie, le terme de « couvre-feu » est souvent utilisé pour désigner les restrictions concernant les atterrissages et décollages de nuit sur certains aéroports, aux fins de lutte contre le bruit.

Dans la culture populaire

Au cinéma

Le film La Traversée de Paris, réalisé par Claude-Autant-Lara, avec Bourvil et Jean Gabin comme acteurs principaux et sorti en 1956, évoque en très grande partie la période de couvre-feu imposée par les autorités allemandes durant la Seconde guerre mondiale.

Le film américain réalisé par Edward Zwick The Siege qui fut exploité en France sous le titre Couvre-feu, sorti en 199, évoque en fait la ville et la population de New-York, placés sous loi martiale et l’état d’urgence.

Dans le film V pour Vendetta un couvre-feu est mis en place.

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Tout, la haine et le deuil de Victor Hugo

Tout, la haine et le deuil

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Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Ecoutez bien ceci :


Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur , ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin
.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;

– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : – Me voilà ! je sors de la bouche d’un tel
. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Victor Hugo